‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 324 sur 398 · LIVRE VII. - FOLIE DE CHARLES VI. 139â · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - FOLIE DE CHARLES VI. 139â

de Dieu. On croyait généralement que la maison de France était frappée pour avoir mis la guerre et le schisme dans le monde chrétien. Donc, la paix était le remède; paix de l'Église entre Rome et Avignon , par la cession des deux papes ; paix de la chrétienté entre la France et l'Angleterre, par un bon traité entre les deux rois, par une belle croisade contre le Turc, c’était le vœu de tout le monde; c'était ce que disaient tout haut les sermons des prédicateurs, les harangues de l'université; tout bas les pleurs et les prières de tant de misérables, la prière commune des familles, celle que les mères enseignaient le soir aux petits enfants.

Il faut voir avec quelle vivacité Jean Gerson célèbre ce beau don de la paix , dans un de ces moments d'espoir où l'on crut à la cession des deux papes. Ce sermon est plutôt un hymne; Tardent prédicateur devient poêle et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient été redites cl chantées par la foule émue qui les entendait :

• Allons, allons, sans attarder,

• Allons de paix le droit sentier...

• Grâces à Dieu, honneur et gloire,

• Quand il nous a donné victoire. * •

•> Élevons nos cœurs, ô dévot peuple chrétien! » mettons hors toute autre cure , donnons celte » heure à considérer le beau don de paix qui ap- >* proche. Que de fois, par grands désirs, depuis » près de trente ans, avons-nous demande la paix, » soupiré la paix ! reniai pax 1 ! »

Les rois se réconcilièrent plus aisément que les papes. Les Anglais ne voulaient point la paix 3 ; mais leur roi la voulut; il signa du moins une trêve de vingt- huit ans. Richard 11, haï des siens, avait besoin de l'amitié de la France. Il épousa une fille

slruction à son fils : • Chier fila, je t'enseigne que les guerres et les coutens qui seront en U terre , ou entre tes homes , que tu metes peine de l'apaiser a ton pouvoir; car c’est une chose qui moult plest à Notre-Seigneur : et mc&sirea saint Martin nous a donné moult grant exemple, car il ala pour métré pès entre les clers qui estoient en sa archcvt-sché, au tems qu’il savoit par Not re-Seigneur que il devoit mourir; et li sembla que il mrtoit boue fin en sa vie en ce fere. •

1 Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s’opère, ce sera un don de Dieu, et non une œuvre de l'homme; il y a trop d’exemples de la fragilité humaine : Ajax , Caton, Médcc, les anges même, « qui tresbuchèrent du ciel, • enfin les apôtres, cl notamment saint Pierre f • qui h la voix d'une fcmcletle renya Nostrc-Seigneur.» Gerson, édit, de du Piu, t. IV, p. 507.

3 Sur les négociations antérieures, depuis 1380, voir entre autres pièces le Voyage de Nicolas de Bosc, évéque de Baveux , imprime dans le Voyage littéraire

du roi 8 , avec une dot énorme de huit cent mille écus 4. Hais il rendait Brest et Cherbourg.

Cet heureux traité permit à la noblesse de France, ce qu’elle souhaitait depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La guerre contre les infidèles, c'était la paix entre les chrétiens. Il n'y avait plus si loin à chercher la croisade ; elle venait nous chercher. Les Turcs avançaient; ils enveloppaient Constantinople, serraient la Hongrie. Ce rapide conquérant, Bajazcl V Éclair (Hilderim), avait, disait-on, juré de faire manger l’avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre de Rome. Une nombreuse noblesse partit, le connétable, quatre princes du sang, plusieurs hommes de grande réputation, l'amiral de Vienne, les sires deCouci, de Boucicaut. L’ambitieux duc de Bourgogne obtint que son fils, le duc de Nevcrs, un jeune homme de vingt-deux ans, fût le chef de ces vieux et expérimentés capitaines b. Une foule de jeunes seigneurs qui faisaient leurs premières armes déployèrent un luxe insensé. Les bannières, les guidons, les housses, étaient charges d’or et d’argent; les tentes étaient de satin vert. La vaisselle d'argent suivait sur des chariots; des bateaux de vins exquis descendaient le Danube. J^e' camp de ces croisés fourmillait de femmes et de filles.

Que devenait, pendant ce temps, l’afTaire du schisme? Reprenons d’un peu plus haut.

Longtemps les princes avaient exploité à leur profil la division de l'Église; le duc d’Anjou d'abord, puis le duc de Bcrri. Les papes d'Avignon, serviles créatures de ces princes , ne donnaient de bénéfices qu’à ceux qu'ils leur désignaient. Les prêtres erraient , mouraient de faim. Les suppôts de l'université, les plus savants élèves qu’elle formait, ses plus éloquents docteurs , restaient oubliés à Paris, languissants dans quelque grenier *.

de deux bénédictins, partie seconde, pag. 507-300.

8 La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il en était épris sur la vue de son portrait. Religieux de Saint-Denis, ms., folio 304.

* Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objcU précieux, l'oy. deux déclarations des joyaux, vaisselle d’or et d’argent, robe», tapisseries et objets divers pour la personne de madame Isaheau , pour sa chambre, sa chapelle et son écurie, panctcrie, fruiterie, cuisine, etc. Nov. 1390, 35 juillet 1400. Archives, Trésor des chartes, J, 043.

8 Comparer sur le récit de cette croisade nos historiens nationaux, et les écrivains hougrois et allemands cités par Ilammcr, Histoire de l'empire Ottoman. Ce grand ouvrage a été traduit sous la direction de l’auteur, par H. Ilellert , qui Ta enrichi d'un atlas trèsotite.

8 Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de Clémcngis.

SCO

A la longue pourtant, quand l'Église fut presque ruinée, et que les abus devinrent moins lucratifs, alors, eiiiin, les princes commencèrent à ccouter les plaintes de l’université. Celle compagnie, enhardie par rabaissement des papes, prit en main l'autorité; elle déclara qu'elle avait de droit divin la charge non-sculemeiit*d'cnseigner, niais de corriger et de censurer , de censurer et doctrinaliter el judiciatiter , pour parler le langage du temps Elle appela tous scs membres à donner avis sur la grande question de l'union de l'Église. Tous votèrent, du plus grand au plus petit. Un tronc était ouvert aux Malhurins. Le moindre des paurres maître t de Sorbonne, le plus crasseux des capels de Montaigu , y jeta son vole. Ou en compta dix mille; mais les dix mille votes se réduisirent à trois avis : compromis entre les deux papes, cessiou de l’un et de l’autre, concile général pour juger 1’afTaire. La voie de cession sembla la plus sûre. On la croyait d’autant plus facile, que Clément VII venait de mourir. Le roi écrivit aux cardinaux de surseoira l'élection. Ils gardèrent ses lettres cachetées, et se hâtèrent d'élire. Le nouvel élu, Pierre de Luna, Benoit XIII, avait promis, il est vrai , de tout faire pour l'union de l'Église, et de céder, s’il le fallait1 * 3.

Pour obtenir de lui qu’il tint parole, on lui envoya la plus solennelle ambassade qu’aucun pape eût jamais reçue. Les ducs de Rerri, de Bourgogne el d’Orléans , vinrent le trouver à Avignon , avec un docteur envoyé par l’université de Paris. Celuici harangua le pape avec la plus grande hardiesse. 11 avait pris ce texte : « Illuminez, grand Dieu, » ceux qui devraient nous conduire, el qui sont » eux-mémes dans les ténèbres et dans l’ombre de » la inorl. » Le pape parla à merveille; il répondit avec beaucoup de présence d’esprit cl d’éloquence, protestant qu'il ne désirait rien plus que l'union. C'était un habile homme, mais un Aragonais, une tète dure, pleine d'obstination et d’astuce. Il se joua des princes, lassa leur patience, les excédant de doctes harangues, de discours, de réponses et de répliques , lorsqu’il ne fallait , comme ou le lui dit, qu'un tout petit mol : Cession s. Puis, quand il les vit languissants, découragés, malades d'ennui, il s’en débarrassa par uu coup hardi. Les

1 t'oy.du Boulay, Hiatoria Univcrsitatis, t.lV,p.806.

3 Consulter sur tout ceci, mais avec quelque défiance,

le récit hostile au pape, qu'ou trouve daus les actes du

concile de Pise, Concilia, édit. Labbe el Cossarl, 1437 1 ,

t. XI, part, à, col. 2173 et seq.

s tn scriptis redigi non imligebat, cura solûtn coj-

*ionem, vel bisyllabam vocem, contineret. Religieux de Saint-Dcuis, ms., folio 254.

princes ue demeuraient pasdans la ville d’Avignon, mais de l’autre côté , à Villeneuve , el tous les jours ils passaient le pont du Rhône, pour conférer avec le pape. Un matin, ce pont se trouva brûlé; on tic passait qu'eu barque avec danger el lenteur. Le pape assura qu'il allait rétablir le pont 4 * *. Mais les princes perdirent patience, et laissèrent l’Aragonais maître du champ de bataille. La paix de l’Église fut ajournée pour longtemps.

Les affaires de Turquie, d’Angleterre, ne lour- I lièrent pas mieux.

1 Le 28 décembre 1596, pendant la nuit de Noël, au milieu des réjouissances de cette grande fête, tous les princes étant chez le roi, uncbevalicrcnlra à l’hôtel Saint-Paul , tout botté et en éperons *. Il ! se jeta à genoux devant le roi, cl dit qu’il venait de la part du duc de Ncvers, prisonnier des Turcs. L’armée tout entière avait péri. I)e tant de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus grands seigneurs, que les Turcs avaient réservés | pour les mettre à rançon.

Il n’y avait pas lieu de s'en étonner; la folle présomption des croisés ne pouvait qu'amener un tel désastre. Ils n’avaient pas même vuulu croire que les Turcs pussent les attendre. Bajazet était à six lieues, que le maréchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux insolents qui prétendaient que celle canaille inlitlèle osait venir â sa rencontre $.

Le roi de Hongrie, qui avait appris à ses dépens ce genre de guerre , pria du moins les croises de laisser ses Hongrois à l’avant-garde, d'opposer ainsi des troupes légères aux troupes légères, de se réserver. C'était l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne voulurent rien écouter. L'avant-garde était le poste d'honneur pour des chevaliers; ils | coururent à l'avant-garde, ilschargèrent, et d’abord I renversèrent tout devant eux. Derrière les premiers corps, ils en trouvèrent d’autres, et les dissipèrent [ encore. Les jauissaircs même furent enfoncés 7. Arrivés ainsi au haut d’une colline, ils aperçurent de l’autre côté quarante mille hommes de réserve, el virent en même temps les grandes ailes de l’armée turque qui se rapprochaient pour les enfermer. Alors , il y eut un moment de terreur panique ; la foule des croisés se débanda ; les chevaliers seuls

4 Quia vulgô ferebatur factum ex inlenlione papat 1 proccssiso in contcmptum dominorum , raulti aulici lucrunt qui persuadebant eisdem ut ah injuriis procédèrent ad vindictara. Religieux, folio 304.

! * Froissart, t. XIII. c. 52 55, p. 415.

6 Religieux de Saint-Denis, ms., folio 353.

7 Uamracr, Histoire de l'empire Ottoman, trait. d«

! M. Ilcllert, 1. 1, p. 333.

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