‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 313 sur 398 · LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES \l · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES \l

Les furieux couraient toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris à l’arsenal. Ils les essayèrent sur la tète des collecteurs. L’un d’eux s’était réfugié è Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrassée; il fut égorgé sur l’autel (1er mars 1382). Ils pillèrent les maisons des morts ; puis , sous prétexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs dans Saint-Germain des Prés, ils forcèrent et pillèrent la riche abbaye. Ces gens, qui violaient les monastères et les églises, respectèrent le palais du roi.

Ayant forcé le Châtelet, ils y trouvèrent Aubriot, le délivrèrent , et le prirent pour capitaine. Mais l'ancien prévôt était trop avisé pour rester avec eux. La nuit se passa à boire , et le malin ils trouvèrent que leur capitaine s'était sauvé. Le seul homme qui leur tint tête et gagna quelque chose sur eux, c’était le vieux Jean Desmarcls, avocat général. Ce bon homme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empêcha bien d’autres excès. Sans lui , ils auraient détruit le pont de Charenlon.

Rouen s'était soulevé avant Paris, et sc soumit avant. Paris commença à s'alarmer. L'université, le bon vieux Desmarets, intercédèrent pour la ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelquesuns des plus notés, que l'on Ht tout doucement jeter, la nuit, à la rivière. Cependant, il n’y avait pas moyen de parler d’impôt aux Parisiens. Les princes assemblèrent à Compiègue les députés de plusieurs autres villes de France (mi-avril 1582). Ces députés demandèrent à consulter leurs villes , et les villes ne voulurent rien entendre Il fallut que les princes cédassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour cent mille francs.

Ce qui brusqua l’arrangement, c’cstque le régent était forcé de partir; il ne pouvait plus dilTérer son expédition d'Italie. La reine Jeanne de Naples, menacée par son cousin Charles de Duras, avait adopté Louis d'Anjou , et l'appelait depuis deux ans1 2 3. Mais, tant qu’il avait eu quelque chose à prendre dans le royaume, il n’avait pu se décider à se mettre en roule. Il avait employé ces deux ans à piller la France et l'Église de France. Le pape

1 Quikuidatn ex potentioribus urbibus.. . Potius raori optamus cjuain leventur. Relig. de Saint-Denis, I, 150.

2 Charles V avait d'abord proposé au roi de Hongrie d’unir leurs enfants par un mariage (le second fils du roi de France aurait épousé la fille du roi de Hongrie), et de forcer la main h la reine Jeanne , pour qu’elle leur assurât sa succession, foy. les instructions données par Charles V à ses ambassadeurs. Archives, Trésor des chartes, J, 458, surtout la pièce 9.

3 Dans l’incroyable traité qu'ils (ircut ensemble et qui subsiste, le pape accorde au duc toute décime en France et hors de Frauce, à Naples, en Autriche, en

Portugal, en Écosse, avec moitié du revenu de Castille

d’Avignon , espérant qu’il le déferait de sou adversaire de Rome , lui avait livré uon-sculement tout ce que le sainl-sicgc pouvait recevoir, mais tout ce qu'il pourrait emprunter, engageant, de plus, en garantie de ces emprunts, toutes les terres de l’Église2. Pour lever cet argent, le duc d’Anjou avait mis partout cher les gens d'Église des sergents royaux, des garnisaircs, des mangeurt, comme on disait. Ils en étaient réduits à vendre les livres de leurs églises, les ornements, les calices, jusqu'aux tuiles de leurs toits.

Le duc d'Anjou partit enfui, tout chargé d’argent et de malédictions (fin avril 1382). Il partit lorsqu’il n’était plus temps de secourir la reine Jeanne. La malheureuse, fascinée par la terreur, affaissée par l'àge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi. Elle était déjà prisonnière, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin devant Naples la flotte provençale , qui l'cùt sauvée quelques jours plus tôt. La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12, Jeanne fut étouffée sous un matelas.

Louis d'Anjou , qui se souriait peu de venger sa mère adoptive, avait envie de rester en Provence, et de recueillir ainsi le plus liquide de la succession ; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet, honteux de ne rien faire avec une telle année, une telle masse d'argent. Tout cela ne servit à rien. Louis d’Anjou n’eut pas même la consolation de voir son ennemi. Charles de Duras s’enferma dans les places, et laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple. Louis d'Anjou le défia par dix fois. Au bout de quelques mois, l'armée, l’argent, tout était perdu. Les nobles coursiers de bataille étaient morts de faim ; les plus fiers chevaliers étaient montés sur des àues. Le duc avait vendu toute sa vaisselle, tous ses joyaux, jusqu’à sa couronne. 11 n’avait sur sa cuirasse qu’une méchante toile peinte4. Il mourut de la lièvre, à Bari. Les autres revinrent comme ils purent, en mendiant , ou ne revinrent pas ( 1 381 ).

Des trois oncles de Charles VI, l’aîné, le duc d’An-

et d'Aragon, de plus toutes dettes et arrérages, tout cens biennal, toute dépouille des prélats qui mourront, tout émolument de la chambre apostolique ; le duc y aura ses agents. Le pape fera de plus des emprunts aux gens d'Église et receveurs de l'Église. Il engagera pour garantie de ce que le duc dépense, Avignon, le comtat Venaissin et autres terres d'Église. Il lui donne en fief Bénéveiit et Ancône. Et comme le duc ne se fie pas trop à sa parole, le pape jure le tout sur la croix. — l'oy, le projet d’un royaume, qui serait inféodé par le pape au duc d'Anjou, les réclamations des cardinaux , etc. Archives, Trésor des chartes, J, 495.

4 Religieux de Saint-Denis, 1, 330.

jou, alla ainsi se perdre à la recherche d’une royauté d’Italie. Le second, le duc de Herri , s’en était fait une en France, gouvernant d'une manière absolue le Languedoc cl la Guienne , et ne se mêlant pas du reste. Le troisième, le duc de bourgogne, débarrassé des deux autres, put faire ce qu’il voulait du roi et du royaume. La Flandre était son héritage, celui de sa femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une révolution qui mettait ses espérances en danger.

Il y avait alors une grande émotion dans toute la chrétienté. Il semblait qu’une guerre universelle commençât, des petits contre les grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misère, faisaient main basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux qui n’avaient pas les mains dures cl calleuses , comme eux ; ils avaient pris un fol pour chef1. Les chaperons blancs de Flandre suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence, un cardeur de laine; les compagnons de

1 II s'appelait Pierre de la Bruyère. 11 ordonna : Ut si quis iu conciom: suâ esset aul per eam perlransirct , qui uimirûm levés ma nus et non callusas liaberet... etc., iulerficcretur iudilalè. — Ils tuèrent ainsi un écuyer écossais, après l'avoir couronné de fer rouge , et un religieux de la Trinité, qu’ils traversèrent de part en part d'une broche de fer. Le lendemain ayant pris un prêtre qui allait à la cour de Rome, ils lui coupèrent le bout des doigts, lui enlevèrent la peau de sa tonsure, et le brûlèrent. 1584. Religieux de Saint- Denis , 1. 1, p. 308. f oy. aussi D. Vaissclte , liist. du Languedoc, IV, 582, et Preuves, 578.

3 Ducenti et eo ampliûs iusolcntissimi viri , vino forsitan tcmulenti , et qui publicis ollicinis mcchanicis inserviebant arlibus, quemdam burgensem aimplicem, loeuplelem (amen, veudilorem pannorum, ob pinguedinem nimiam Crassum idcù vocatum, angarientes, ut ejuA autoritatc uterentur in agendis... rrgem sujter sc illicô statuerunt. Uunc in sede, more regis, prxparatâ super currum levaveruut , quem per villa: compila perd uceu tes , et laudes regias barbarisautes , cùm ad principale forum rerum veualium perveuisscnt,ut plcbs maneret libéra ab omui subsidiorum jugo postulant et assequuutur... Scdcus pro tribunali, auilire omnium oppositioues coaclus est. Religieux de Saint-Denis, 1. 1, p. 150.

* y ©y. le beau récit d'Augustin Thierry.

* Ou trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres de bourgeois de Paris qui établissaient leurs intelligences avec les Flamands. / oy. aussi p. 547, note 5. — Encore se tenoil le roi de France sur le mont de Ypres, quand nouvelles vinrent que les Parisiens s'éloient rebellés et avoieut eu conseil, si comme on disoil,eutre eux là et lors pour aller abattre le beau chaslcl de Beauté qui sied au bois de Vinceuues, et aussi le chasteau du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Paris , afin qu’ils n’en pussent jamais être grevés. — ( Hais Nicolas le Flamand leur dit) : Beaux seigneurs.

Rouen avaient fait roi, bon gré malgré, un drapier. n un gros homme , pauvre d’esprit 2. *> En Angleterre, un couvreur8 menait le peuple à Londres, et dictait au roi l'affranchissement général des serfs.

I/cffroi était grand. Les gentilshommes, attaqués partout en même temps , ne savaient à qui entendre. «L'on craignoit, dit Froissarl, que toute gentillesse ne périt. :< Dans tout cela, pourtant, il n’y avait nul concert , nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent essayé de correspondre avec les blancs chaperons de Flandre 4, tous ces mouvements , analogues en apparence , procédaient de causes au fond si différentes, qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient être tous comprimés isolément.

En Flandre, par exemple, la domination d’uu comte français, ses exactions, ses violences, avaient décidé la crise; mais il y avait un mal plus grave encore, plus profond, la rivalité des villes de Gand et de Bruges8, leur tyrannie sur les petites villes

abstenez-vous de ce faire taut que nous verrons comment l'aflaire du roi noire sire se portera en Flandre : si ceux de Gand vieuuent à leur enteule, ainsi que on espère qu'ils y venront, adonc sera-t-il heure du faire et temps assez.

Or, regardez la grand' diablerie que ce eût été, si le roi de France eût été déconfit en Flandre, et la noble chevalerie qui éloit avecques lui en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France et autant bien ens ès autre pays : ni la Jacquerie ue fut oneques si grande ni si horrible qu'elle eut été. Car pareillement à Reims, à Chiions eu Champagne, et sur la rivière de Marne, les vilains se rebelloieut et menaçoieut jà les gentilshommes et dames cl enfants qui étoieut demeurés derrière ; aussi bien à Orléans , à Blois , à Rouen en Normandie, et en Beauvoisis, leur éloit le diable entré eu la téle pour tout occire, si Dieu proprement n’y eût pourvu de remède. Froissarl, VIII, 519-520.

Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoieut adonc les cominuuautés par tout le monde , que les Gantois étoient bonnes gens et que vaillamment ils sc soutenoient en leurs franchises; dont ils dévoient I de toutes gens être aimés et honorés. Id., ibid., 105.

Les gentilshommes du pays... avoicnl dit et disoieut | encore et soutenoient toujours que si le commun de | Flandre gaguoit la journée contre le roi de France, et i que les nobles du royaume de France y fussent morts, l’orgueil seroit si grand en toutes communautés, que tous gentilshommes s’en douteroieut, et jà en avoit ou vu l'apparent en Angleterre. Id., ibid., 507-8.

8 Quand les haines et tribulations vinrent premièrement en Flandre , le pays éloit si plein et si rempli de biens que merveilles seroit à raconter et à considérer; et tenoicut les gens des bounes villes si grauds états que merveilles seroit à regarder, et devez savoir que toutes oes guerres cl haines murent par orgueil et par envie que les bonnes villes de Flandre avoicnl l’une

Page 1