‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 307 sur 398 · LIVRE VI. - CHARLES V. 1364-1380. - EXPULSION DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

LIVRE VI. - CHARLES V. 1364-1380. - EXPULSION DES ANGLAIS

Ce prince clait morl jeune (44 ans), et n’avait rien fini, l'nc minorité commençait. Le schisme.

In guerre de Bretagne , la révolte de Languedoc à peine assoupie, la révolution de Flandre 1 * 3 dans toute sa force . c’étaient bien des embarras pour un jeune roi de douze ans. Quoique Charles V eût déclaré par une ordonnance, dès 1374, que désormais les rois seraient majeurs à quatorze, son fils devait rester longtemps mineur, et même toute < sa vie.

Charles V laissait deux choses, des places bien fortifiées, et de l’argent. Après en avoir tant donné aux Anglais, aux compagnies, il avait trouve moyen d’amasser dix-sepl millions. Il avait caché ce trésor à Vinccnnes, dans l’épaisseur d’un mur. Mais son fils n’en profita pas.

Le roi se croyait sùr des bourgeois. Il avait confirmé cl augmenté les privilèges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais *. Il avait défendu que les hôtels de ses frères servissent d’asile aux criminels, et soumis ces hôtels à la juridiction du prévôt. Conformément aux remontrances du parlement de Paris, il l’autorisa à rendre ses arrêts sans délai , nonobstant tous lettres royaux à ce contraires*. Il permit aux bourgeois de Paris d’acquérir des fiefs au même titre que les nobles, et de porter les mêmes ornements que les chevaliers. Le roi créait ainsi au centre du royaume une noblesse roturière qui devait avilir l’autre en l'imitant. Toutes les terres de l’Ilc-dc-Francc allaient peu à peu se trouver entre des mains bourgeoises, c’est- à -dire dans la dépendance plus immédiate du roi.

Ces avantages lointains ne balançaient pas les maux présents. Le peuple n’en pouvait plus. Les taxes étaient d'autant plus fortes, que le roi, dès le commencement de son règne, s'était sagement interdit toute alteration des monnaies. Je ne sais si cette dernière forme d’impôt n'était même pas regrettée; à une époque où il y avait peu de commerce, et où les rentes féodales se payaient généralement en nature, l'altération des monnaies frappait peu de personnes, et seulement les gens qui pouvaient perdre; par exemple, les usuriers, juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la

1 L'histoire de cette révolution se lie plus naturelle-

ment à celle du règne de Charles VI. On en trouvera le récit plus loin, I. VII, ch. 1.

3 On suit le progrès de sa conquête de charte en charte : Rhodcz , Figeac, Montaubau , février 1370; Milhaud en Rouergue, mai ; Cahors, Sarlat, juillet, etc. Ordonnances, V, p. 201, 524, 338, 333.— Sur l'his-

toire des communes, voyez particulièrement le Cours

dr SI. Guizot. Personne n’a analysé d’uue manière plus 5. vitun. lt .

banque et les affaires de Rome ou d’Avignon. Les taxes au contraire ne louchaient pas ceux-ci, elles tombaient d'aplomb sur le pauvre.

Les biens d’Églisc pouvaient seuls venir au secours du peuple et du roi. Mais il fallait du temps avant qu’on osât y porter les mains. Enlever ces biens aux fondations pieuses , annuler les volontés dernières des fondateurs , dont les familles subsistaient, dépouiller les monastères qui recevaient les cadets, les filles nobles4, c’est ce que personne n’eût tenté impunément au quatorzième siècle.

Ce qui prouve combien le clergé avait encore de puissance, c’est la facilité avec laquelle il avait chassé les Anglais des villes du Midi. Le roi de France , que les prêtres venaient de seconder si bien , devait y regarder à deux fois avant de se brouiller avec eux.

Le schisme mettait le pape d’Avignon entièrement ù la discrétion du roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bénéfices dans toute ; l’Église gallicane. Mais cet événement plaçait la France dans une situation périlleuse ; elle se trouvait en quelque sorte isolée au milieu de l’Europe, et comme hors du droit chrétien.

C’était beaucoup sans doute pour la royauté , d’avoir, en deux siècles, concentré en ses mains les deux forces du moyen âge, l’Église et la féodalité. Les dignités ecclésiastiques étaient désormais assurées aux serviteurs du roi, les fiefs réunis à la couronne, ou devenus l’apanage des princes du sang. Les grandes maisons féodales, ces vivants symboles des provincialités , s’étaient peu à peu éteintes5. Les diversités du moyen âge se fondaient dans l'unité. Mais l'unité était faible encore.

Si Charles V ne put faire beaucoup lui-même, il laissa du moins à la France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna aux étourdis de Crécy et de Poitiers, ce que c'était que réflexion, patience, persévérance. L'éducation devait être longue ; il y fallut bien des leçons. Mais au moins le but était marqué. La France devait s'y acheminer, lentement, il est vrai , par Louis XI et par Henri IV , par Richelieu cl par Colbert.

( Dans les misères du quatorzième siècle, elle commença à se mieux connaître clic -même. Elle

précité et plus judicieuse les origines si complexe* du tiers état. Je reviendrai moi-même sur ce grand sujet.

5 Ordonn., V, 323.

4 En 1784, la noblesse de Bourgogne demandait encore la fondation d’un chapitre de demoiselles. Archives du royaume, K, pièce* relatives à la suppression du couvent de Marcigny.

6 l'otf. le détail dans Sismondi, Hist. de France, XI, 305-300.

sut d'abord qu'elle n’était |>as , et ne voulait pas être anglaise. En meme temps, elle perdait quelque chose du caractère religieux et chevaleresque qui l’avait confondue avec le reste de la chrétienté pendant tout le moyen âge, et elle se voyait pour la première fois, comme nation, et comme prose. File atteignait du premier coup, dans Kroissart, la perfection de la prose narrative1. Le progrès de la langue est immense de Joinville à Kroissart , presque nul de Kroissart à Comincs.

Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaïque, mais chevaleresque déformé et gracieuse d'allure. Le galant chapelain qui desscirit madame Philippa de beaux récite et de lais d’amour, nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chaulait sa messe. D’amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Français, de bien ou de mal, le conteur ne s’en soucie guère. Ceux qui l’accusent de partialité, ne le connaissent pas vraiment. S’il parait quelquefois aimer mieux l’Anglais, c'est que l’Anglais réussit *. Peu lui importe, pourvu que de château en château, d’abbaye en abbaye, il conte et écoute de belles histoires , comme nous le voyons |

1 Sans parler de laut de beaux récits, je ne crois pas qu’il y ait rien dans notre langue de plus exquis que le chapitre : Comment le roi Édouard dit à la comtesse de Salishury qu’il convenoit qu’il fût aimé d’elle, dont elle fut fortement ébahie.

3 Quoique Froissart ait séjourné si longtemps en : Angleterre , je n'y trouve qu’un mot qui semble emprunte à la langue de ce pays : « Le roi de France i pour ce jour étoit jeune, et volontiers trardlait (voya- 1 geait, Iravelled) , t. IX, p. 475, année 1388.

9 Considérai en moi-raémc que nulle espérance n'éloit que aucuns faits d'armes se fissent ès parties de Picardie et de Flandre, puisque paix y étoit , et point ne voulois être oiseux; car je savois bien que au temps h venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et

et eulrcmcntcs que j’avais, Dieu merci, sens, mémoire et bonne souvenance de toutes les choses passées, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je pourrois être informé touchants & ma priucîpalc matière, âge, corps et membres pour soullrir peine, me avisai que je ne voulois me séjourner de non poursuivre ma matière ; et pour savoir la vérité des lointaines besognes sans ce que j’envoyasse aucune autre personne en lieu de moi , pris voie et achoisou (occasion) raisonnable d'aller devers haut prince et redouté seigneur messire Gaston comte de Foix et de Berue... El tant travaillai et chevauchai en queraut de tous côtés nouvelles, que par la grâce de Dieu, sans péril et sans dommage, je vins en son châtel à Orlais... en l’an de grâce 1388. Lequel... quand je lui demandois aucune chose, il me le disoit moult volontiers; et me disoit bien que l'histoire que je avois fait et poursuive!» «croit au temps a

dans son voyage aux Pyrénées, cheminant, lejoyeux prêtre, avec ses quatre lévriers en laisse qu’il mène au comte de Foix *.

Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrêterais d'autant plus volontiers, c’est un traité composé pour l’usage du peuple des campagnes par ordre du roi : Le vrai régime et gouvernement des bergers et bergères , composé par le rustique Jehan de Brie, le bon berger (1379) 4. Dans ce petit livre, écrit avec grâce et beaucoup de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d’y intéresser le paysan, découragé du travail après tant de calamités. Cela est fort louchant. C'est évidemment le roi qui se fait berger, et qui, sous cet habit, vient trouver le peuple, gisant entre le bœuf et l’àue, le sermonne doucement, l'encourage et essaye de l’instruire.

A propos de l'éducation des troupeaux , et parmi les recettes du berger et du vétérinaire, Jehan trouve moyen des dire quelques mots des grandes questions qui s’agitaient alors. Les noms de pasteur et d'ouailles prêtent à mille allusions. On sent partout, au milieu de celle affectation de naïveté

venir plus recommandée que mille autres. Froissart , IX, 218-220.

4 Jehan raconte d’abord comme quoi : * A l’âge où les enfants commençent h muer leurs premières dents et où ils ont encore leur folle plume , et ne sont prenables d’aucune loi,» il fut chargé de garder les oies, puis les pourceaux ; comment ensuite , • accroissant son estât d'estre promeu aux honneurs terriens, • il eut la garde des chevaux et des vaches. Nais il y fut blessé, et revint dire que jamais il ne garderait les vaches : «Et lors, lui fust baillée la garde de quatre-vingts agneaux débonnaires et innocents..., et il fut comme leur tuteur et curateur, car ils étoient soubs Age et mineurs d’ans. » Il ne se conduisit pas comme certains pasteurs temporels ou spirituels..., etc. Ensuite « ledit Jebau de Brie, «ans simonie, fut establi et iustitué A porter les clefs des vivres... de l'hôtel de Nessy , appartenant à l’un des conseillers du roy nostre seigneur èsenquestes de son parlement à Paris... Quand ledict de Brie eut été licencié et roaistreen ccste science de bergerie, et qu’il estoit digne de lire en la rue au Fcurre {lu rue du Fouarr e où étaient le» écoles) auprès la crèche aulx veaux, ou souhz l’ombre d’ung ormel ou tilleul, derrière les brebis, lors vint demourer au Palais-Royal, eu l'hostel de Messire Arnoul de Grantpont, trésorier de la Sainte-Chapelle royale à Paris... — Premièrement, les agneaux qui sont jeunes et tendres, doivent estre traitez amyahlemcnt et sans violence, et ne les doit-on pas férir lie chastier de verges, de basions, etc. — Lorsque l’on coupc les agneaux : Doit lors le berger estre sans péché, et est bon de soi coufesser, etc., etc. — Ce charmant petit livre n’a pas été réimprimé, que je sache, depuis le seizième siècle. J’en connais deux éditions, toutes deux de Paris; l'une porte la date

Page 1