LIVRE Vil. - JEUNESSE DE CHARLES VI
Voilà le duc de Bourgogne bien fort, lin pied en i France, un pied dans l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et pourtant alors faisable : la conquête de l'Angleterre. Les Anglais désolaient tout le midi de la France; ils envahis- | saient la Castille, notre alliée. Au lieu de traîner cette guerre interminable sur le continent, il valait mieux aller les trouver dans leur lie, faire la guerre chez eux et à leurs dépens. Ils avaient entre eux ^ une autre guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils étaient si enragés de haines , si acharnés à se mordre, qu’on pouvait les battre et les tuer avant qu’ils s’en aperçussent. ^
I/efFort fut grand, digne du but. On rassemblé tout ce qu’on put acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu'à la Castille. On parvint à en réunir jusqu’à treize cent quatre-vingt-sept ‘, vaisseaux de transport plus que de guerre ; tout le j monde voulait s'embarquer. 11 semblait qu'on préparât une émigration générale de la noblesse française. Lesseigncurs ne craignaient pasde se ruiner, sûrs d’en trouver dix fois plus de l’autre côté du détroit. Ils tenaient à passer galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des maîtresses. Ils faisaient j argenter les mâts, dorer les proues; d’immenses . pavillons de soie, flottant dans tout l'orgueil Itérai- ; dique, déployaient au vent les lions, les dragons, les licornes, pour faire peur aux léopards.
La merveille de l'expédition, c’était une ville de bois qu’on apportait toute charpentée des forêts de | la Bretagne, et qui faisait la charge de soixante et douze vaisseaux. Elle devait sc remonter au moment du debarquement, et s’étendre, pour loger l’armée, i sur trois mille pas de diamètre *. Quel que fut I l’événement des batailles, elle assurait aux Français : le plus sûr résultat du debarquement; elle leur | donnait une place en Angleterre, pour recueillir i les mécontents, une sorte de Calais britannique.
Tout cela était assez raisonnable. Mais le duc de
1 Ils furent nombrés A treize cents et quatre-vingtsept vaisseaux... Et encore n'y esloit pas la navie du j connétable. Froissart, t. X, c. 2-1, p. ICO. — Les pour- 1 * * *
véances de toutes parts arrivoient en Flandre, et si !
grosses de vins et de cbairs salées, de foins, d'avoines, i
de tonneaux de sel , d'oignons , de verjus, de biscuit,
de farine, de graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux et de toute chose dont ou sepouvoit aviser ni pourpenscr , que qui ne le vit adoneques, il ne le
voudra ou pourra croire. ld., ibid., p. 158.
7 Rnyghtou, p. 2679. — Quemdam raurum ligneum... j altitudinis viginti pedum, qui semper ad duodecim
passas baberet turrim. Wnlsingham, p. 323.
9 Leduc de Béni répondait froidement aux repro- I ches du duc de Bourgogne sur l'inutilité de ces prodi- ! gieuses dépenses : - Beau-frère, si nous avons la fiuance 1 3. VIlItLtt. i .
Bourgogne n’était pas roi de France. Le projet avait le tort de lui être trop utile ; le maître de la Flandre eût profité plus que personne du succès de l’invasion d’Angleterre. On obéit donc lentement et de mauvaise grâce. La ville de bois se (U attendre, et n’arriva qu’à moitié brisée par la tempête. Le duc de Bcrri amusa le roi, le plus longtemps qu’il put, en mariant son fils avec la petite sieur du roi, âgée de neuf ans. Charles VI partit seulement le S août, cl on lui fit encore visiter lentement les places de la Picardie, de manière qu’il n’arriva à Arras qu’à la mi-septembre. Le temps était beau, on pouvait passer. Mais les Anglais négociaient. Le duc de Bcrri n’arrivait pas ; il n’était aucunement pressé. Lettres, messages, rien ne pouvait lui faire hâter sa marche. Il arriva lorsque la saison rendait le passage à peu près impossible *. Le mois de décembre était venu, les mauvais temps, leslongucs nuits. I/Occan garda encore cette fois son tic, comme il a fait contre Philippe II, contre Bonaparte *.
Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c’est la Bretagne. Nos marins bretons sont les vrais adversaires des leurs ; aussi fermes, moins sages peut-être, mais réparant cela par l’élan dans le moment critique. Le connétable de Clisson, homme du roi et chef des résistances bretonnes conLre le duc de Bretagne, reprit l’expédition, et en fit l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de racheter aux Anglais le jeune comte de Blois, prétendant au duché de Bretagne; il lui donna sa fille, cl il l'aurait fait duc. Le duc régnant, Jean de Montfort , prit Clisson en trahison ; mais scs barons l’empêchèrent de le tuer-5 * 7 * 9. Ce petit événement fit encore manquer la grande expédition d’Angleterre.
Les Anglais, réveillés toutefois et bien avertis, prirent des mesures. Ils désarmèrent leur roi, qui leur était suspect. Leur nouveau gouvernement
et nos gens l'aient aussi, la grcigneur partie en retournera en France; toujours va et vient finance. Il vaut mieux cela aventurer que mettre les corps en péril ni en doute. Froissart, t. X, p. 271.