LIVRE VIT. - JEUNESSE DE CHARLES VI
il déclara qu'il ne lui manquait rien pour régner par lui-même. Les oncles n'osant dire le contraire, Charles VI répondit qu'il goûtait l’avis du prélat ; il remercia ses oncles de leurs bons services, et leur ordonna de se rendre chex eux, l'un en Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda que le duc de Bourbon, son oncle maternel, qui était en effet le meilleur des trois.
L'évéque de I^ion mourut empoisonné. Mais il avait rendu un double service au royaume. T.cs oncles, renvoyés chez eux, s’occupèrent un peu de leurs provinces , les purgèrent des brigands qui les dévastaient. Les nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces marmouset» , comme on les appelait, rendirent à la ville de Paris ses échevins et son prévôt des marchands. Ils conclurent une trêve avec l’Angleterre, favorisèrent l’université contre le pape, et cherchèrent les moyens d'ctcindrc le schisme. Ils auraient voulu aussi réformer les finances. Ils allégèrent d’abord les impôts, mais furent bientôt obligés de les rétablir.
Le gouvernement était plus sage , mais le roi était plus fol. A défaut de batailles, il lui fallait des fêles. Il avait eu le malheur de commencer son règne par un de ces heureux hasards qui tournent les plus sages tètes ; il avait a quatorze ans gagné une grande bataille ; il s'était vu salué vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille morts. Chaque année il avait eu les espérances de la guerre; à chaque printemps sa bannière s’était déployée pour les belles aventures. Et c'était à vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force, lorsqu’il était reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice de guerre , qu’on le condamnait au repos. Un gouvernement de marmousets lui défendait les hautes espérances, les vastes pensées... Combien fallait-il de tournois pour le dédommager des combats réels, combien de fêtes, de bals, de vives et rapides amours, pour lui faire oublier la vie dramatique de la guerre, ses joies, scs hasards!
Il se jeta en furieux dans les fêles, fit rude guerre aux finances, prodiguant enjeune homme, donnant en roi. Son bon cœur était une calamité publique. La chambre des comptes, ne sachant comment résister, notait tristement chaque don du roi, de ces mots : « Nimis hahuit , » ou « Rccuperetur. »
inconsultè aut ex precipili agere eonsuevit. Religieux de Saint-Denis, liv. IX, c. 11,p.55S.
1 Non nisi usqne ad eollï summitatem peregerunt. ld.,t. I, p. G08.
3 Abbatia pro Regina dominaromqne insigni conlubernio retenta... Religieux de Saint-Denis, 1. 1, p. 580. — Quarum si pulcritudinem... attendisses... fictum ilearum... ritum dixisses ronovatum. Id., ibid., p. 304.
Les sages conseillers de la chambre avaient encore | imaginé d’employer ce qui pouvait rester après toute dépense, h faire un beau cerf d’or, dans l’espoir que cette figure aimée du roi serait mieux respectée. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne put même jamais l’achever ’.
D’abord, les fils du duc d’Anjou devant partir pour revendiquer la malheureuse royauté de Naples, le roi voulut auparavant leur conférer 5 Tordre de chevalerie. La fête se fit à Saint-Denis, avec une magnificence et un concours de monde ! incroyable. Toute la noblesse de France, d’Angleterre, d’Allemagne, était invitée. Il fallut que la ; vénérable et silencieuse abbaye , l’église des tombeaux, s'ouvrll à ces pompes mondaines , que les cloîtres retentissent sous les éperons dorés, que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles logèrent dans l'abbaye même *. Le récit du moine chroniqueur en est encore tout ému.
Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal ; on en fit une dans la grande cour. Elle avait ! la forme d’une église *, et n’avait pas moins de trente-deux toises de long. L’intérieur était tendu I d’une toile immense, rayée de blanc et de vert.
Au bout s'élevait un large et haut pavillon de lapis- I séries précieuses, bizarrement historiées ; on eût dit : l'autel de cette église, mais c'était le trône.
Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières, des lices longues de cent vingt pas. Sur un côté s'élevaient des galeries et des tours,
' où devaient siéger les dames, pour juger des coups.
Il y eut trois jours de fêtes, d’abord les messes,
! les cérémonies de l'église, puis les banquets et les | joutes, puis le bal de nuit; un dernier bal enfin , mais celui-ci masqué, pour dispenser de rougir. La présence du roi, la sainteté du lieu, n’imposèrent en rien. La foule s’était enivrée d'une attente de trois jours. Ce fut un véritable perrùjUium f'eneris ; on était aux premiers jours du mois de mai. «> Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâlirent...» Serait-ce par hasard dans cette funeste nuit que lejeune duc d’Orléans, frère du roi, aurait plu, pour son malheur, à la femme de son cousin Jean Sans Peur, comme il eut ensuite l'imprudence de s’en vanter4?
Cette bacchanale près des tombeaux eut un bi-
5 Ad lempli simililudinem. Id., ibid., p. 588.
4 Celte tradition ne se trouve que dans Meyer et autres auteurs assez modernes. Mais le contemporain ' y fait allusion : Alias displicenliæ radices utique non sic cognitas quod script u dignas reputom. Religieux i de Saint-Denis, ms., 588 , verso. — Juvénal, écrivant i plus tard , est déjà plus clair : Et cslnit commune ! renommée que deadites joustes esloieut provenues des
• zarrc lendemain. Ce ne fut pas assez que les morts eussent été troublés par le bruit de la fêle, on ne les tint pas quittes. Il fallut qu’ils jouassent aussi leurs rôles. Pour aviver le plaisir par le contraste, ou tromper les langueurs qui suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funèbre. Le héros de Charles VI 1 , celui dont les exploits avaient amusé son enfance, Dugucsclin. mort depuis dix ans, eut le triste honneur d'amuser de ses funérailles la folle et luxurieuse cour.
Les fêtes appellent les fêtes ; le roi voulut que la reine Isabeau, qui depuis quatre ans était entrée cent fois dans Paris, y fit sa première entrée. Après la noble fêle féodale, le populaire devait avoir la sienne, celle-ci gaie , bruyante, avec les accidents vulgaires et risibles, le vertige étourdissant des grandes foules. Les bourgeois étaient généralement vêtus de vert, les gens des princes l’étaient en rose *. On ne voyait aux fenêtres que belles filles vêtues d’écarlate avec des ceintures d’or. Le lait et le vin coulaient des fontaines ; des musiciens jouaient à chaque porte que passait la reine. Aux carrefours , des enfants représentaient des pieux mystères. La reine suivit la rue Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui posèrent sur la tête une couronne d’or en chantant :
Dame enclose entre fleurs de lis.
Etes-vous pas du paradis 5 ?
Lorsqu'elle fut arrivée au pont Notre-Dame, on vil avec étonnement un homme descendre, deux flambeaux à la main, par une corde tendue des (ours de la cathédrale.
Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fête; il s'était mêle à la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune Allemande. Il reçut même des sergents « plus d'un horion >• pour avoir approche trop près ; le soir, il s'en vanta aux dames 4. Le prince débonnaire, sachant aussi qu'il y avait à la fête beaucoup d’étrangers qui rcgrcl-
C ho tes deshonnestes en matière d'amourettes, et dont députa beaucoup dentaux ton! venu». Juvénaldcs Ursins, p. 73, éd. Godefroy.
1 Dans son testament, il lègue une somme considérable, trois cents livres, pour que l'on fasse des prières pour l'Ame de Duguesclin, mort douar ans auparavant. Testament de Charles VI, janvier 1393. Archives, Trésor des chartes, i, 404.
2 ... Coloris viridis... roseis vestibus... Religieux de Saint-Denis, I, 012.
* Froissirt, t.XII, p. 12. Barante. t . Il, p. 78, Sédition.
4 En eut le roy plusieurs coups et horions sur les espaules bien assez. Et au soir, en la prétenee des
| (aient de n’avoir jamais vu jouter le roi , se mêla J aux joules pour leur faire plaisir.
Bientôt après, le jeune frère du roi, le duc d'Orléans . épousa la fille de Visconli, le riche duc de Milan b. Charles VI voulut que la fête se fit à Melun. Il y reçut magnifiquement la charmante ValenLina, qui devait exercer un si doux et si durable ascendant sur ce faible esprit.
La ville de Paris avait cru que la
reine lui vaudrait une diminution d'impôl. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour payer la fête, hausser la gabelle, et, de plus, l’on décria les pièces de douze et de quatre deniers, avec défense de les passer , sous peine de la hart. C'était la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant quinze jours ccs gens furent au désespoir, ne pouvant, avec cette monnaie, acheter de quoi manger *.
Cependant le roi s'ennuyait ; il s’avisa d'un voyage. Il n'avait pas fait son tour du royaume, sa royale chetnuchée. Il ne connaissait pas encore ses provinces du Midi. Il en avait reçu de tristes nouvelles. I n pieux moine de Saint-Bernard était venu du fond du Languedoc lui dénoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri. Le moine avait surmonté tous les obstacles , forcé les portes, et, en présence même de l'oncle du roi, il avait parlé avec une hardiesse toute chrétienne. Le roi. qui avait bon cœur, l’écoula patiemment, le prit sous sa sauvegarde 7 , et promit d'aller lui - même ! voir ce malheureux pays. Il voulait, d'ailleurs,
1 passer à Avignon, et s'entendre avec le pape sur les ' moyens d'éteindre le schisme.
Après avoir , selon l’usage de nos rois en pareille circonstance, fait ses dévotions à l'abbaye de Sainl- 1 Denis, il prit sa route par Nevers, et y fut reçu avec ! la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne. Mais il nepermil pasàsesonclesdelc suivre”; , il ne voulait pas qu'ils fermassent scs oreilles aux plaintes des peuples. Peut-être aussi sc sentait-il moins libre, en leur présence, de sc livrer à ses fantaisies de jeune homme. Pour la même raison.
dames et demoiselles , fut la chose sçup et récitée , et I le roy mesme se farçoit des horions qu’il avoit reçus.
Grandes chroniques de Saint -Denis, copiées par Juvénal ! des Ursins, p. 72.
4 Ce mariage eut de grandes conséquences qu'on ; verra plus lard. Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins, etc. Janvier 1388. Archives, Trésor des chartes, J, 409.
6 Religieux de Saint-Denis, 1. 1 , liv. X. c. 7, p. 016
7 lu regiam accepil custodiam. ld., ibid.. liv. IX, c. 14, p. 574.
* Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p. 018. Au reste, les contradictions des historiens sur I ce voyage ne sont pas inconciliables.