LIVRE VI. — CHARLES V. 1361-1580. — EXPULSION DES ANGLAIS
rustique, la malice des gens de robe * , leur timide causticité à l’égard des prêtres. Ce livre est trèsproche parent de l’Avocat Patelin et de la Satire Ménippée.
Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu’on admirait sous Charles V , et dans le système général du quatorzième siècle, quelque chose de faible et de faux. La nouvelle religion sur laquelle tout reposait, la royauté, se fondait elle-même sur une équivoque. De suzeraineté féodale, elle s’était faite, sous l’inllucncc des légistes, monarchie romaine, impériale. Les établissements de France et d'Orlèant étaient devenus les établissements de la France. Le roi avait énervé la féodalité , lui avait ôté les armes des mains; puis, la guerre venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait encore celte féodalité , pleine d’orgueil et de faiblesse. C’était comme une armure gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et brandit la lance. Elle tomba , dès qu'on la toucha , à Crécy et à Poitiers.
Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage , c’est-à-dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, où le prendre? On n’osait encore dépouiller l’Église , et l’industrie n'était pas née. Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien faire â cela. Au dernier moment, tout lui manqua à la fois. Les Anglais qui traversèrent la France en 1380, ne rencontrèrent pas plus de résistance qu’en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons, se trouvait plus faible encore.
La sagesse ayant échoué, on essaya de la folie. La France se lança sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la chevalerie an-
de 1542 (Bibl. de l’Arsenal), l'autre n'a pas d'indication d'année (Bibl. royale, S. 880).
1 Le passage suivant a bien l'air d'être écrit par un homme de robe : Ils estoient (1rs agneaux ) sous Age et mineurs d'ans; et pour ce que ledit Jehan n’est pas noble, et que il ne lui appartenoit pas de liguage , il n*en put avoir le bail, mais il eu eut la yarde, gouvernement et administration, quant à la nourriture.
3 Au point que, sous Charles VI , lorsqu'on arma solennellement chevaliers les deux (ils du duc d’Anjou, tous les assistants demandaient ce que signifiaient ccs rites. Fotf. plus loin.
8 Ce poème offre le mélange bizarre de deux esprits très-opposés. Dugursclin y est peint comme un chevalier du treizième siècle ; mais il est malveillant pour : les prêtres, comme on l'était au quatorzième. Il ne vent rien prendre du peuple; il ne rançonne que le pape cl Ica gens d’ Église. On croirait lire la Hcnriade :
... Le prévost d'Avignon Vint droit à Villenovc, où la chevalerie De Berlran et des siens esloit adone loçie.
I la dît A Rerlran que point ne le detrie
i t ienne , dont on avait oublié le vrai caractère et 1 même les formes 3. Cette fausse chevalerie prit ' pour son héros un personnage fort peu chevaleresque, le fameux chef des compagnies qui en avait délivré la France , l'habile Dugucsclin. I/épopéc que l’on lit de scs faits et gestes 5, indique assez , que personne n'avait compris le vrai génie du connétable de Charles V.
Ce qu’on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait laissé un peuple ruiné. On demanda à cette misère plus que la richesse n'cùt jamais pu payer. Hue fois dans l'impossible, que coûte-t-il de demander?
Même situation dans toute l'Europe; même vertige. Le hasard veut que la plupart des royaumes soient livrés à des mineurs. La royauté, cette divinité récente, elle bégaye, ou radote. Le siècle de Charles le Sage , le premier siècle de la politique , n’est pas arrivé aux trois quarts , qu'il délire et devient fou. Une génération d'insensés occupe tous les trônes. Au glorieux Édouard III succède l’étourdi Richard II. au prudent empereur Charles IV l’ivrogne Wcnceslas, au sage Charles V Charles VI, un fou furieux. Urbain VI, D. Pèdrc de Castille, Jean Visconti, donnèrent tous des signes de dérangement d'esprit.
La petite sagesse négative qui pensait avoir neutralisé le grand mouvement du monde, se trouvait déjà à bout. Elle s'imaginait avoir tout fini, et tout commençait. Les fils, que les habiles avaient cru tenir, s'embrouillaient de plus en plus. La contradiction du monde augmentait. On eût dit
Sire, l'avoir est prest, je vous acerlefie.
Et la solution scelcc et fournie.
Corne Jhesu tlonun le fils sainte Marie A Marie-Magdalainc qui fut Jhesu amie.
Et Bcrtran li a dit : Beau sire, je vous prie.
Dont vint ycili avoirs, ne me le celez mie?
La pris li Aposteles en sa thresorerie?
Nanil, Sire, dit-il, mais la dehte est paie Du commun d'Avignon, a chasenn sa partie.
Dit Bcrtran Du Gursclia : Prévost, je vous afie,
J A n’en arons deniers en jour de notre vie.
Se ce n’est de l'avoir venant de la clcrgic.
Et volons que luit cil qui la taille ont paie,
Aient tout lor argent , sans prendre une maillie.
Sire, dit li pré vos, Dieux vous doint bonne vie!
La pour gent arex forment cslecssio (rf jouit).
Amis, ce dit Bcrtran, au pape me direz.
Que ce* grans trésors soit ou vers et de fermez,
Ceulz qui lonl paie; il lor soit rclorez,
El dittes que jamais n'en soit nul reculez.
Car, se le Savoie, jà ne vous en doublez,
F.l je fusse «vitre mer passez et bien alez,
Je scroie ainçois par deçà retournez...
(Poème de Duguesetin, ms. de la Bibl. royale, n*72M, folio 49.)
que la raison divine et humaine avait abdiqué. « Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu, et jetait les cartes sous la table. »
C’est un moment tragique que celui où l'on se sent devenir fou, le moment où la raison , éclairée
de sa dernière lueur, se voit périr et s’éteindre. « Oh! ne permets pas que je sois fou, bonté du ciel, s’écrie le roi Lear, conserve-moi dans l'équilibre. Oh! non , pas fou, de grâce! je ne voudrais pas être fou!... »
PRÉFACE