‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 314 sur 398 · LIVRE Vil. — JEUNESSE DE CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE Vil. — JEUNESSE DE CHARLES VI

et sur les campagnes. La guerre avait commencé par l’imprudence du comte, qui, pour faire de l'argent, vendit à ceux de Bruges le droit de faire passer la Lys dans leur canal, au préjudice de Gand *. Cette grosse ville de Bruges, alors le premier comptoir de la chrétienté, avait étendu autour d’elle un monopole impitoyable. Elle empêchait les ports d'avoir des entrepôts *, les campagnes de fabriquer *; elle avait établi sa domination sur vingtquatre villes voisines. Elle ne put prévaloir sur Gand. Celle-ci, bien mieux située, au rayonnement des fleuves et des canaux, était d’ailleurs plus peuplée, et d'un peuple violent, prompt à tirer le couteau. Les Gantois tombèrent sur ceux de Bruges, qui détournaient leur fleuve, tuèrent le bailli du comte, brûlèrent son château. Ypres, Cou rirai se laissèrent entraîner par eux. Liège, Bruxelles, la Hollande même, les encourageaient, et regrettaient d'étre si loin 4. Liège leur envoya six cents charrettes de farine.

Gand ne manqua pas d’habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en trouvait. Le premier, Jean Hyocns, qui dirigea le mouvement, fut empoisonné; le second, décapité en trahison. Pierre Dubois, un

sur |*antre... Et ces guerres commencèrent par si petite incidence, que, au justement considérer, si sens et avis s'en fossent ensoignés (mêlés), il ne dut point avoir eu de guerre; et peuvent dire et pourront ceux qui cette matière liront ou lire feront, que ce fut ceuvre du diable; car vous savez et avez ouï dire aux sages que le diable subtile et attire nuit et jour à bouter guerre et haine là où il voit paix, et court au long de petit en petit pour voir comment il peut venir à ses ententes. Froissart, VII, *15-16.

* ... Tollir nostre rivière, dont nostre bonne ville «le Gand seroit détruite et perdue. Id„ ibid., 239.

* En 1358, le comte de Flandre • accorda à ceux de Bruges et leur promist que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens ou marchandises en autre ville que audit Bruges, mesraes qu’il priveroit de leurs offices les baillis et eschevins de l'eaue à l'Escluse, toutes les fois qu’ils seroyent trouvez avoir fait contre ledict droict d’estaple, et qu'il en apparut par cinc eschevins de Bruges. « Oudegherst, folio 273, édit. in-4<>. — Puis ( ceux de Bruges , Gand , Ypres et Courtrai ) alèrent à l’Escluse, par acord, et y «bâtirent plusieurs maisons, qui estoient sus le port , en nne rue, en laquelle on vendoit et acheptoit marchandises, sans égsrd; et disoient les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au préjudice des marchands et d'eux . et pour ce les abatirent. Chronique de Sauvage, p. 223.

* Intrrdictum petitione Brugensium (1384), ne post liac Franconates per pagos suos lanificium làciant. Meyer, p. 201. — Aussi : Ceux du Franc ont toujours esté de la partie du comte plus que tout le demeurant «le Flandre. Froissart, VII, 439.

4 Ceux «le Brabant, et par spécial ceux de Bruxelles

l domestique d'Hyoens, succéda ; et voyant les affaires aller mal. il décida les Gantois, pour agir avec plus d’unité, à faire an tyran *. Ge fui Philippe Arlevelde, 111s du fameux Jacquemart, sinon aussi habile, du moins aussi hardi que son père. Assiégé, sans secours, sans vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de pain, deux de vin; avec cinq mille Gantois, il marche droit à Bruges, où était le comte. LesBrugeois.quisevoyaientquarantemille, sortent flèrement, et se sauvent aux premiers coups. I Les Gantois entrent dans la ville avec les fuyards, pillent, tuent, surtout les gens des gros métiers *. Le comte échappa en se cachant dans le lit d’une vieille femme. [ 3 mai 1382. ]

Leduc de Bourgogne, gendre et héritier du comte de Flandre, n'eut pas de peine à faire croircaujcune roi que la noblesse était déshonorée, si on laissait l'avantage à de Tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs 1 couru le pays de Tournay, qui était terre de France. Une guerre en Flandre, dans ce riche pays, était une fétc pour les gens de guerre; il vint à l’armée tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de 1 Bretons 7. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes i se livrèrent. Les pillards n’eurent qu'à prendre ;

j leur étoient moult favorables , et leur mandèrent ceux «le Liège pour eux réconforter en leur opinion: «Bonnes | gens de Gand , nous savons bien que pour le présent | vous avez moult affaire et êtes fort travaillés de votre seigneur le comte et des gentilshommes et du demeurant du pays, dont nous sommes moult courroucés; et I sachez que si nous étions à quatre ou à six lieues près tnarchissans (limitrophes) à vous, nous vous ferions tel confort que on doit faire à ses frères, amis et voisins, etc. • Froissart, VII, 450. Foy. aussi Meyer.

4 Dubois va trouver Philippe Arlevelde, et lui dit : <* Et saurez -vous bien faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun (peuple), et par spécial à ce que nous avons à faire, ne vaut rien s'il n'est crému et redouté et renommé à la foia de cruauté ; ainsi veulent Flamands être menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir pitié non plus que d'arondeaulx (hirondelles) ou de alouettes qu'on prend «•n la saison pour manger. — Par ma foi, dit Philippe,

• je saurai tout ce faire. — • Et c’est bien, dit Piètre, et vous serez, comme je pense, souverain de tous les autres.» Froissart, VII, 479.

4 Ils rapportèrent à Gand, pour humilier Bruges, le grand dragon de cuivre doré que Beaudouin de Flandre, empereur de Constantinople, avait prisa Sainte-Sophie et qoe les Brugeoi» avaient placé sur leur belle tour de la halle aux draps.— Cette tradition contestée est discutée et finalement adoptée dans l’intéressant Précis des Annales de Bruges, de M. Delpierre, p. x, 1835.

1 Le Religieux de Saint- Denis prétend que cette armée montait à plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un bourgeois de Paris, Nicolas Boulard.qni se chargea d'approvisionner poor quatre mois

draps, toiles, coutils, vaisselle plate, ils vendaient, emballaient, expédiaient chez eux.

Les Gantois, ne pouvant compter sur personne', réduits à leurs milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant, point de cavalerie, se tinrent, à leur ordinaire, en lin gros bataillon. Leur position était bonne (Roosebeke près Cour Irai), mais la saison devenait dure [27 novembre 1382]. Ils avaient hâte de retrouver leurs poêles. D’ailleurs, les défections commençaient; le sire de Herzele, un de leurs chefs, les avait quittés. Ils forcèrent Artevclde de les mener au combat.

Four être sûrs de charger avec ensemble, et de ne pas être séparés parla gendarmerie, ils s'étaient liés les uns aux autres. La masse avançait en silence, toute hérissée d'épieux, qu'ils poussaient vigoureusement de l'épaule et de la poitrine. Plus ils avançaient. plus ils s'enfoncaient entre les lances des gens d’arines, qui les débordaient de droite et de gauche. Peu à peu , ceux-ci sc rapprochèrent. Les lances étant plus longues que les épieux , les Flamands étaient atteints sans pouvoir atteindre. Le premier rang recula sur le second ; le bataillon alla se serrant ; une lente et terrible pression s'opéra sur la masse; cette force énorme sc refoula cruellement contre elle-même. Le sang ne coulait qu'aux extrémités; le centre étoufTait. Le n'était point le tumulte ordinaire d'une bataille, mais les cris inarticulés de gens qui perdaient haleine, les sourds gémissements, le râle des poitrines qui craquaient3.

Les oncles du roi, qui l’avaient tenu hors de l’action et à cheval, ramenèrent ensuite sur la place, cl lui montrèrent tout. Ce champ était hideux à voir; c’était un entassement de plusieurs milliers d’hommes étouffés. Ils lui dirent que c'était lui qui

le marché qui se tenait au camp : Rogntu regis, unicus civis Pa ri sien sis , negntiator publient , Nicolaus Douliardi nuncupatos, suis sumptibus exequendum suscipiens , terrestri itinerc navalique subsidio nique limita rum studio, stibsidio tantarn copiatn adduxit , quôd quatuor mensiuro spntio, cent um millibus rt eu ampliüs viri* pro victu commerciorum non defueril lex communia.

1 Les Gantois avaient demandé du secours aux Anglais, mais, de crainte qu'on ne voulût leur faire payer ce secours, ils réclamèrent les sommes que la Flandre avait autrefois prêtées à Édouard III, Ils n 'eurent ni secours ni argent. « Quand les seigneurs omit ouï cette parole et requête, ils commencèrent à regarder l’un l’autre, et les aucuns h sourire... Et les consaulx d’Angleterre sur leurs requêtes étoient en grand dilfércnt,et tenoient les Flamands à orgueilleux et présumpeieux, quand ils demandoient à ravoir deux cent mille vielz écus de si ancienne date que de quarante ans. " Froissart, VIII, 230-1.

* Ces Flamands qui descemloieiit orgueilleusement

avait gagné la bataille, puisqu'il en avait donné l’ordre et le signal. On avait remarqué d'ailleurs qu’au moment où le roi fit déployer l'oriflamme, le soleil se leva, après cinq jours d’obscurité et de brouillard.

Contempler ce terrible spectacle, croire que c'était lui qui avait fait tout cela, éprouver, parmi les répugnances de la nature, la joie contre nature de cet immense meurtre, c'était de quoi troubler profondément un jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientôt s’en apercevoir, à son propre dommage. Lorsqu'il ramena à Courtrai son jeune roi, le cœur ivre de sang, quelqu'un ayant eu l’imprudence de lui parler des cinq cents éperons français qu’on y gardait depuis la défaite de Philippe le Bel, il ordonna qu’on mit la ville à sac et qu’on la brûlât.

Le roi, ainsi animé, voulait pousser la guerre, aller jusqu'à Gaud, l’assiéger; mais la ville élait en I défense. Le mois de décembre était venu ; il pleuvait toujours. Les princes aimèrent mieux faire la guerre aux Parisiens soumis qu'aux Flamands armés. Paris était ému encore, mais disposé à obéir. L'avocat général Desmarets avait eu l'adresse de tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu’il ne pouvait, trahissant vertueusement les deux partis , comme font les modérés. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour le mieux fêter, crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-être aussi espéraient-ils , en montrant ainsi leur nombre, obtenir de meilleures conditions. Ils s'étalèrent devant Montmartre en longues files; il y avait un corps d'arbalétriers, un corps armé de boucliers cl d'épées, un autre armé de maillets; ces maillolins. à eux seuls, étaient vingt mille hommes3.

Ce spectacle ne lit pas l’impression qu’ils espé-

ct dp grand’ volonté , venoient roys et durs , et bouloient en venant de l’épaule et de la poitrine, ainsi comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort entrelacés ensemble que on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre... Là fut un mont et un tas de Flamands occis moult long et moult haut ; et de si grand’ bataille et de ai grand'foison de gens morts comme il y en ol là, ou ne vit oncqiies si peu de sang issir qu’il en îssit, et c'étoit au moyen de ce qu'il» étoient beaucoup d'éteints et éloufirs dans la presse , car iceux ne jetoient point | de sang. Froissart, VII, 347-354. — Et y heubt en Flandres après la bataille grant orreur et pngnaisie en le place où le bataille avoit esté, des mors dont le place duroit une grande lieue... et les mangeoient les | chiens et maint grant oise! qui furent veu en icelle place, dont le peuple avoit grant merveille. Chronique inédite, ms. 801 , 1), delà Bibliothèque de Bourgogne (à Bruxelles), folio 153. Cette chronique curieuse n'esl pas celle que Sauvage a rajeunie ; d’ailleurs elle va plus loin.

3 Sur tout ceci, roy. le récit du Religieux de Saint-

Page 1