LIVRE Vil. - JEUNESSE UE CHARLES VI
il n'emmena point la reine; il voulait jouir sam Bétisac, trésorier de son oncle. Cet boinnie avouait contrainte, goûter royalement tout ce que la Franco tous ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien avait de plaisirs. fait que par ordre de monseigneur de Ber ri. Ne
Il s’arrêta d’abord à Lyon, dans cette grande et j sachant comment le tirer de celle puissante proaimable ville, demi-italienne. Il fut reçu sous un ! lection, on lui persuada qu'il n’avait d’autre resdais de drap dor, par quatre jeunes belles demoi- source que de se dire hérétique, qu'alors ou selles, qui le menèrent à l’archevêché. Ce ne fut, l’enverrait au pape, qu’il serai t sauvé. Il crut ce pendant quatre jours, que jeux, bals et galanteries, conseil, sc déclara hérétique, et fut brûlé vif.
Mais nulle part le roi ne passa le temps plus L'exécution eut lieu sous les fenêtres du roi, aux
agréablement qu'à Avignon , chez le pape. Fer- acclamations du peuple. Le roi donna cette salis-
sonne n’était plus consommé que ces prêtres dans | faction aux plaintes du Languedoc, tous les arts du plaisir. Nulle part la vie n’était Pour faire encore chose agréable à la bonne ville plus facile, nulle part les esprits plus libres. L’eus- \ de Toulouse. Charles VI accorda aux abbaye* des sent- ils été moins, ils se trouvaient à la source . filles de joie, que ces filles ne fussent plus obligées même des indulgences; le pardon était tout près de porter un costume 4 , mais que désormais elles du péché. Le roi, au départ, laissa de riches sou- s’habillassent à leur fantaisie. Il voulait qu'elles venirs aux belles dames d’Avignon , « qui s'en prissent part à la joie de sa royale entrée, louèrent toutes *. » Il revint droit à Paris, soûl de plaisirs, las de
Il partit grand ami du pape, et tout gagné a fêtes; il évita au retour celles qu’on lui préparait, son parti. Clément VII avait donné au jeune duc II gagea avec son frère que, tous deux partant à
d’Anjou le litre de roi de Naples, et au roi lui- franc étrier, il arriverait avant lui. Il n’y avait plus
même la disposition de sept cent cinquante béné- j de repos pour lui que dans l'étourdissement. A lices, celle, entre autres, de l’archevêché de Reims, j vingt-deux ans , il était fini ; il avait usé deux vies. Mais l’élu du roi , qui était un fameux adversaire ; une de guerre, une de plaisirs. La tète était morte, du pape et des dominicains , mourut bientôt cm- le cœur vide; les sens commençaient à défaillir, poison né 2. Quel remède à cet étal désolant? L’agitation, le
Arrivé en Languedoc, le roi n’entendit que vertiged’une course furieuse. "Les morts vont vile.»
plaintes et que cris. Le duc de Berri avait réduit le La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pays à un tel désespoir, que déjà plus de quaraute pas s'en plaindre; c'est un malheur quand le combat mille hommes s’était enfuis en Aragon. Ce prince, ' finit. La guerre intérieure de Y Homo duplex est bon et doux dans son Berri, livrait le Languedoc justement ce qui nous soulient. Contemplons -la , à ses agents comme une ferme à exploiter. Avide cette guerre, non plus dans le roi, mais dans le et prodigue, il se faisait bénir des uns, détester des royaume, dans le Paris d’alors, qui la représentait autres. Il était homme â donner deux cent mille si bien.
francs à son bouffon. Il est vrai qu'en récompense Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris il donnait aussi aux clercs et construisait des églises. | du nord , ce grand et profond Paris de la plaine. Il bâtissait ces tourelles aeriennes , faisait tailler à étendant ses rues obscures du royal hôtel Saintgrands frais ces dentelles de pierre que nous admi- : Paul à l’hôtel de Bourgogne , aux halles. Au cœur rons et que le peuple maudissait. Précieux manu- ; de ce Paris, vers la Grève, s'élevaient deux églises, scrits, riches miniatures, sceaux admirables, rien deux idées, Saint-Jacques et Saint-Jean, ne lui coûtait. Eu dernier lieu, à soixante ans, il Saint-Jacques de la Boucherie était la paroisse veuait d’épouser une petite fille de douze ans, la nièce des bouchers et des lombards, de l'argent et de la du comte de Foix. Combien de fêtes et de dépenses viande. Dignement enceinte d’écorcheries, de laufallait- il au sexagénaire pour se faire pardonner ncries et de mauvais lieux, la sale et riche paroisse son âge parcelle enfant? j s’étendait de la rueTrousscvacheauquai des Peaux
Leroi, retenu douze jours entiers à Montpellier ou Pelletier. A l’ombre de l’église des bouchers, par les vives et « frisques » demoiselles du pays 5, sous la protection de ses confréries, dans une chévinl ensuite assister, à Toulouse , à l’exécution de * tive échoppe, écrivaient, intriguaient, amassaient
1 Quoiqu'ils fussent logés de lez le pape et les cardi- * Selon le bénédictin de Saint-Denis , on soupçonna uauz,sinese pouvoieut- ils tenir... que toute nuit ils ‘ généralement les dominicains, p. f»2G. ne fussent en danses, en caroles et en rabattements J Et leur donnoit auals d’or et fcrraaillets (agrafes) avec les dames et damoiselles d'Avignon: et leur ad- à chascune... Froissart, t. XII, p. 32. miuistroit leurs reviaux (fêtes) le comte de Genève, * ... Sauf une jarretière d'autre couleur au bras... lequel étoit frère du pape. Froissart, t. XII, p. 43. ■ Ordonnances, ». VII, p. 327, déc. 1380.
Flamel et sa vieille Femelle, gens avisés, qui passaient pour alchimistes, et qui de celte boue infecte surent en effet tirer de l’or *.
Contre la matérialité de Saint-Jacques, s'élevait, à deux pas, la spiritualité de Saint- Jean *. Deux événements tragiques avaient fait de cette chapelle une grande église, une grande paroisse : le miracle de la rue des Billeltcs , où « Dieu fut houlu par un Juif5; » puis, la ruine du Temple, qui clendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste cl silencieux ! quartier. Son curé était le grand docteur du temps, Jean (ierson , cet homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des mystiques, mais plus ennemi encore des homme de matière cl de bru- i lalilé, pauvre et impuissant cure de Saint -Jean , entre les folies de Saint -Paul et les violences de Saint -Jacques , il censura les princes, il attaqua { les bouchers ; il écrivit contre les dangereuses ! sciences de la matière, qui sourdement minaient le christianisme, contre l’astrologie, contre l'alchimie.
Sa lâche était difficile ; la partie était forte. La nature, et les sciences de la nature, comprimées par l'esprit chrétien , allaient avoir leur renaissance. \
Cette dangereuse puissance, longtemps captive | dans Icscrcuscts et les matrices des disciplesd'Aver- 1 Il rocs, transformée par Arnaud de Villeneuve et , quasi spiritualisée4, sc contint encore au treizième siècle; au quinzième, elle flamba...
Combien, en présence de cette éblouissante apparition, la vieille érislique pâlit! Celle-ci avait tout occupé en l’homme; puis, tout laissé vide. Dans l’entr’acle de la vie spirituelle , l'éternelle nature reparaît, toujours jeune et charmante. Elle s’empare de l’homme defaillant, et l’attire contre son sein.
Elle revient après le christianisme , malgré lui, clic revient comme péché. Le charme n'en est que plus irritant pour l’homme, le désir plus âpre. N’élanl pas encore comprise, n'étant pas science, mais magie, ollccxcrce sur l’homme une fascination meurtrière. Le fini va sc perdre dans le charme infiniment varié de la nature. Lui , il donne, donue sans compter. Elle, belle, immuable, elle reçoit toujours et sourit.
Il faut donc que tout y passe. L’alchimiste vieillissant à la recherche de l’or, maigre et pâle sur son creuset, soufflera jusqu’à la fin. Il brûlera ses meubles, ses livres; il brûlerait ses enfants... D'autres poursuivront la nature dans scs formes les plus séduisantes; ils languiront à la recherche de la beauté. Mais la beauté fuit comme l’or; chacune de ses gracieuses apparitions échappe à l'homme , vaine et vide , et toute vaine qu'elle est, elle u'emporte pas moins les plus riches dons de son être... Ainsi triomphe de l’être éphémère l’insaliable , l’infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en elle, lui et son
1 Saint-Jacques était le Saint-Denis, le Westminster des confréries; l'ambition des bouchers, des armuriers, était d'y être enterrés. Le premier bienfaiteur de cette , église fut une teinturière. Les boucliers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur église. Nous voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne pour voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit i grand prix une clef de l’église. — Cette église était fort indépendante , entre Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'clait un redoutable asile que l'on n'eût pas violé impunément. Voilà pourquoi le rusé Flamel , écrivain non juré, non autorisé de runiversité , s’établit à l’ombre de Saint- Jacques.
Il put y être protégé par le curé du temps , homme considérable , greffier du parlement, qui avait cette cure, sans même être prêtre ( roy. les lettre de Clcmengis). Flamel se tint là trente ans dans une échoppe de cinq pieds sur trois; et il s’y aida si bien de travail, de savoir-faire, d'industrie souterraine, qu’à sa mort il ' fallut, pour contenir les titres de ses biens, un coffre plus grand que l'échoppe. — D'abord , sans autre bien que sa plume et une belle main , Flamel épousa une vieille femme qui avait quelque chose. Sous même cnseigne.il fit plus d'un métier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire encore, il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers ignorants, de lombards et de juifs, il lit et fit faire bien d'autres
écritures. Un curé, greffier du parlement, pouvait encore lui procurer de l’ouvrage. Le prix de l’instruction commençant à être senti, les seigneurs à qui il vendait ces beaux manuscrits, lui donnèrent à élever leurs enfants. Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord à vil prix, parla fuite des juifs et par la misère générale du temps , acquirent peu à peu de la valeur, Flamel sut en tirer parti. Tout le monde affluait à Paris ; on ne savait où loger. De ces maisons, il fit des hospice», où il recevait des locataires pour une somme modique. Ces petits gains qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il savait faire de l’or. 11 laissa dire, et peut-être favorisa ce bruit pour mieux vendre ses livres. — Cependant ccs arts occultes n'étaient pas sans danger. De là, le soin extrême que mit Flamel à afficher partout sa piété aux portes des églises. Partout ou le voyait eu bas -relief agenouillé devant la croix, avec sa femme Pernclic. Il trouvait à cela double avan- ■ tage. Il sauctifiait sa fortune, et il l’augmentait en donnaut à son nom cette publicité. A'oy. le savant et ingénieux abbé Vilain, Histoire de Saint-Jacques la Boucherie, 1758; et son llist. de Nicolas Flamel, 1761.
3 Lcbeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I . p. 137 ! et seq.
5 Féiibicu, Preuves, part. I, p. 906-397.
4 t-'oyes ses OEuvres , Lyon, 1504, et sa Vie ( par | Ilaitse), Aix, 1710.