VUE VII. - JEUNESSE DK CHARLES VI
vivantes n'bésilaicnt pas à s’en affubler. Les femmes portaient descornesà la tète, les hommes aux pieds; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en queues de scorpion. Elles surtout, elles faisaient trembler; le sein nu, la télé haute, elles promenaient par-dessus la Lète des hommes leur gigantesque hennin échafaudé de cornes; il leur fallait se tourner et se baisser aux portes. A les voir ainsi belles, souriantes, grasses 1 * * dans la sécurité du péché, on doutait si c’étaient des femmes; on croyait reconnaître, dans sa beauté terrible, la Bêle décrite et prédite ; on se souvenait que le diable était peint fréquemment comme une belle femroecornue,...Coslumeséchangé$ entre hommes et femmes , livrée du diable portée par des chrétiens, parements d’autels sur l’épaule des ribauds, tout cela faisait une splendide et royale ligure de sabbat.
Un seul costume eût trouvé grice. Quelques-uns, de discret maintien , de douce cl matoise figure, portaient humblement la robe royale, l’ample robe rouge fourrée d’hermine. Quels étaient ces rois? D'honnétes bourgeois de la cité, domiciliés dans la rue de la Calandre, ou dans la cour de la Sainte- Chapelle. Scribes d’abord du royal parlement des barons, puis siégeant près d'eux comme juges, puis juges des barons eux-mémes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi , laissant celte lourde robe pour un habit plus leste, l’a jetée sur leurs bonnes grosses épaules. Voilà deux déguisements : le roi preud l’habit du peuple , le peuple prend l’habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand plaisir que de sc perdre dans la foule , et de recevoir les coups des sergents8. Il peut courir les rues, danser,
1 L'obésité est un caractère des figures de cette sensuelle époque. Voir les statues de Saint- Denis ; celles I du quatorzième siècle sont visiblement des portraits. j ï'oir surtout la statue du duc de Berri, dans la chapelle j souterraine de Bourges, avec l'ignoble chien gras qui j est A ses pieds.
7 Les «lames et demoiselles menaient grands et ex- | cessils estais, et cornes merveilleuses, hautes et larges; j et avoient de chacun costé , au lieu de bourlécs, deux : grandes oreilles si larges que, quand elles vouloient passer l'huis d'uue chambre, il falloil qu'elles se tournassent de côté et baissassent. Juvénal des Ursins, p. 336. — Quid de cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornu ta: færa'mæ Diabolus plcrumque pingitur. Nie. Clcmang., epist. II, 149.
8 Voir plus bas l'entrée de la reine Isabcau.
4 Ce n’est pas le lieu de développer ce grand sujet. Je compte donner ailleurs des preuves surabondantes. Ici je dois me contenter de citer quelques faits h l'appui de mon assertion.
5 Proh dolor ! ipsi hodic, ut pluritnum , de hiis qui
usu quolidiano in eccicsiasticis conlreclant rebus et |
jouter dans sa courte jaquette ; les bourgeois jugeront et régneront pour lui.
Celte Babel des costumes cl des blasons exprimait trop faiblement encore l'embrouillement des idées. L'ordre politique naissait; le désordre intellectuel semblait commencer. La paix publique s’était établie; la guerre morale se déclarait. On eût dit que du sérieux monde féodal et pontifical s'était, un malin, déchaînée la fantaisie. Cette nouvelle reine du temps sc dédommageait après sa longue pénitence. C’était comme un écolier échappé qui fait du pis qu'il peut. Le moyen âge, son digne père, qui si longtemps l’avait contenue, elle le respectait fort; mais, sous prétexte d’honneur, elle l'habillait do si bonne sorte, que le pauvre vieillard ne se reconnaissait plus.
On ne sait pas communément que le moyen âge s'est, de son vivant, oublié lui-même 4 5 *.
Déjà le dur Speculalor Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme antique, déclare avec douleur que le prêtre même ne sait plus le sens des choses saintes 8.
Le conseiller de saint Louis , Pierre de Fontaines, se croit oblige d’écrire le droit de son temps. « Car, dit-il, les anciennes coutumes que les prud'hommes tcnoienl, sont tantôt mises à rien... En sorte que le pays esta peu près sans coutume *.»
Les chevaliers , qui se piquaient tant de fidélité, étaient-ils restés fidèles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles VI arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu’il voulut suivre de point en point l'ancien cérémonial, beaucoup de gens « trouvèrent la chose étrange et extraordinaire 7. »
proférant officiis, quid significent et quarc iuslituta •int nmdicum apprehendunt , adeo ut impletum case ad litterarn illud propheticutn videatur : Sicut populua, sic sacertlos. Durandi Rationale divinorum officiorum. folio 1 , 1459, în-folio. Mogunt. — Toutes les édition* ultérieures que je connais portent par erreur /»ro/èrunl pour prœferunt . Le premier éditeur, l'un «les inventeurs «le l'imprimerie, a seul compris que prrrfvrunt rappelle le prœlnli , comme conlreclant le •aren/ole» de la phrase précédente. Cf. les éditions de 1470, 1400. 1481, etc.
8 Li anchienes coust urnes, ke li preudorumes soloieul tenir et user, sont moult anoienties... Si ke li pais est 1 bien près sans couslume. De Fontaines, p. 78, h la suite du Joinville de Ducnugc, 1008, in-folio. — Brussel dit et montre très-bien que o Dès le milieu du treizième • siècle, ou commençait à ignorer jusqu'à la siguitica- » tion de quelques-uns des principaux termes du droit » des fiefs. • Brussel. 1,41. — Lejeune et savant Klitnralli (Revue de législation) a prouvé que Bnuteiller ne savait plus ce que c'était que la tai»ino.
1 Quod peregrinum vel extrancum vaille fuit. Chro-
Ainsi, avant 1400, les grandes pensées du moyen âge, ses institulions les plus chères, vont s’altérant pour les signes , ou s'obscurcissant pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fûmes au treizième siècle mieux que nous ne le savions au quinzième. Il en est advenu comme d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses jeunes années, cl qui, plus tard, sc recueillant, s'étonne d’avoir délaissé ces vieux souvenirs.
(Quelqu'un offrant un jour une mnémonique au grand Thémislocle, il répondit ce mol amer : u Donne -moi plutôt un art d'oublier.» Notre France n’a pas besoin d'un tel art ; elle n'oublie que trop vite!
Qu'un tel homme ait dit ce mot sérieusement, je ne le croirai jamais. Si Théinistocle eût vraiment pensé ainsi , s’il eût dédaigné le passé , il n'cùl pas mérité le solennel éloge que fait de lui Thucydide : « L'homme qui sut voir le présent cl prévoir l’avenir *.»
Quiconque néglige, oublie, méprise, il en sera puni par l’esprit de confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au présent : il n’y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le fasse! Quelle chose plus propre à troubler le sens?... Le fait lui apparaîtra sans raison, ni droit d'exister. L'ignorance du fait, l’obscurcissement du droit, sont le fléau du quatorzième et du quinzième siècle.
Les chroniqueurs ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical était luimême un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.
La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres civiles. Guerres dans l’Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie, entre Duras cl Anjou; en Portugal, pour et contre les eufants d'Inès; en Aragon, entre Pierre IV et son lils; tandis qu’en France se préparent les guerres d’Orléans et de Uourgogne, en Angleterre celles d'York et de Lancastrc.
Discorde dans chaque État, discorde dans chaque famille, « Deux hommes se levant d'un même lit, disent à peine un mol, qu'ils s’enfuient l’un de l'autre ; l’un crie York, l’autre Lancastrc ; cl, pour adieu, ils croisent leurs épées 3. %
nique du Religieux de Saint-Denis, édition de MM. Bcllaguct cl Migin, 1839, t. I , p. 590. Edition correcte, traduction élégante. — Ce grave historien est la principale source pour le règne de Charles VI. Le Laboureur eu fait eet éloge : « Quand il parle des exactions !
• du duc d'Orléans, on diroit qu'il est Bourguignon; I » quand il donne le détail des pratiques et des funestes
• intelligences du duc de Bourgogne avec dea assassins
Voilà les parents, les frères. Mais qui eut pénétre plus avant encore, qui eût ouvert un cœur d'homme, il y aurait trouve toute une guerre civile, une mélée acharnée d'idées, de sentiments en discorde.
Si la sagesse consiste à sc connaître soi - même et à sc pacitier, nulle époque ne fut plus naturellement folle. L'homme portant en lui cette furieuse guerre, fuyait de l'idée dans la passion, du trouble dans le trouble. Peu à peu, esprit et sens, âme et corps, tout so détraquant, il n’y avait bientôt plus dans la machine humaine une pièce qui tint. Comment, d'ignorance en erreur, d’idées fausses en passions mauvaises, d’ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons ce cruel récit. L'histoire individuelle explique l'histoire générale. La folie du roi n’clailpas celle du roi seul; le royaume en avait sa part.
Reprenons Charles VI à son enfance, à son avé- ! nement.
Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait un jour le cerf dans la forêt de Sentis. Nos forêts étaient alors bien autrement vastes et profondes , cl la dépopulation des quarante dernières années les avait encore épaissies.
{ Charles VI fil dans celle chasse une merveilleuse | rencontre : il vit un cerf qui portait, non la croix , comine le cerf de saint Hubert, mais un beau collier ; de cuivre doré, où on lisait ces mots latins : > César hoc michi douar il ( César me l’a donné *). » Que ce cerf eût vécu si longtemps, c'était, tout le inonde en convenait , chose prodigieuse et de grand présage. Mais comment fallait-il l’entendre? Était-ce un signe de Dieu qui promettait des victoires au règne de son élu? ou bien, une de ces visions diaboliques par où le Tentateur prend possession des siens, et les pousse au hasard à travers les précipices jusqu'à ce qu’ils sc rompent le col?
Quoi qu’il en soit, la faible imagination de l’cnj fant royal, déjà gâtée par les romans de chevalerie,
! fut frappée de cette aventure : il vit encore le cerf : en songe avant sa victoire de Roosebeke. Dès lors,
I il plaça sous son écusson le cerf merveilleux, et donna pour support aux armes de France la mali enconlrcuse figure du cornu cl fugitif animal.
Celait chose peu rassurante de voir un grand
n infâmes et avec la canaille de Paris, on croiroit qu'il « est Orléauois. »
1 Tfiw t* napeexf f, pa... Kfirceroc ‘/và/iu* , xa( rai* ft.tAÂè* tmv imrrittrTO» to5 yc»rjffO,ti<vov ipirroç ïtx«*T^f. Thucydides, lib. I, cap. 138.
3 Michael Drayton’s Tbe uiiseries of Queen Margaret, part. IV.
* Chronique du Religieux de Saint-Denis, 1,71.