LIVRE VII. - FOLIE DE CHARLES VI
s’obstinèrent ; ils pouvaient encore se replier sur les Hongrois, qui étaient tout près derrière eux et encore entiers. Nais, après de telles bravades, il y aurait eu trop de honte; ils s’élancèrent à travers les Turcs, et se firent tuer pour la plupart.
Quand le sultan vil le champ de bataille et l’immense massacre qui avait été fait des siens, il pleura , se fit amener tous les prisonniers, et les fit décapiter ou assommer; ils étaient dix mille Il n'épargna que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus grands seigneurs; il fallulqu'ils fussent témoins de celte horrible boucherie.
Dés qu’on sut l'événement, et dans quel péril se trouvait encore le comte de Nevers , le roi de France et le duc de Bourgogne se hâtèrent d'envoyer au cruel sultan de riches présents pour l’apaiser ; un drageoir d’or, des faucons de Norvège, du linge de Reims , des tapisseries d’Arras qui représentaient Alexandre le Grand. On rassembla promp- j tement les deux cent mille ducats qu’il exigeait j pour rançon. Lui , il envoya aussi des présents au roi de France ; mais c’étaient des dons insolents cl dérisoires : une masse de fer, une colle d’armes de laine à la turque, un tambour, et des arcs dont les cordes étaient tissues avec des entrailles humaines *. Pour que ne rien manquât à l’outrage, il fit venir ses prisonniers au départ, et, s’adressant au comte «le Nevers, il lui dit ces rudes paroles 5 :
» Jean , je sais que tu es un grand seigneur eu ton pays, et fils d’un grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se peut que lu sois confus et chagrin de ce qui l'est advenu lors de la première chevalerie, et que, pour réparer ton honneur, tu rassembles contre moi une puissante armée. Je pourrais, avant de te délivrer, te faire jurer, sur ta foi cl la loi, que lu n’armeras contre moi, ni loi ni les gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment ni à eux ni à loi. Quand tu seras de retour là-bas, arrne-toi, si cela le fait plaisir, et viens m’attaquer. Et ce que je te dis. je le dis pour tous les chrétiens que tu voudrais amener. Je suis né pour guerroyer toujours, toujours conquérir. »
La honte était grande pour le royaume, le deuil
| universel. Il y avait peu de nobles familles qui 1 n'eussent perdu quelqu’un. On n'entendait aux ! églises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.
| A peine on quittait ce deuil, que le roi et le royaume en eurent un autre à porter. Le gendre de Charles VI, le roi d’AngleterTe , Richard II, fut, au grand étonnement de tout le monde, ren- | versé en quelques jours, par son cousin Bulingbroke, fils du duc de Lancaslre. Richard était ami ! de la France. Sa terrible catastrophe et l’usurpation ; des Lancaslre nous préparaient Henri V et la bataille d’Azincourt.
Nous parlerons ailleurs et tout au long de celle ambitieuse maison de Lancaslre, des sourdes menées par lesquelles, ayant manqué le trône de Castille, elle se prépara celui d’Angleterre 1 * 3 4. Un mot seulement de la catastrophe.
Quelque violent et aveugle que fût Richard, sa mort fut pleurée. C’était le fils du prince Noir ; il était né en Guienne, sur terre conquise, dans l’insolence des victoires de Crccy et de Poitiers; il avait le courage de son père, il le prouva dans la grande révolte de 1380, où il comprima le peuple, qui voulait faire main basse sur l’aristocratie. Il était difficile qu’il se laissât faire la loi par ceux qu’il avait | sauvés, par les barons et Icscvëqncs, par ses oncles, qui les excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans une lutte à mort; provoque par le parlement impitoyable, qui lui lui tua ses favoris, il fut à son tour sans pitié ; il fil tuer son oncle Glocesler,
; et chassa le fils de son autre oncle Lancaslre. C'était jouer quitte ou double. Mais sa violence sembla justifiée par la lâcheté publique. Il trouva un empressement extraordinaire dans les amis à trahir leurs ainis ; il y eut foule pour dénoncer, pour jurer et parjurer ; chacun tâchait de se laver avec le sang d’un autre \ Richard en eut mal au coeur, et un tel mépris des hommes , qu’il crut ne pouvoir jamais trop fouler cette boue. Il osa déclarer dix-sept comtés coupables de trahison et acquis a la couronne, condamnant tout un peuple en masse j pour le rançonner en détail, escomptant le pardon.
1 Récit du Bavarois Schildbergcr , l’un des prison-
niers qui fut épargné, h la prière du fils du sultan. Ilammer, Histoire de l’empire Ottoman, p. 334.
3 Le Religieux de Saint-Denis y ajoute : Equus habrns abarissas ambas nans.ut diut.us ad cursum liabüis redderetur. Ms., folio 330.
4 L’A moral h parla au corate de Nevers par U bouche d’un latinirr qui trausportoit la parole. Froissart, t. XIV, c. 50, p. 51.
* l oy. Ica historiens de ce temps, Walsingham, Itnyghtoii, et surtout les actes.
4 Sbakspean? n'exagère rien dans la scène où le père
court dénoncer son fils h l’usurpateur qu'il vient luiméme de combattre. Celte scène, d’un comique horrible, n'exprime que trop fidèlement la mobile loyauté «le ce temps si prompt à se passionner pour le* loris. Peut-être aussi faut-il y reconnaître la facilité qu'on acquérait, parmi tant de serments divers, de se mentir à soi-même, et de tourner sou hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans tout ceci Shaksprare est aussi grand historien que Tacite. Mais lorsque Froissart montre le chien même du roi Richard qui laisse sou raaitreet vient faire fête au vainqueur, il n’est pas moins tragique que Shakspeare.
refendant aux gens leurs propres biens, brocantant l'iniquité. Cet acte audacieusement fol . par delà toutes les folies de Charles VI , perdit Richard II. Les Anglais lui léchaient les mains , tant qu’il se contentait de verser du sang. Dès qu'il toucha à leurs biens , à leur arche sacro-sainte, la propriété , ils appelèrent le fils de Lancaslre *.
Celui-ci était encouragé tantôt par Orléans, tantôt par Bourgogne, qui, sans doute . souhaitait, comme précédent, le triomphe des branches cadettes. Il passa en Angleterre , protestant hypocritement qu’il ne demandait autre chose que l'héritage de son père. Mais quand même il eût voulu s’en tenir là, il ne l'aurait pu. Tout le inonde vint se joindre à lui, comme ils ont fait tant de fois1, et pour York, et pour Warwick, et pour Édouard IV, cl pour Guillaume. Richard se trouva seul ; tous le quittèrent , même son chien *. Le comte de Norlhumberland l'amusa par des serments, le liais» et le livra. Conduit à son rival sur un vieux cheval étique, abreuve d'outrages, mais ferme, il accepta avec dignité le jugement de Dieu, il abdiqua *. Lancaslre fut obligé par les siens de régner, obligé, pour leur sûreté, de leur laisser tuer Richard A.
1 L’Église eut au fond la part principale clans cette révolution. La maison de Laucastre qui avait d’abord soutenu WiclelF et les Lollards, se concilia cusuitc 1rs évêques et réussit par eux. Turner seul a bien compris ceci. Nous y reviendrons.
3 Leur couslume d'Angleterre est que, quand ils sont au-dessus de la bataille, ils ne tuent riens, et par espécial du peuple, car ils commissent que chacun quiert leur complaire, parce qu’ils sont les plus forts. Coinmines, liv. III, clinp. 5.
3 Le roi Richard avoit un lévrier lequel on nommoit Math, très-beau outre mesure; et ne vouloit ce ebieu eonnoitre nul homme fors le roi ; et quand le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit en garde le lai&soit aller; et ce lévrier venoit tantôt devers le roi festoyer et lui mettoit ses deux pieds sur les épaules. Et or donc advint que le roi et le comte Derby parlant ensemble en mi la place de la cour dudit ch&tel et leurs chevaux tous sellés , car tantôt ils dévoient monter, ce lévrier nommé Math qui coutumier étoit de faire au roi ce que dit est, laissa le roi et s’en vint au duc de Lancastre et lui fit toutes les contenances telles que endevant il faisoit au roi , et lui asaist les deux pieds sur le col , et le commença grandement h. conjouir. Le duc de Lancastre qui point ne conuaissoil le lévrier demanda au roi : « Et que veut ce lévrier faire? « — «Cousin, ce dit le roi , ce vous est une grand* signifiance et & moi petite. » — • Comment, dit le duc, l’entendez-vous ? • — • Je l'entends, dit le roi, le lévrier vous festoie et recueille aujourd'hui comme roi d'Angleterre que vous serez, et j'en serai déposé; et le lévrier en a cotinoissance naturelle ; le tenez île lez (près) vous, car il vous
Le gendre du roi avait péri , et avec lui l'alliance anglaise et la sécurité de la France. La croisade avait manqué, les Turcs pouvaient avancer. La chrétienté semblait irrémédiablement divisée, le schisme incurable. Ainsi la paix, espérée un instant, s’éloignait de plus en plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n’étant pas dans les esprits; jamais ils ne furent moins pacifiés, plus discordants d'orgueil , de passions violentes et de haines.
On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la santé du roi; ccs prières, parmi les injures et les malédictions, ne pouvaient se faire entendre. Tout en s'adressant à Dieu, on essayait aussi du diable. On faisait des offrandes à l'un, pour l'autre des conjurations. On implorait à la fois le ciel et l’enfer.
On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui veillait .jeûnait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin d'acquérir influence sur les cléments . et de faire des astres ce qu’il voulait. 8a science était dans un livre merveilleux qui s'appelait Smagorad, et dont l'original avait été donné à Adam •. Notre premier père , disait-il , ayant pleuré cent ans son fils Abel . Dieu
suivra et il m'éloignera. « Le duc de Lancastre entendit bien cette parole et conjouit h* lévrier, lequel onequet depuis ne voulut suivre Richard de Bordeaux , mais le duc de Lancastre; et ce virent et sçurent plus de trente mille. Froissart, t. XIV, c. 75, p. 305.
* f ruy. au t. XIV du Froissart, édité par M Buchon, le poè’rae français sur. la déposition de Richard II (p. 333-400), écrit par un gentilhomme français qui était attaché à sa personne.— Voir aussi U publication récente de M. Thomas Wright : Alliterative poera on the déposition ofking Richard II. — Richardi Maydiston de concordîà inter Ricardum II et civilatem London. 1838. — La lamentation de Richard est très-touchante dans' Jean d« f 'aurin : Ha, Monseigneur Jean- Baptiste mon parrain , je l’ai tiré du gibet , etc. Bibl. royale, ms., 0756, t. IV, partie 3, folio 346.
3 Si fut dit au roi : • Sire , tant que Richard de Bordeaux vive, vous ni le pays , ne serez à sur état. • Répondit te roi : « Je crois que vous dites vérité, mais tant que à moi je ne le ferai jà mourir, car je l’ai pris sus. Si lui tiendrai sou convenant (promesse) tant que apparent me sera que fait me aura trahison. ■ Si répondirent ses chevaliers : « Il vous vaudrait mieux mort que vif; car tant que les François le sauront on vie ils s'efforceront toujours de voua guerroyer, et aurout espoir de le retourner encore en son état, pour la cause de ee que il a la fille du roi de France. » Le roi d'Angleterre ne répondit poiut à ce propos et se départit de là, et les laissa en la chambre parler ensemble, et il entendit à ses fauconniers , et mit un faucon sur son poing, et s'oublia à le paître. Froias.,t.XIV,c.8l,p.258.
6 Ce passage du Religieux de Saint- Denis ne peut