‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 323 sur 398 · LIVRE VII. - FOLIE DE CHAALES VI. I39S · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - FOLIE DE CHAALES VI. I39S

Qu'avait- il fait pourtant, pour être ainsi haï de tous . lui qui ne haïssait personne , qui plutôt aimait tout le monde? Il aurait voulu pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple ; tout au moins il avait bon cœur; les bonnes gens le savaient bien.

Comme il traversait ainsi la forci , un homme de mauvaise mine, sans autre vêtement qu'une méchante cotte blanche , se jette tout à coup à la bride du cheval du roi , criant d'uue voix terrible : « Arrête, noble roi , ne passe outre, tu es trahi ! » On lui lit lâcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il était midi , et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine de sable où le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde souffrait de la chaleur. Lu page qui portait la lance royale, s'endormit sur son cheval, et la lance tombant, alla frapper le casque que portail un autre page. Ace bruit d'acier, a cette lueur, le roi tressaille, tire l'épée, et, piquant des deux, il cric : « Sus, sus aux traîtres ! ils veulent me livrer ! « Il courait ainsi l'épée nue sur le duc d'Orléans. Le duc échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu'on pût l'arrêter *. Il fallut qu'il se fût lassé; alors, uj» de ses chevaliers vint le saisir par derrière. On le désarma . on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait inot. Ses oncles, son frère, étaient autour de lui. Tout le monde pouvait approcher et le voir. Les ambassadeurs d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on trouva généralement fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout, s’emporta contre le chambellan la Rivière, qui avait laissé voir le roi en cet étal aux ennemis de la France.

Lorsqu'il revint un peu à lui, et qu’il sut ce qu'jl avait fait, il en eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'étaient emparés de tout, et avaient mis en prison la Rivière et les autres conseillers du roi;Ciisson avait seul échappé. Toutefois le roi défçndit qu'on leur fit mal , et leur fit même rendre leurs biens *.

Les médecins ne manquèrent point au royal malade, mais ils tieürcnl pas grand’chosc. C'était déjà,

1 ... Quemdam abjectissiraum virum obviant habuit, qui cum terruit vehemeuler. Is nec minis nec terroribus poluit cohiberi, quin régi pertranseunti terribi-

I» ter clamando ferè per dimitliam horam hxc verha

reiteraret ; Non progrediaris ultcrius, insignis rex , quia citô perdendus es. Cuî citô assenait ejua imaginatio jim turbata... Hoc furore perdurante , viros quatuor occidit, cum quodam inaigui milite dicto de Polegnac de Vasconia , ex furtive tamen concubitu oriundo. Le Religieux de Saint -Denis, folio 180, ms. —

comme aujourd’hui, la médecine matérialiste, qui soigne le corps sans sc soucier de l'âme, qui veut j guérir le mal physique sans rechercher le mal i moral, lequel pourtant est ordinairement la cause , première de l'autre. Le moyen âge faisait tout le | contraire ; il ne connaissait pas toujours les remèdes ! matériels; mais il savaità merveille calmer, charmer le malade, le préparer à se laisser guérir. La médecine se faisait chrétiennement, au bénitier même des églises1 * 3. Souvent on commençait par confesser , le patient, et l'on connaissait ainsi sa vie, ses habitudes. On lui donnait ensuite la communion , ce qui aidait à rétablir l'harmonie des esprits troublés. Quand le malade avait mis bas la passion , l’habitude mauvaise, dépouille le vieil homme, alors on cherchait quelque remède. C’était ordinairement quelque absurde recette ; mais sur un homme si bien préparé, tout réussissait. Au quatorzième siècle, on ne connaissait déjà plus ces ménagements préalables; on s’adressait directement, brutalement au corps ; on le tourmentait. Le roi sc lassa bientôt du traitement, et dans un moment de raison, il chassa scs médecins.

Les gens de la cour l'engageaient à ne chercher d’autre remède que les amusements, les fêles, à guérir la folie par la folie. Une belle occasion se présenta : la reine mariait une de ses dames allemandes , déjà vetive. Les noces de veuves étaient | des charivaris, des fêtes folles, où l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire, s’il se pouvait, i davantage, le roi et cinq chevaliers se déguisèj rent en satyres. Celui qui mettait en train ces 1 farces obscènes, était un certain Hugues deGuisay, un mauvais homme , de ces gens qui deviennent quelque chose en amusant les grands et marchant 1 sur les petits. Il fil coudre ses satyres dans une toile enduite de poix -résilie, sur quoi fut collée une toison d’étoupes qui les faisait paraître velus comme des boucs. Pendant que le roi , sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la toute jeune épouse du vieux duc de Berri , le duc d’Orléans , son frère , qui avait passe la soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar ; ces malheureux étourdis imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le feu aux étoupes. Ces éloupes tenaient à la poix-

M. Bellaguet ayant encore le manuscrit original entre les mains , et n’ayant pas encore publié cette partie , je me sers de l’excellente copie de Baluze.

a On était loin de s’attendre à on traitement si humain. Les Parisiens allaient tous les jours à la Grève, dans l’espoir de les voir pendre : Mollis diebus niçoise Parisieuses ad communem plateam ad hoc aplani con* veneraut. Rclig., folio 193.

* Le beu f, Hist. du diocèse de Paris, t. 1, p. 15, pour Notre-Dame; et p. 19 ou 30 pour Saint- Jean le Rond.

résine; à l'instant les satyres flambèrent. La toile était cousue; rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose horrible de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, hurlantes... Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint le roi, l'empêcha de . bouger, le couvrit de sa robe , de sorte qu'aucune étincelle ne tombât sur lui. Les autres brûlèrent une demi-heure, et mirent trois jours à mourir

Les princes avaient tout à craindre, si le roi n’eût échappé; le peuple les aurait mis en pièces. Quand le bruit de cette aventure se répandit dans la ville, ce fut un mouvement général d'indignation et de pitié. Que l'on abandonnât le roi à ces honteuses folies, qu'il eût risqué, innocent et simple qu'il était, d'être enveloppé dans ce terrible châtiment de Dieu , l'honnéte bourgeoisie de Paris frémissait d'y penser. Ils se portèrent plus de cinq cents à l'hOtel Saint- Paul. On ne put les calmer qu'en leur montrant leur roi sous son dais royal, où il les remercia et leur dit de bonnes paroles.

Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci fut violente. Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait pas d'enfant. Lu autre trait de sa folie, et ce n'était pas le plus fol, c'était de ne vouloir plus être lui-même, point Charles, point roi. S'il voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en moquait, dansait devant, les brisait, les effaçait. « Je m'appelle Georges disait-il ; mes armes sout un lion percé d'une épée *.»

Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine, qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauvé du feu. Mais celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'était sa belle-sœur, Va)entina,la duchesse d'Orléans. Il la reconnaissait fort bien, et l'appelait : « Chère sœur. » Il fallait qu'il la vil tous les jours ; il ne pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher. Cette jeune femme, déjà délaissée de son mari, avait pour le pauvre fol un singulier attrait; ils étaient tous deux malheureux. Elle seule savait se faire écouter de lui; il lui obéissait, ce fol, elle était devenue sa raison.

1 L'inventeur de la mascarade fut un des brûlés, à

la grande joie du peuple. Il avait toujours traite les pauvres gens avec la plus cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les forçait d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses éperons. Quand son corps passa dans Paris , plusieurs crièrent après lui son mot ordinaire :• Aboie, chien ! * Religieux de Saint-Denis, ms., • folio 302.

3 Non sol um se uxoralum liberosque garnisse dene-

gab.it, imi» suimet et tituli regni Francia: oblitus, se non nominari Carolum, nec drlèrre lilia asscrebat ; et quoties arma sua vel régime exara la vasis aureis vel alicubi videbat , ca imlignantissimc delebat. Religieux i

Personne, que je sache, n'a bien expliqué encore ce phénomène de l'infatuation, celle fascination étrange qui tient de l'amour et n'est pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent ; les lieux aussi ont cette influence; témoin le lac dont Charlemagne ne pouvait, dit-on, détacher ses yeux *. Si la nature, si les forêts muettes, les froides eaux, nous captivent cl nous fascinent, que sera-ce donc de la femme? Quel pouvoir n’exercera-t -elle pas sur l'âme souffrante qui viendra chercher près d’elle le charme des entretiens solitaires et des voluptueuses compassions?

Douce, mais dangereuse médecine, qui calme et qui trouble. Le peuple, qui juge grossièrement, et qui juge bien , sentait que ce remède était un mal encore. Elle a. disaient-ils, cette Visconli, venue du pays des poisons, des maléfices, elle a ensorcelé le roi... El il pouvait bien y avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de l'Italienne , un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.

Un meilleur remède aux troubles d’esprit , un moyen plus sage d'harmoniscr nos puissances morales , c'est de recourir à la paix suprême , de se réfugier en Dieu. Le roi se voua à saint Denis, et lui gffrit une grosso châsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au mélancolique pèlerinage du Mont- Saint -Michel in pcriculo maris ; plus tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy en Vclay. On lui fit faire aussi de sévères ordonnances contre les blasphémateurs , contre les juifs 1 * 3 4. Celle fois du moins, les juifs furent mieux traités; le roi , en les chassant, leur permit d'emporter leurs biens. Une autre ordonnance accordait un confesseur aux condamnés, de manière qu'en (uanl le corps, ou sauvât du moins l'âme. Tout jeu fut défendu, sauf l'utile exercice de l'arbalète. Une fille du roi fut offerte à la Vierge, eL faite religieuse en naissant; ou espérait que l'innocente créature expierait les péchés de son père et lui obtiendrait guérison.

De toutes les bonnes œuvres royales, la plus royale , c'est la paix ; ainsi en jugeait saint Louis *. Les rois ne sont ici -bas que pour garder la paix

de Saint-Denis, ms., aono 1393, folio 207. — Arma propria et régime si in vitreis vel parietibus exarata vel drpicla percepisset, inhoneslè et displicentcr saltando liæc delebat, a&serens sc Georgium vncari, et in armis Irojicm gladio transforatum sc déferré. — On fut obligé de murer toutes les entrées de l'hôtel Saint -Pol. ld., atnio 1395, folio 292.

3 On expliquait aussi par un talisman l’influence de Diane de Poitiers sur Henri 11. Guilbcrt, Description de Fontainebleau, 1. 11, p. 58.

* Ordonnances, t. VIII, p. 130, 7 mai 1397 ; t. VU, p. 675, 17 septembre 1394.

3 Voir ses belles paroles , h ce sujet , dans son in-

Page 1