‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 315 sur 398 · LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - JEUNESSE DE CHARLES VI

raient. La noblcs&cqui menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Koosebekc. Les gens d’armes commencèrent par jeter bas les barrières; puis on arracha les portes mêmes de leurs gonds; on les renversa sur la chaussée du roi; les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de marcher sur les portes de Paris '. Ils continuèrent en vainqueurs jusqu’à Notre-Dame. Le jeune roi, bien dressé à faire son personnage, chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant personne, majestueux et terrible.

Le soldat logea militairement, chez le bourgeois. On cria que tous eussent à porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portèrent tant, dans leur peur, qu’il s’en trouvait, disait-on, de quoi armer huit cent mille hommes *. La ville désarmée, on résolut de la serrer entre deux forts ; on acheva la bastille Saint-Antoine , et l’on bâtit au Louvre une grosse tour qui plongeait dans l’eau ; on croyait qu’une fois pris dans cet étau , Paris ne pourrait plus bouger.

Alors commencèrent les exécutions. On mit à mort les plus notés, les violents *; puis d’honnêtes gens qui les avaient contenus, et qui avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre Dcsniarets 4. On ne lui pardonna pas de s’être mis entre le roi et la ville. Après quelques jours d’exécutions et de terreur, on arrangea une scène de clémence. L'universitc , la vieille duchesse d’Orléans, avaient déjà demandé grâce ; mais le duc de Rerri avait

répondu que tous les bourgeois méritaient la mort. Enfin, on dressa, au plus haut des degrés du Palais, une lente magnifique, où le jeune roi siégea avec ses oncles et les hauts barons. La foule suppliante remplissait la cour. Le chancelier énuméra tous les crimes des Parisiens depuis le roi Jean, maudit leur trahison, et demanda quels supplices ils n’avaient pas mérités. Les malheureux voyaient déjà la foudre tomber, et baissaient les épaules ; ce n'étaient que cris, des femmes surtout qui avaient leurs maris en prison : elles pleuraient et sanglotaient. Les oncles du roi, son frère, furent louches ; ils se jetèrent à ses pieds, comme il était convenu, et demandèrent que la peine de mort fût commuée en amende.

L’efTel était produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait eu charge, tout ce qui était riche ou aisé, fut mandé, taxé à de grosses sommes, à trois mille, à six mille, à huit mille francs. Plusieurs payèrent plus qu'ils n’avaient. Lorsqu’on crut ne pouvoir plus rien tirer, on publia à son de trompe que désormais on aurait à payer les anciens impôts, encore augmentés; on mit une surcharge de douze deniers sur toute marchandise vendue. La ville ne ! pouvait rien dire; il n’y avait plus de ville, plus j de prévôt, plus d'écheviris, plus de commune de { Paris *. Les chaînes des rues lurent portées à Vin—

{ tenues. Les portes restèrent ouvertes de nuit et de jour.

On traita à peu près de même Rouen €, Reims,

Denis.— Le calcul de Froissart, différent en apparence, ne contredit point celui - ci : Et estoient en la cité de Paris de riches et puissants hommes armés de pied en cap la somme de trente mille hommes, aussi bien arrés et appareillés de toutes pièces comme nul chevalier pourroit être; et avoient leurs varlets et leurs maisnics ( suites ) armes h l'avenant. El avoient et portaient maillets de fer et d'acier, périlleux basions pour effondrer heaulmes et bassinets; et disoienl en Paris quand ils se iiombroieut que ils étoieut bien gens, et se trout oient par paroisses tant que pour combattre de euxmêmes sans autre aide le plus grand seigneur du monde. Froissart, VIII, 183.

1 E cardinibus evulsas super stratara regiam proslraverunt, super quas perlranseuntes, quasi leoniuam civium superbiam conrulcarciit... Religieux tic Saint- Denis, 1,254.

* Ibid. Cette exagération prouve seulement l’idée qu'on se formait déjà de la population de celte grande ville.

9 Le lundi qui suivit la rentrée du roi, on exécuta un orfèvre et un marchand «le draps, plusieurs autres dans la quinzaine suivante , parmi lesquels un Nicolas le Flamand (Nicolaus Flamingi), noté dès Je règne du roi Jean , pour avoir assisté au meurtre de Robert de Cbrmnnt. Religieux de Saint-Denis. I, 240.

1 On prétend qu'à sa mort , il refusa de dire merci au roi, et dit seulement merci à Dieu. Il était l'auteur d'un recueil de Décisions notoires , établies par en- (jursles par tourbes , de 1300 à 1387 (à la suite de Brodes u).

* Statucntes ut oilicium pnvposituræ exerccret qui regis aucloritate et non civium fungerelur. — Confraternitates etiam ad devotionem rccleaiaruxn , sanctorum, et earum ditationem introductas, in quibus cives consueverant convrnire, ut simul gaudenles epularenlur... censueruut etiam suspendeudas usquè ad beneplacitum régi a? majestatis. Religieux de Saint-Denis, I, 242. — Ordonnance «lu 27 janvier 1382, t. VI du recueil desOrdonn. , p. 085. Un mot de cette ordonnance fait entendre que les Parisiens avaient aidé indirectement les Flamands : Ils ont cmpesché que nos chariox et ceux de nostre chier oncle , le duc de Bourgogne, et plusieurs autres choses fussent amenez par devers nous... oit nous estions.

* La ville de Rouen fut fort maltraitée, sa cloche lui fut enlevée , et donnée aux panctiers du roi ; c'est ce <|ui résulte «t'unc charte dont je dois la communication à l'amitié de SI. Chéruel , professeur et antiquaire distingué de cette ville : Comme par nos lettres patentes vous est apparu nous avoir donné b nos bien amés panetière Pierre Debuen et Guillaume Hrrnval une

Chàlons, Troyes. Orléans el Sens ; clics Turent aussi rançonnées. La meilleure partie de cet argent, si rudement extorqué, alla finalement se perdre dans les poches de quelques seigneurs. Il n’en resta pas grand’ chose Ce qui resta , ce fut l’outrecuidance de cette noblesse, qui croyait avoir vaincu la Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi, désormais tout prêt à toutes sottises, la tète à jamais brouillée par ses triomphes de Paris et de lloosebeke, et lancé à pleine course dans le grand chemin de la folie.

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