‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 304 sur 398 · UVUK VI. — C1IAHI.ES V. 1304-1580. — EXPULSION UES ANGLAIS · texte numérisé non relu

UVUK VI. — C1IAHI.ES V. 1304-1580. — EXPULSION UES ANGLAIS

Les papes d'Avignon n’eurent pas pour la plu- ' part cette haute politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la papauté devenir ce qu’elle pouvait. Ils ne voyaient dans les Héserves qu’un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand. Jean XXII déclara effrontément qu’en haine de la simonie, il se réservait tous les lienéllccs vacants dans la chrétienté la première année de son pontificat ’. Ce fils d’un savetier de Cnh ors laissa eu mourant un trésor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du temps crurent qu'il avait trouvé la pierre philosophale *.

Benoit XII élail si effrayé de l’étal où il voyait | l’Eglise, des intrigues et de la corruption dont il j élail assiégé, qu’il aimait mieux laisser les hénélices vacants; il se réservait les nominations et ne j nommait personne 5. Lui mort, le torrent reprit < son cours. A l’élection du prodigue cl mondain Clément VI , on assure que plus de cent mille clercs vinrent à Avignon acheter des bénéfices *. |

Il faut lire les douloureuses lamentations de Pétrarque sur l’état de l’Église, ses invectives contre la Babylone d’Occident. C’est tout à la fois Juvénal et Jérémie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe, mais sans Ariane, sans fil libérateur; il y trouve la cruauté de Mi nos , cl l’infamie du Minotaure*. Il peint avecdégoùt les vieilles amours des princesde l’Église, ces mignons à tète blaricbc... Mille histoires scandaleuses couraient. Le conte ; absurde de la papesse Jeanne devint vraiscmbla- 1 hle

L’érudite indignation de Pétrarque pouvait ! inspirer quelque défiance. Un jugement plus impo- ! saut pour le peuple était celui de sainte Brigitte et des deux saintes Catherine. La première fait dire par Jésus même ces paroles au pape d'Avignon :

« Meurtrier des âmes, pire que Pilate et Judas! Judas n’a vendu que moi. Toi, lu vends encore les àines de mes élus7. »

Les papes qui suivirent Clément Vf , furent ! moins souillés, mais plus ambitieux. Ils rendirent l’église conquérante, désolèrent l’Italie. Clément

' Baluz., Pap. Aven., I, p. 722. Omnia bénéficia ec- I clesiastica quas fuerunt et quocumque nomine ceusenntur et ubicumque ea vaeare contigerit.

3 A’oy. ci-dessu», p. 487.

* Cüm eoa non reperiebat juxtà gustum suum kenè idnneos. Prima Vit. Beued. XII. Apud. Baluz., I, p. 204.

4 In Clémente clcmentia... Tertia Vit. Clem. VI. Ap. Baluz., I, p. 984.

4 Petrarch. , Ep. 10, de tcrlià Babylone et quinlo labyrinthe.

6 L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de Corbière, avec laquelle il avait divorcé pour se faire

avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des compagnies , reprirent tout le patrimoiue de Saint-Pierre. Cette association du pape avec les brigands anglais et bretons, porta au comble l'exaspération des Italiens. La guerre devint atroce, pleine d’outrage et de barbarie. Les Visconli donnèrent le choix aux légats qui leur apportaient l’excommunication de se laisser noyer ou de manger la bulle. A Milan , on jetait les prêtres dans des fours allumés; à Florence, on voulaiL les enterrer vifs. Les papes sentirent que l’Italie leur échapperait, s’ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute à celte ville, depuis qu’ils y avaient été rançonnes par les compagnies. L’abaissement de la France les laissait libres de choisir leur séjour. Urbain V, le meilleur de ces papes , essaya de se fixer à Home. Il y alla et n’y put rester. Grégoire s’y établit et y mourut.

A sa mort , les Français avaient dans le conclave une majorité rassurante. Cependant ce conclave se tenait à Rome ; les cardinaux entendaient un peuple furieux crier autour d’eux : « Hoinano lo vnlemo o almanco italiano. » De seize cardinaux qui entrèrent au conclave, il n’y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze étaient Français8. Les Français étaient divisés. Deux des derniers papes qui étaient Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces Limousins voyant que les autres Français les excluaient de la papauté, s'unirent aux Italiens, et nommèrent un Italien, qu’ils croyaient du reste dévoué à la France, leCalabrois Bartolomco Prignani.

Il advint, comme à l'élection de Clément V, tout le contraire de ce qu'on avait attendu, mais celle fois au préjudice de la France. Urbain VI, homme de soixante ans, jusque-là considéré comme fort modéré, sembla avoir perdu l’esprit, dès qu’il fut pape. Il voulait, disait-il, réformer l'Église, mais il commençait par les cardinaux, prétendant, entre autres choses , les réduire à n'avoir qu’un

mineur. Lorsqu'il fut pape, Jeanne prétendit que le divorce était nul. On en fit mille contes à la cour d’Avignon ; de là la fable de la pap»*»* Jeanne. On l’a rejetée à l’an 848 , et cité en preuve Marianus Festus, Sigcbert de Gembloura. Mais on n'en trouve pas un mot dans les anciens manuscrits de ccs auteurs. Plus lard seulement on inséra dans le texte ce qu'on avait d'abord écrit h la marge. Bul.cn», IV, 940.

7 Tu pejor Lucilèro... tu tnjiiitior Pilalo... tu immilior Judà, qui me solum vendidit ; tu aulem non solum me vendis, sed et animas elcctnrnm meornm. S. Brigitte revelaliones, I. I, c. 41.

* Bill. -eus. IV, p. 470.

o 30 HISTOIRE

plat sur leur labié. Ils se sauvèrent , déclarèrent que l'élection avait été contrainte, et tirent un autre pape, llschoisirent un grand seigneur, Robert de Genève, Ois du comte de Genève, qui avait montré dans les guerres de l'Église beaucoup d’audace et de férocité. Ils l’appelèrent Clément VII , sans doute en mémoire de Clément VI , un des papes les plus prodigues et les plus mondains qui aient déshonoré l’Église. De concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s’était déclaré , Clément et ses cardinaux prirent à leur solde une compagnie de Bretons qui rôdait en Italie. Mais ces Bretons furent défaits par Barbiano, un brave condottiere qui avait formé la première compagnie italienne contre les compagnies étrangères Clément sc sauva en France, à Avignon. Voilà deux papes, l’un à Avignon , l'autre à Rome , sc bravant et s’excommuniant l’un l’autre.

On ne pouvait attendre que la France et les Étals qui en suivaient alors l'impulsion ( Écosse, Navarre et Castille) se laisseraient facilement déposséder de la papauté. Charles V reconnut Clément. Il pensa sans doute que , quand môme toute l’Europe eût clé pour Urbain, il valait mieux pour lui avoir un pape français, une sorte de patriarche dont il disposât. Celte politique égoïste lui fut amèrement reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent , la folie de Charles VI , les victoires des Anglais, comme une punition du ricl *.

Ou assure que les cardinaux français avaient eu d'abord l’idée de faire pape Charles V lui-inéme. Il aurait refusé , comme infirme d’un bras , et ne pouvant célébrer la messe8. Un pape roi de France eût eu le monde contre lui.

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'université à sc décider en faveur de Clément. Ces facultés de droit et de médecine étaient sans difficulté pour le pape du roi. Mais celle des arts, composée de quatre nations, ne s’accordait pas avec elle- même. Les nations Française et Normande étaient pour Clément VII ; la Picarde et l’Anglaise demandaient la neutralité. U’universilé, ne pouvant arriver à un vote unanime , suppliait qu’on lui donnât du temps 4. Le roi prit tout sur lui. Il

• Siam., kép. ital., VII, p. 154.

* 0 qurl flayel! ô quel douloureux meschief, qui encore dure! etc. Christ, de Pisan, VI, 116. — On chantait à cette époque le cantique suivant ;

Plançc regm re»pulilica,

Tus gens, «0 ichùmatifa,

Desotatur.

Nam pars ejus est iniqua.

Fl altéra aopliisfiea

ME FRANCE

écrivit de Beaulé-sur-Marno qu’il avait des infor- , mations suffisantes : «Le pape Clément VII est vray pasteur de l’Église universelle... Se vous mettez ce eu refus ou delay, vous nous ferez déplaisir8. » Charles V agit en celte occasion avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire. Il semble qu’il ait été honteux et aigri de n'avoir pas prévu.

Il aurait bien voulu gagner à son pape la Flandre, et par elle l’Angleterre. Il fil dire au comte de Flandre qu’ Urbain parlait fort mal des Anglais, qu'il avait dit que d'après leur conduite à l'égard du saint- siège il les tenait pour hérétiques •. La Flandre et l'Angleterre n'en reconnurent pas moins j le pape de Rome en haine de celui d’Avignon. Urhain avait déjà l'Italie. L’Allemagne, la Hongrie, l’Aragon, embrassèrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte Catherine de Sienne et sainte Catherine de Suède le reconnurent, ainsi que l’infant Pierre d’Aragon qu’on tenait aussi pour un saint homme. On demanda, chose inouïe, une consultation au plus fameux jurisconsulte du temps sur l'élection du pape; Raldus décida que l’élec- [ (ion d’Urbain était bonne et valable , disant , avec assez d’apparence , que , si l’élection avait pu être contrainte, les cardinaux n'en étaient pas moins revenus d’cux-inémcs après le tumulte et qu’ils avaient intronisé Urbain en pleine liberté7.

Un événement impossible à prévoir avait mis presque toute la chrétienté en opposition avec la France. La fortune s’était jouée de la sagesse. La reine Jeanne de Naples , cousine et alliée du roi , fut peu après déposée par Urbain . renversée par | son fils adoptif Charles de Muras , étranglée en punition d'un crime qui datait de trente-cinq ans. Toute l'Europe remuait. Le mouvement était , partout; mais les causes infiniment diverses. Les Lollards d’Angleterre semblaient mettre en péril j l’Église, la royauté, la propriété même. A Florence, les Ciompi faisaient leur révolution démocratique. La France elle-même semblait échapper à Charles V. Trois provinces, les plus excentriques, mais les plus I vitales peut-être, sc révoltèrent.

Le Languedoc éclata d'abord. Charles V, préoccupé du Nord , et regardant toujours vers l’Angle-

KcpuUlur, elr.

(Bibl. du roi, cod. 7609. Coll, des Méui., V, 181. j 8 Lenfant, Conc. de Pise, p. 108. — Cependant il montrait tous les ans de ses mains la vraie croix au peuple h In Sainte- Chapelle, comme l'avait fait saint Louis. Christ, de Pisan, p. 310.

* Buheus, IV, p. 560.

! 4 Ici., ibiil., p. 568.

! * !d., ibid., p. 531.

I 7 ld., ibid.,p. 464.

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