‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 312 sur 398 · LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES VI

royaume remis, comme un jouet, au caprice d'un enfant. Oii s'attendait à quelque chose d’étrange; des signes merveilleux apparaissaient.

Ces signes, qui menaçaient-ils? le royaume, ou les ennemis du royaume? On pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la France n'avait etc si forte. Pendant tout le treizième. tout le quatorzième siècle, à travers les succès et les désastres , elle avait constamment gagné. Poussée fatalement dans la grandeur, elle croissait victorieuse ; vaincue, elle croissait encore. Après la défaite de Courlrai , elle gagna la Champagne et la Navarre 1 * ; après la défaite de Crécy, le Dauphiné cl Montpellier; après celle de Poitiers, la Guienne, les deux Bourgognes, la Flandre. Etrange puissance, qui réussissait toujours malgré ses fautes, par ses fautes.

Non -seulement le royaume s'étendait, mais le roi était plus roi. Les seigneurs lui avaient remis leur épée de justice3 et de bataille; il n'attendaient qu’un signe de lui pour monter à cheval et le suivre n’importe où. On commençait à entrevoir la grande chose des temps modernes, un empire mù comme un seul homme.

Cette force énorme, où allait-elle se tourner? qui allait-elle écraser? Elle flottait incertaine dans une jeune main, gauche et violente, qui ne savait pas même ce qu'elle tenait.

Quelque part que le coup tombât, il n’y avait dans toute la chrétienté rien, ce semble, qui pût résister.

L'Italie, sous scs belles formes, était déjà faible et malade. Ici les tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres tyrans, qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est, mêlée d'éléments divers, une grosse tête sans corps. Sous le prétexte du vieux crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes hongrois de la première maison d’Anjou sortie du frère de saint Louis; les

1 Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe

le Bel.

3 Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte

des juges royaux, f'oy. plus bas.

5 Pendant que son frère expirait, le duc d'Anjou s'était teuu caché dans une chambre voisine; puis, il

avait fait maiu basse sur tous les meubles, toute la

vaisselle, tous les joyaux. — On disait que le feu roi avait fait sceller des barres d’or et d'argent dans les murs tlu château du Melun, et que les maçons employés à co travail avaient ensuite disparu. Le trésorier avait juré de garder le secret. Le duc d'Anjou, n'eu pouvant rien tirer, (U venir le bourreau.'» Coupe la tête â cet homme, » lui dit -il. Le trésorier indiqua la place,

é'ojr. le Religieux de Saint-beuis.

* Deputalos antialites, barones et rminentis scientia:

autres réclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou , c'est -à - dire de l’allié des oncles de Charles VI.

L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dégageait à grand’peinc de son ancien étal de hiérarchie féodale, sans atteindre encore son nouvel étal de fédération. Elle tournait, celte grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre , comme son empereur Wenccslas. La France n'avait, ce semble, j qu'à lui prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne , le plus jeune des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce côté. Par mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever à l'Empire ce qui y tenait le moins, à savoir, les Pays-Bas.

Par delà les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le moment était bon. Celte orgueilleuse Angleterre avait alors une terrible fièvre. Le roi, les barons, et leur homme Wiclcff, avaient lâché le peuple contre l'Église. Mais le dogue, une fois lancé, se retournait contre les barons. Dans ce péril, tout ce qui avait autorité ou propriété, roi, évêques, barons, sc serrèrent et firent corps. Le roi, jeune et impétueux, frappa le peuple, raffermit les grands, puis s'en repentit, recula. ta France pouvait profiter de ce faux mouvement, cl porter un coup.

"tatle France, si forte, n'avait d’empéclicment qu’en elle-même. Les oncles la tiraient en sens inverse, au midi . au nord. Il s'agissait de savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes, qui, pendant l'agonie de leur frère9, étaient venus avec deux armées se disputer la régence, consentirent pourtant à plaider leur droit au parlement 4 5 * * *. Le duc d'Anjou, comme aîné, fut régent. Mais on produisit une ordonnance du feu roi, qui réservait la garde de son fils au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon , son oncle maternel. Charles VI devait être immédiatement couronne \

viros, cum quibus ardua se m per disposuerat negotia (Carolus quinlus)... cameris rcgalis palatii presiden- : tes... Religieux de Saint-Denis, t. I , p. 6.

9 Les trois oncles de Charles VI étaient tout aussi ambitieux et avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait aussi des couronnes. En France même, le . trône pouvait vaquer. Les jeunes enfants du maladif | Charles V pouvaient suivre leur père. La devise du duc i de Bcrri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle de ! Bourges, indiquait assez ces vagues espérances : » Our- ’ sine, le temps venra! ■— f'oy. dans les actes d’août et d'octobre 1374 combien le sage roi Charles V, tant d'années avant sa mort, était préoccupé de ses défiances à l'égard de ses frères. Il ne nomme pas le duc de Berri. Quant i sou frère aîné, le duc d'Anjou, il ne peut se i dispenser de lui laisser la régence; mais il place à

Ui

Une autre difficulté, c'est que, si le pays s’était un peu refait vers la On du règne de Charles V, il n’y avait pas plus d’ordre ni d’habileté en finances; le peu d’argent qu’on levait mettait le peuple au désespoir , et le roi n’en profitait pas.

On se plaisait à croire que le feu roi avait un moment aboli les nouveaux impôts pour le remède de son âme. On crut ensuite qu’ils seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse étrenne du sacre. Mais les oncles menèrent leur pupille droit à Reims, sans lui faire traverser les villes de crainte qu’il n’cutendll les plaintes. Ou lui fit même, au retour, éviter Saint-Denis, où l’abbé et les religieux l'attendaient en grande pompe; on l’empêcha de faire ses dévotions au patron de la France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.

La royale entrée fut belle ; des fontaines jetaient du lait, du vin et de l’eau de rose. Et il n’y avait pas de pain dans Paris. Le peuple perdit patience. Déjà, tout autour, les villes cl les campagnes étaient en feu. Le prévôt crut gagner du temps, en convoquant les notables au Parloir aux bourgeois; mais il en vint bien d’autres; un tanneur 5 demanda si l’on croyait les amuser ainsi. Ils menèrent, bon gré mal gré, le prévôt au palais. Le duc d’Anjou et le chancelier montèrent tout tremblants sur la Table de marbre s, et promirent l’abolition des impôts établis depuis Philippe de Valois, depuis Philippe le Bel. La populace courut de là aux juifs, aux receveurs , pilla , tua 4.

Le moyen d’occuper ces bêles furieuses, c'était de leur jeter un homme. Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prévôt tic Paris'. Us avaient d’ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prête de l’argent à plus d’un grand seigneur, qui se trouvait quitte, s’il était pendu. Ce prévôt était un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et hait, parce que, tout en malmenant le peuple, ils

quatorze ans l'époque de la majorité des rois, il limite le pouvoir du régent , non -seulement en réservaut la tutelle à la reine mère et aux ducs de Bourgogne et de Bourbon, mais encore en autorisant son ami personnel, le chambellan Bureau de la Rivière A accumuler jusqu'à la majorité du jeune roi tout ce qui pourra s'épargner sur le revenu des villes et terres réservés pour son entretien, villes de Paris, Melun , Sentis, duché de Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin,Clisson, Couci, Savoisi, Philippe de Maizièrcs, etc. Ordonnances, t. VI, p. 26, et 49-5-1, août et octobre 1374,

* Non «mentes cura villas muralas aut civitales ingredi. Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 32.

3 Ou mégiwicr : alutarius. Id., ibid., p. 44.

* Super me n sam raarmorcatn. H., ibid, p. 48.

* Maints débiteurs profitèrent du tumulte pour faire

sont peuple eux-mémes. Il avait fait faire d’immenses travaux dans Paris, le quai du Louvre, lu mur Saint-Anloinc, le pont Saint-Michel , les premiers égouts, tout cela par corvée, en ramassant i les gens qui traînaient dans les rues. Il ne traitait pas l’Église ni l’université plus doucement; il s’obstinait à ignorer leurs privilèges. Il avait fait tout exprès au t'.hàtelel deux cachots pour les écoliers cl les clercs *. Il haïssait nommément l’uuiversilé » comme mère des prêtres. » Il disait souvent à Charles V que les rois étaient des sols d’avoir si bien renié les gens d'Églisc 7. Jamais il ne conimu- 1 niait. Railleur , blasphémateur . fort débauché , j malgré ses soixante ans , il était bien avec les juifs,

; mieux avec les juives ; il leur rendait leurs enfants, qu’on enlevait pour les baptiser *. Ce fui ce qui le perdit. I/uiiivcrstlc l’accusa devant l’évêque. Un siècle plus tôt, il eût etc brûlé. Il en fut quitte pour l’amende honorable et la pénitence perpétuelle, qui ! ne dura guère.

Abolir les impôts établis depuis Philippe le fiel, ' c’eût été supprimer le gouvernement. Par deux fois, le duc d’Anjou essaya de les rétablir (octobre 1581 , mars 158à). A la seconde tentative, il prit de grandes précautions. Il fit mettre les recettes à l'encan , mais à huis clos dans l’enceinte du Châtelet. Il y avait des gens assez hardis pour acheter, personne qui osâlerier le rétablissement des impôts.

! Pourtant, à force d’argent, on trouva un homme | déterminé, qui vint à cheval dans la halle, et cria J d’abord , pour amasser la foule : « Argenterie du roi volée! Récompense à qui la rendra9! » Puis.

| quand tout le monde écouta , il piqua des deux , en | criant que le lendemain on aurait à payer l’impôt.

Le lendemain , un des collecteurs se hasarda à ! demander un sol à une femme qui vendait du cres- 1 son ,0; il fut assommé. L’alarme fut si terrible, que l’évèquc, les principaux bourgeois, le prévôt même qui devait mettre l’ordre, sc sauvèrent de Paris.

enlever chez leur» créancier» les titre* de leurs obligation» : Obligationum nohilium et ignobilium substractionem credebant omnibus lucris pnrfcrendam ; ad quod etiam nonnulli nubiles iustigabant , qui ibi présentés crant. ld.,ibid., p. 54.

5 Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 98-106, patsim.

4 Teterrimos carcere* composucrat , uni Clauttri Rrunelli , atterri y ici Stratninum ada plans nomina. Id., ibid., p. 104.

3 Fatuos ferlur vocasse , dum eas tôt reditibus dotassent. Id., ibid.

8 Rrpctenlibus... filios baptizatos... reatituit. Id., ibid., p. 102.

9 Quasdam sculcllas iu regis curiA furatas. Id., ibid. , p. 134.

10 Que cresson gallice nuncupatur. Id., ibid., p. 156.

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