‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 322 sur 398 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

roLIK DE CBARLBS VI. I3M-IIW.

[13912] Cette brutale histoire qui va présenter | tant de crimes hardis, de crimes orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain crime de nuit, un guet-apeus. Ce fut un attentat de la féodalité mourante contre le droit féodal, commis eu trahison par un arrière-vassal sur un officier de son suzerain, dans la résidence du suze- i rain mémo; el par-dessus, ce fut un sacrilège,

1 Selon le chroniqueur bénédictin, on accusa encore de ce crime les dominicains: Veneficos ignorabant, sciebant tamen quod desuper hakitutn longum et nigrutn, sublus vero album, ut religiosi , deferebanl. Religieux de Saint-Denis, 1. 1, liv. XI, c. 5, p. W4.

l’assassin ayant pris pour faire sou coup le jour du Saint-Sacrement.

Les Marmousets, les petits devenus maîtres des grands, étaient morlellemenl bais ; Clissou, de plus, était craint. En France, il était connétable , l'épée du roi contre les seigneurs ; en Bretagne , il était au contraire le chef des seigneurs contre le duc. Lié étroitement aux maisons de Penthièvre el d’Anjou, il «'attendait qu’une occasion pourchasser le duc de Bretagne el le renvoyer chez scs amis , les Anglais. Le duc, qui le savait à merveille, qui vivait en crainte continuelle de Clisson , el ne rêvait que du terrible borgne J, ne pouvait se consoler d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l’avoir tenu el de n’avoir pas eu le courage de le tuer. Or, il y avait un homme qui avait intérêt à tuer Clissou, qui avait tout à craindre du connétable el de la maison d'Anjou. C'était uu seigneur angevin , Pierre de Craon , qui ayant volé le trésor du duc d’Anjou , son maître, dans l’cxpédiliou de Naples, fut cause qu’il péril sans secours9. La veuve ne perdait pas de vue cet homme, et Clissou, allié de la maison d’Anjou, ne rencontrait pas le voleur sans le traiter comme il le méritait.

Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de Bretagne de le défaire de Clisson. Il revint secrctemcnlà Paris, rentra denuit dans la ville; les portes étaient toujours ouvertes depuis la punition des Maillotins. 11 remplit de coupe-jarrets son hùtel du marché Saint-Jean. Là, portes et croisées fermées, ils attendirent plusieurs jours. Enfin , le 13 juin , jour de la fête du Saint- Sacrement, un grand gala ayant eu lieu à l'hôtel Saint-Paul, joutes, souper et danses après minuit, le connétable revenait presque seul à son hôtel de la rue de Paradis. Ce vaste el silencieux Marais, assez désert même aujourd'hui, l'était bien plus alors; ce u'élaieulquegrands hôtels, jardins el couvents. Craon se tint à cheval avec quarante bandits au coin de la rue Sainte-Catherine ; Clisson arrive, ils éteignent les torches, fondent sur lui. Le connétable crut d'abord que c'était un jeu du jeune frère du roi. Mais Craon voulut, en le tuant, lui donner l'amertume de savoir par qui il mourait. « Je suis votre ennemi , lui dit-il , je suis Pierre de Craon. » Le connétable , qui n'avait qu’un petit coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint à la tête, il tomba; fort heureusement, il ouvrit eu tombant une porte cntre-bàillée, celle d’un bou-

1 11 avait perdu un œil à la bataille d’Auroy,cn1504.

9 Le duc do Berri lui dit uu jour : » Méchant traître,

• c'est toi qui as causé la mort de noire frère.» El il donna ordre de l'arrêter. Mais personne n'obeil. Religieux de Saint-Denis. 1. 1, liv. X, e. 7, p. 3-10.

langer qui chauffait son four à cette heure avancée de la nuit. La tête et moitié du corps se trouvèrent dans la boutique ; pour l'achever, il eût fallu entrer. Mais les quarante braves n’osèrent descendre de cheval ; ils aimèrent mieux croire qu'il en avait assez, et se sauvèrent au galop par la porte Sainl- Anloine *.

Le roi, qui se couchait, fut averti un moment après. Il ne prit pas le temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans un manteau. Il trouva le connétable déjà revenu à lui, cl lui promit de le venger , jurant que jamais chose ne serait payée plus cher que celle-là.

Cependant le meurtrier s’était blotti dans son château de Sablé au Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi, qui étaient ravis de l'événement , et qui d'avance en avaient su quelque chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon était en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'était le duc de Bretagne qu'il voulait punir. Il était loin , ce duc; il fallait l'atteindre chez lui, dans son pauvre et rude pays, à travers les forêts du Mans, de Vitré, de Bennes. Il fallait que les oncles du roi lui amenassent leurs vassaux, c’esl-à-d ire qu'ils se prêtassent à punir le crime de leurs amis, le leur peut-être *. Le roi, ne sachant comment venir a bout de leur repugnauce et de leurs lenteurs , alla jusqu’à rendre au duc de Bcrri le Languedoc qu’il lui avait si justement retiré 5.

Il était languissant, malade d'impatience. Il avait eu une lièvre chaude peu de temps auparavant , et n'était pas trop remis. Il y avait en lui quelque chose d’égaré et comme d'étrange. Scs oncles auraient voulu qu'il se soignât, qu'il sc tint tranquille, qu'il s'abstint surtout de venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il monta à cheval malgré eux, et les mena jusqu'au Mans. Là, ils parvinrent

1 FroUsart, tom. XII, p. 558-359; et tom. XIII,

3 1 1 fi ne tardèrent pas h obtenir la grâce de Craon

(13 mars i595). Lettres de rémission accordées a Pierre de Craon : • Il ail esté par notre commandement et ordenancc an saint Sépulcre, et depuis par nostre permission et licence et soubs noire sauf conduit soit venu en nostre royaume et en l'abbaye de Saint-Denis ou il a esté par l'espace de mi mois et demi ou environ en espérance de cuidicr trouver paix et accord avec ledit sire de Clicon... et avec ce ait esté nagucircs banni de nostre royaume et cuire autres choses condempné envers nostre très cliere et très améc tante la royne de Cécille par arrual de nostre parlement , pour lesquels bannissement et autres condemuations lui , sa femme et scs enfans sont du tout deserts d'estat et de ehevance, mesmement que de ses biens ne lui demouia

encore à le retenir trois semaines. Enfin, se croyant mieux , il u'écouta plus rien , et fil déployer son 1 étendard.

L’était le milieu de l'été, les jours brûlants, les lourdes chaleurs d’août. Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la lêlc chargée d'un chaperon écarlate, aussi de velours. Les princes i traînaient derrière sournoisement , et le laissaient seul . afin , disaient-ils, de lui faire moins de poussière. Seul , il traversait les ennuyeuses forêts du Maine, de méchants bois pauvres d'ombrage, les chaleurs étouffées desclairièrcs, les mirages éblouissants du sable à midi. C’était aussi dans une forêt, mais combien différente! que, douze ans auparavant, il avait fait rencontre du cerf merveilleux qui promettait tant de choses. Il était jeune alors, plein d'espoir, le cœur haut, tout dressé aux grandes pensées. Mais combien il avait fallu en rabattre! Hors du royaume, il avait échoué partout, tout tenté cl tout manqué. Dans le royaume même, étaitil bien roi? Voilà que tout le monde, les princes, le clergé, l’université, attaquaient ses conseillers. Un lui faisait le dernier outrage , on lui tuait son connétable, et personne ne remuait; un simple gentilhomme, en pareil cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir leur épée. Le roi n’avait pas même ses parents; ils se laissaient sommer de leur service féodal, et alors ilssc faisaient marchanderai fallait les payer d’avance, leur distribuer des provinces, le Languedoc, le duché d’Orléans. Son frère , ce nouveau duc d'Orléans , c'clait un beau jeune prince qui u’avail que trop d’esprit et d’audace, qui caressait tout le monde; il venait de mettre dans les Heurs de lis la belle couleuvre de Milan 1 * 3 4... Donc, rien d’ami ni de sûr. Des gens qui n'avaient pas craint d’attaquer son connétable à sa porte , ne se feraient pas grand scrupule de mettre . la main sur lui. Il était seul parmi des traîtres...

antre chose... et leur a convenu... requérir leurs pa- ! rens et ami» pour vivre... — Voulait» en ce cas pitié et miséricorde préférer à rigueur de justice et pour con- I templation de nostre très chere et très amée fille Ysa- ; belle royne d’Angleterre qui sur ce nous a... supplié I le jour de ses fi a usai lies et que ledit suppliant est de ! uostre lignaige. Nous par saine et meure délibération et de nos très cltcrs et améa oncles et frère... • Archiv., Trésor des Charles, J, 37.

8 Nous suivons pas il pas le Religieux de Saint- . Denis. Ce grave historien mérite ici d'autant plus d'attention, qu'il était lui - même à l'armée et témoin oculaire des événements. Le témoignage de Froissarl a bien moins d'importance, celui de Juvéual encore moins, si oc u'est quand il suit le Religieux.

* Il venait d'épouser la fille du duc de Milan, qui avait une couleuvre dans ses armes.

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