LIVRE VI. - CHAULES V. 1564-1380. - EXPULSION DES ANGLAIS
«Considérant, dit son historien femelle, la fragilité humaine, il ne permit jamais aux maris d'emmurer leurs femmes, pour méfait de corps, quoiqu'il en fùtmaintes fois supplié Il surprit trois fuis son barbier en flagrant délit de vol et la inain dans la poche, sans se fâcher, ni le punir *.
Charles V est peut-être le premier roi chez cette nation jusque-là si légère, qui ait su préparer de loin un succès, le premier qui aitcompris l'influence, | lointaine et lente, mais dès lors réelle, des livres j sur les affaires. Le prieur Honoré Bonnor écrivit par son ordre, sous le titre bizarre de l’Arbre des batailles, le premier essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat général. Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire , tant d'années avant Luther et Calvin. Son ancien précepteur, Nicolas Orcsme, traduisait l’autre Bible du temps, Aristote. Oresmc, Raoul de Presles. Philippe de Maizières travaillaient, peut-être à frais communs , à ces grands livres du Songe du verger , du Songe du vieux pèlerin , sorte de romans encyclopédiques où toutes les questions du temps étaient ' traitées, et qui préparaient l’abaissement de la puissance spirituelle et la confiscation des biens ! d’Église. C’est ainsi qu'au seizième siècle, Pilhou , Passerai cl quelques autres travaillèrent ensemble à la Ménippéc*.
Les dépenses croissaient , le peuple était ruiné ; I l’Église seule pouvait payer. C’était là toute la pensée i du quatorzième siècle. En Angleterre, le duc de Lança sire essaya, pour brusquer la chose, de WiclefT et des l.ollards, et faillit bouleverser le royaume. En France, Charles V la préparait avec une habile ! lenteur. Elle pressait pourtant. L’apparente res- i lauration de la France ne pouvait tromper le roi.
Il ne vivait que d’expédients. Il avait été obligé de payer les juges avec les ameudes mêmes qu’ils prononçaient , de vendre l’impunité aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformément
manière vice ; içivoir : dissimuler contre la fureur des gens pervers , quant ce est besoing est grant sens ; mais dissimuler et faindre son courage en attendant opportunité de grever aucun , sc peut appeler vice. « Christine, VI, p. 58.
1 ... Et à difficulté donnoit congé que le mari la tenisl close en une chambre, si trop estoil désordonnée. Id., V, p. 307.
3 II ne le renvoya qu'à la quatrième. Id., p. 297. Cependant lui -même avait la justice à cceur et t'en ’ mêlait. Une bonne femme étant venue se plaindre d'un homme d'armes qui avait violé sa tille, il fit en sa présence pendre le coupable à un arbre. Id.,p. 290.
3 Ont.. III, |». S51 et 471. Conf. à IV, p. 582 (4 lé- I vrier 1304 ).
4 Ord.. III.p.40K, art. 20.
aux privilèges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa rançon, ils étaient quittes d’impèts, exempts de toute juridiction , sauf celle d'un prince du sang, nommé gardien de leurs privilèges3. Nuis lettre» royaux n’avaient force contre eux *. Ils promettaient de n’exiger par semaine que quatre deniers par livre d’interèl. Mais en même temps, ils devaient être crus, contre leurs débiteurs, de tout ce qu’ils jureraient 4.
Le prince, leur protecteur , devait les aider dans le recouvrement de leurs créances, c'est-à-dire que le roi se faisait retors pour les juifs, afin de partager. L’argent extorque par de tels moyens coûtait au peuple bien plus qu’il ne rendait au roi *.
Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dépouiller le prêtre. Le juif , le prêtre, avaient seuls de l'argent. Il n’y avait encore ni production de la richesse par l’industrie, ni circulation par le commerce. La richesse, c’était le trésor; trésor caché du juif, sourdement nourri par l'usure ; trésor du prêtre , trop visible dans les églises, dans les biens d’Eglise.
La tentation était forte pour Charles V , mais la difficulté était grande aussi. Les prêtres avaient été ses plus zélés auxiliaires contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livré l’Aquitaine, comme ils la donnèrent jadis à Clovis.
Il y avait deux sujets de querelles entre la puissance spirituelle et la temporelle, l’argent et la juridiction. La question de juridiction elle-même rentrait en grande partie dans celle d’argent, car la justice se payait 7.
Les premières plaintes contre le clergé partent des seigneurs, et non des rois (1203) “. Les seigneurs, comme fondateurs cl patrons des églises , étaient bien plus directement intéressés dans la question. Sous saiut Louis, ils forment une confédération contre le clergé, décident de combien
4 Ils ne «levaient pas prêter sur gages suspects ; mais iis s'étaient ménagé une justification facile. Article 20 des privilèges des juifs : •* De crainte qu'on ne mette dans leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite volées , nous voulons qu'il s ne pwMssnt Une reprit pour nulle choie trouvée che» eux , sauf en un coffre dont ils porteraient les clefs. * Ord., III, p. 478.
* Quoique Charles V «rût essayé d’introduire un peu d'ordre dans la comptabilité, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains, maintenu presque jusqu'à nous par la chambre des comptes, suffisait pour rendre les calculs impossibles.
7 Le défenseur officiel du clergé, en 1320, nous dit expressément que la justice, surtout en Frauce. était le revenu le plus net de l'Église.
* Libertés de l'Église gallicane, I, III. p. 4.
chacun doit contribuer pour soutenir cette espèce de guerre, sc nomment des représentants pour prêter main-forte à ceux d’entre eux qui seraient frappés de sentences ecclésiastiques *. Dans la fameuse pragmatique de saint Louis ( 1270) , acte jusqu'ici peu compris, le roi demande que les élections ecclésiastiques soient libres, c’est-à-dire laissées à l’influence royale et féodale a.
Philippe le Bel eut les seigneurs pour lui dans sa j lutte contre le pape. Ils formèrent une nouvelle confédération féodale qui effraya les évêques et livra au roi l’Eglise de France. L’accord de cette Eglise lui livra la papauté elle-même. Cependant, au commencement et à la lin de son règne, Philippe le Bel frappa deux coups d’une impartialité hardie, la maltôle qui atteignit les nobles cl les prêtres aussi bien que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie ecclésiastique.
I>a royauté, triomphante sous Philippe de Valois, se lit donner par le pape tout ce qu’elle voulait sur les revenus de l'Église de France. Elle eut même la prétention de lever les décimes de la croisade sur toute la chrétienté. Eu dédommagement des décimes , régales , etc. , les églises cherchaient à augmenter les profils de leurs justices, à empiéter sur lesjuridictions laïques, seigneuriales ou royales. Ixï roi parut vouloir y porter remède. Lc22 décembre 1329 eut lieu par-devant lui, au château de Vinccnnes, une solennelle plaidoirie entre l’avocat Pierre Cugnièrcs et Pierre du Roger, archevêque de Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des seigneurs1 2 * * * *. Le second défendait ceux du clergé. Celui-ci parla sur le texte : « Deum tiinetc ; regem honorificate ; >• et il ramena ce précepte aux quatre j suivants : « Servir Dieu dévotement ; lui donner | largement ; honorer sa gent dûment ; lui rendre le sien entièrement *. »
Je serais porté à croire que toute cette dispute ne fut qu'une satisfaction donnée par le roi aux
1 Libertés de 1‘Église gallicane, 1, II, p. Ü9.
* Il réclame contre les excès de la cour de Rome, contre les empiétements de juridictions, contre la
violation des franchises du royaume, sans dire quelles
sont ces franchises. Ibid., II, p. 7A.
8 Pierre Cugniere» demandait entre autres choses que le vassal félon fût puni par le seigneur et non par l’Église, sauf la pénitence qui viendrait après; qu’un seigneur ne fût pas excommunié pour les fautes îles siens ; que le juge ecclésiastique tic forçât pas le vassal d’autrui par excommunication h plaider devant lui, que l'église ne donnât pas asile n ceux qui échappaient des
prisons du roi; d'autre part que les terres acquises par
I* clerc payassent les taxes et retournassent & sa fa-
mille, au lieu de rester en mainmorte, que le clerc qui traliquait on prêtait fût sujet à la taille , qu'un
seigneurs. Il la termina, en disant que, bien loin de diminuer les privilèges de l’Église, il les augmenterait plutôt *. Seulement . il établit par une ordonnance son droit de régales sur les bénéfices vacants ( 1334 ). Des deux avocats , celui du clergé devint pape; celui du mi et des seigneurs fut, dit un grave historien, universellement sifflé : son nom resta le synonyme d’un mauvais ergoteur *. Et ce ne fut pas tout. D y avait à Notre-Dame une figure grotesque de damné, comme on voit ailleurs Dagobert tiraillé par les diables ; cette figure, laide et camuse, fut appelée : M. Pierre du Coignet. Toute la gent cléricale, sous-diacres, sacristains, bedeaux, enfants de chœur, plantaient leurs bougies sur le nez du pauvre diable, ou, pour éteindre leurs cierges, lui en frappaient la face 7. Il endura quatre cents ans cette vengeance de sacristie.
Les églises étaient entre l’enclume et le marteau, entre le roi cl le pape. Quand un evéebé vacant avait payé au roi pendant un an ou plus les régale» de la vacance , le nouvel élu payait au pape IVranate ou première année du revenu 8.
line antre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de l'Église, et les chanoines ou moines qui concouraient aux élections , c'est ce qu’on appelait les Réserves. Le pape arrêtait d’un mol l’élection ; il déclarait qu’il s’clail réservé do nommer à tel cvcché, à telle abbaye. Ces Réserves qui donnaient souvent un pasteur italien ou français à une église d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne, étaient fort odieuses. Cependant elles avaient souvent l'avantage de soustraire les grands sièges aux stupides influences féodales qui n’y auraient guère porté que des sujets indignes, des cadets, des cousins des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou dans la poussière des universités uu docte et habile clerc pour le faire évêque , archevêque, primat des Gaules ou de l'Empire.
roturier ne donnât moitié de sa terre à son fils clerc, s'il avait deux enfants, etc.
* Liberté» de l’Église gallicane, p. 7.
8 Sequejura ccclesiarum aucta poli iis quant imrainula esse velle. Bulæus, IV, 222.
8 Abiilque in proverbium ut quem sciolum et aigu* tiilum et déforment v idem us, SI. Pctrum de Cuneriis, vel corruptè, M. Pierre du Coignet vocitcmus. Id., ibid.
7 Liberté» tic l’Église gallicane. Traités. Lettres de Brunet, p. 4. — Simutacrum ejus, simum et déformé,., quod scholastici prxlrreuntcs slylis suis scriploriis pugnisque mnlodere et contunderc solcbant. Bulxus, IV, 322.
H Les archevêques de Mayence et deCologne payaient chacun au pape vingt-quatre mille ducats pour le pal- Hum.