LIVRE VII. - FOLIE DE CHAULES VI
lui envoya ce livre par uii ange pour le consoler, le relever <ie sa chu le . pour donner à l'homme régénéré puissance sur les étoiles.
Le livre ne réussissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam , on eut recours à deux Gascons, ermites de Saint-Augustin. On les établit à la Bastille prèsderhôlel Saint-Paul. On leur fournil tout ce qu'ils demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont ils tirent un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles magiques dont ils le fortifiaient, 11c produisirent aucun bien durable; les deux moines, pour s’excuser, accusèrent le barbier du roi et le concierge du duc d’Orléans de troubler leurs opérations par de mauvais sortilèges. Ce barbier avait été vu , disait-on, rôdant autour d’un gibet, pour y prendre les ingrédients de ses maléfices. Toutefois les moines ne purent rien prouver ; on les sacrifia au duc d’Orléans, au clergé. Ils avaient fait grand scandale. Tout le monde venait les consulter à la Bastille, leur demander des remèdes pour les maladies, des philtres d’amour. Ils furent dégradés en Grève par l’cvcque de Paris, puis promenés par la ville, décapités, mis eu quartiers, et les quartiers attachés aux portes de Paris *.
L’effet de ces mauvais remèdes fut d’aggraver le mal. Le pauvre prince , après une lueur de raison, sentit l’approche de la frénésie; il dit lui -même qu'il fallait se hâter de lui ùter son couteau J. Il
trouver son explication que dans les auteurs qui ont traité de la Cabale. — Voyez les travaux récents de M. Franck, si remarquables par la précision et la netteté.
1 Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze, folio 530.
7 Sequcnti die, mente se alienari soutiens, jussit siki cullellum amoveri et avunculo suo duci Burgumlix prxcepil ut sic omucs faerrent curiales. Tôt angustiis pressus est iilA die, qutkl sequeuti luce, cûm prxfatum ducem et aulicus accersisset, eic lachrimabiiiler fassus est, quùd morlem avidiùs appclebal quàm toi i ter cruciari, omnesque circumstantes movens ad lachrimas, pluries fertur dixisse : Amore Jtsu Chrisli, si sint aliqui conscii hujtis mali, oro ut me non torquraut ampliûs, sed citô diem ullimum faciant me signare. Id., ibid.
* Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur de Cbarlcs VI : Cûm in itincre... adolesccns... dextrarium... urgeret calcaribus, ut eum ad superbiam excilaret, recalcitramlo calcc tibiam ejus graviter vulncravit et inde cruor ilux.it largissimus. Inde... eircumslaules cûm in actorem delicli animadvertere conarentur, id rex manu et verbis levibus, ete. Ibid.,
* Taulà afiabililatc prxcmincbat, ut cliam contemptibihbus personis ex improviso et nominalim salutationis drpemleret aflatum , et ad se ingredi voientibus
souffrait de grandes douleurs , et disait, les larmes aux yeux , qu’il aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi , quand on l’enlctidail dire, comme il fit au milieu de toute sa maison : « S’il est ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de Notrc-Seigncur , de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne languisse plus ; qu’il m’achève plutôt et que je meure. » Hélas! disaient les lionnes gens, comment un roi si débonnaire 1 est- il ainsi frappé de Dieu et livré aux mauvais esprits? Il n’a pourtant jamais . fait de mal. Il n’était pas fier; il saluait tout le monde, les petits comme les grands 4. On pouvait lui dire tout ce qu’on voulait. Il ne rebutait personne ; dans les tournois, il joutait avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi, mais comme un homme. Il était paillard, il est vrai; il aimait les femmes, les filles. Après tout, on ne pouvait dire qu’il eut jamais fait de peine aux > familles honnêtes. La reine ne voulant plus coucher avec lui , on lui mettait dans son lit une petite fille mais c'était en la payant bien, et jamais ' il ne lui fit mal dans ses plus mauvais moments. Ah! s’il avait eu sa tète, la ville et le royaume s’en seraient bien mieux trouvés. Chaque fois qu’il revenait à lui, il tachait de faire un peu de bien, de remédiera quelque mal. Il avait essayé de mettre de l’ordre dans les finances, de révoquer les dons qu’on lui surprenait dans ses absences d’esprit.
j vel occurrenlibus passion Tnutuæ collocutionil nul ! oflerret ullrù comraercium aut postulantibus non ne- ; garct... Quamvis benefteiorum et injuriarum valdè I recolcns, non tamen naturaliter neque magnis de cau- J sis sic ad îracundiam pronus fuit ut alicui contumelias 1 aut improperia proferret. Garnis lubrico contra matrimonii boueslalem dicitur laborAsse , ità tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis, nulli enormis infli- ' gerctur injuria. Prædecessorura morcm etinm non observans, rarô et cum displicentiA liabitu regali , epitogioscilicct et talari tunicA ulebatur.sed imliffcreuler, ut decurioncs ex te ri, holosericis indutus, et nunc Rocmannum nunc Alemannum se fingeus , etiam... post uiictiouem susceplatn hastiludia et joca militari* jjusto sxpiùsexcrcebat. Religieux, ms. Baluze, folio 141.
4 Filia cujusdam mercatoris equornm... qux quidem compelenter fuit rémunérais , quia sibi fueruut data duo maneria pulchra cum suis omnibus pertinentiis , situata unum A Créteil ; et aliud A Bagnolct, et ipsa vulgariter vocabatur palam et publier Purra Heyina, et se eu tu diu stetit, suscepilque ab eo unam tiliam , quam ipse rex matrimonialitcr copulavit cuidam nuncupato Uarpedeune , cui dédit dominium de Belleville iu Pietavia, (iliaque vocabatur domicella de Relleville.
' — Je ne retrouve plus la source d'où j’ai tiré cette I note. Elle est ou du Religieux de Saiut • Denis , ou du ! ms. Du pu v. Discours et mémoires nuisiez, coté 188.
Comment n’aurait-il pas eu bon cœur pour les chrétiens, lui qui avait ménagé les juifs même, en les renvoyant?...
En quelque étal qu'il fût , il voyait tonjours avec plaisir ses braves bourgeois. « Je n’ai, disait -il, confiance qu’en mon prévôt des marchands, Juvénal , et mes bourgeois de Paris. >* Quand d'autres gens venaient le voir, il regardait d’un air effaré; mais quand c’était le prévôt, il lui parlait ; il disait : u Juvénal . ne perdons pas notre temps, faisons de bonne besogne '. »
Nous avons remarqué au commencement de cette histoire, en parlant des rois fainéants, combien le peuple était naturellement porté à respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois par an devant lui sur leur char attelé de bœufs. Les musulmans regardent les idiots comme marqués du sceau de Dieu, et souvent comme personnes saintes. Dans certains cantons de laj^voie, c’est un louchant préjugé que le crétin porte bonheur à sa famille. La brute qui ne suit que l’instinct, en qui la raison individuelle est nulle, semble, par cela même, rester plus près de la raison divine. Elle est tout au moins innocente.
Rien d'étonnanl, si le peuple, au milieu de tous ces princes orgueilleux , violents et sanguinaires, prenait pour objet de prédilection celle pauvre créature, comme lui, humiliée sous la main de Dieu. Dieu pouvait par lui , aussi bien que par un plus sage, guérir les maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement il aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit bien... Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissementqu'il fût, il s’obstina à espérer en lui ; il ne voulait être sauve que par lui. Rien de plus louchant, cl en même temps de plus hardi, que les paroles par lesquelles le grand prédicateur |>opulairc, Jean Gcrson , bravant à la fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la succession du malade , s’adresse a lui , et lui dit : Rex, in sempilernum rive...! O mon roi, vivex toujours!...
Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de ces malheureux essais que
1 Juvcual des Ursius, p. 777.
3 Ob regis incolumitatem procurandam , die dicté circulum intraverunt. Religieux de Saint • Denis , ms., folio 413.
2 Les cartes étaient connues avant Charles VI. mais
peu en usage. On en trouve la première mention dans le Renart contrefait , dont l'auteur anouyme nous apprend qu'il a commencé son po8me en 1338 , et l'a fini en 1341. H. Peignot a donné uue curieuse bibliographie de tous les auteursqui ont traité ce sujet. Peignot,
Recherches sur les danses des morts et sur les cartes à
Ton fit pour le guérir. Deux sorciers offrirent au bailli de Dijon de découvrir d’où venait sa maladie. Au fond d'une forêt voisine, ils élevèrent un grand cercle de fer sur douze colonnes de fer ; douze chaînes de fer étaient alentour. Hais il fallait trouver douze hommes, prêtres, nobles et bourgeois, qui voulussent entrer dans ce cercle formidable eL sc laisser lier de ces chaînes. On en trouva onze sans peine, et le bailli fit le douzième, qui sc dévouèrent ainsi, au risque d'étre peut-être emportés corps et âme par le diable 1 2 3.
Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'était pas trop fol , et qu’on ne craignait pas qu’il fit rien d’inconvenant , on le menait aux églises. Ou bien encore, abattu et languissant, il allait aux représentations des Mystères que les Confrères de la Passion jouaient alors rue Saint- Denis. Ces Mystères, moitié pieux, moitié burlesques, étaient considérés comme des actes de foi. Ceux qui n'y auraient pas trouvé d'amusement, n'y eussent pas moins assisté pour leur édification. Dans plusieurs églises, on avançait l'heure des vêpres, pour qu’on pût aller aux Mystères.
Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son retrait de l’hôtel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre, amassée par Charles V , on lui niellait dans les mains des figures pour l'amuser. Immobiles dans les livres écrits, ces figures prirent mouvement, et devinrent des cartes3. Le roi jouant aux cartes, tout le monde voulut y jouer. Elles étaient peintes d’abord; mais cela étant trop cher, on s'avisa de les imprimer 4. Ce qu’on aimait dans ce jeu , c’est qu’il empêchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui eut dit qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pensée et qui l’éternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant véhicule de la sagesse?
Quelque recette de distraction qu’il y eût au fond de ce jeu, ces rois, ces dames , ces valets dons leur bal perpétuel , dans leurs indifférentes et rapides évolutions, devaient quelquefois faire songer. A force de les regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y placer ses rêves; le fol? pourquoi pas le sage?... N’y avait-il pas dans ces cartes de naïves images du
jouer. — Les uns font les cartes d'origine allemande, les autres d’origine espagnole ou provençale. M. Rémusat remarque que nos plus anciennes cartes à jouer ressemblent aux cartes chinoises. Abel Rc musât. Mêm. Acad., 2* série, t. VIII, p. 418.
* 1430, Philippe-Marie Visconli, duc de Milan, paya quinze cents pièces d'or pour un jeu de cartes peintes. — En 1441, les carlicrs de Venise présentent requête pour se plaindre du tort que leur font les marchands étrangers par les cartes qu’ils impriment. Ibid., p.247,