‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 327 sur 398 · LIVRE VII. - FOLIE DE CHARLES VI · texte numérisé non relu

LIVRE VII. - FOLIE DE CHARLES VI

temps? N’élail-cc pas au beau coup de caries, et des plus soudains, de voir Bajazel l'Éclair, vain- ; queur à Nicopolis, quasi maître de Constantinople, entrer dans une cage de fer 1 ? N’en était-ce pas un de voir le gendre du roi de France , le magnifique i Richard II , supplanté en quelques jours par l’exile Bolingbroke? Ce roi, en qui tout à l'heure il y * avait dix millions d’hommes, le voilà qui est moins qu’un homme , un homme en peinture, un roi de carreau...

Dans une des farces de la basoche, que les petits clercs du palais jouaient sur la royale Table de marbre , figuraient comme personnages les temps d’un verbe latin : « Reguo, rogna vi, regnabo. » l’édantesque comédie, mais dont il était difficile de méconnaître le sens.

Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient les Mystères de la Passion , ’ il les appelle « ses aînés et chers confrères J. Ouoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-même, pauvre jongleur du grand Mystère historique , il allait voir ses confrères, saints, auges et diables, boufïonner tristement la Passion. Il n’clait pas seulement spectateur, il était spectacle. Le peuple venait voir en lui la Passion de la royauté. Roi et peuple, ils se contemplaient, et avaient pitié l’un de l’autre. Le roi y voyait le peuple misérable , j déguenillé , mendiant. Le peuple y voyait le roi I plus pauvre encore sur le trône, pauvre d’esprit, ‘ pauvre d’amis, délaissé de sa famille, de sa femme, veuf de lui-même et se survivant, riant tristement du rire des fols, vieil enfant sans père ni mère pour ! en avoir soin.

La dérision n’eût pas été suffisante, la tragédie eût été moins comique, s’il eût cessé de régner. Le merveilleux, le bizarre, c’est qu'il régnait par moments. Toute négligée et sale qu’élail sa personne, sa main signait encore, et semblait loiilepuissanle. Les plus graves personnages , les plus sages tètes du conseil , venaient entre deux accès profiler d’un moment lucide, épier les faibles j lueurs d’une intelligence obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de celte bouche i imbécile.

C’était toujours le roi de France, le premier roi j

1 M. de Hammer ne veut pas que ce soit une cage, mais une litière grillée. Cela sc ressemble fort. T. II de la trad. de M. llellert, p. 09-100.

9 Ordonnances, t. VIII, p. 555, déc. 140?.

— Dans une lettre bien antérieure, Charles VI assigne : Quarante francs à certains chapelains et clercs de la Sainte -Chapelle de nostre palais k Paris, j lesquels jouèrent devant nous le jour de Pasques nagairrs passé les jeux de la Résurrection Nostre Sei- 5. atciutt.

chrétien , la tète de la chrétienté. Les principaux Etals d'Italie, Milan . Florence, Gênes , se disaient ses clients. Gènes ne crut pouvoir échapper à Visconti qu’eu sc donnant à Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s’amusait à charger d’un nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien porter.

Gc fut un curieux spectacle de voir l’empereur Wenccsias amené en France par les affaires de l'Eglise, conférer avec Charles VI [1398]. L’un était fol. l'autre presque toujours ivre. 11 fallait prendre l’empereur à jeun; mais pour le roi ce n’était pas toujours le moment lucide.

Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on eu profila pour lui faire signer une ordonnance qui, selon le vœu de l’université, suspendait l’autorité de Benoit XIII dans le royaume de France. Le maréchal Boucicaul fut envoyé à Avignon pour le contraindre par corps. Le vieux pontife se défendit dans le chàleau d’Avignon, en vrai capitaine [1598-1399]. N’ayant plus de bois pour sa cuisine, il brûla une à une les poutres de sou palais. Les Français avaient honte eux-mêmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l’autre pape ne lui étaient pas plus soumis. Les Romains étaient eu armes contre Uoniface, comme les Français contre Ucnoil.

Voilà donc la papauté, l'empire, la royauté aux prises et s'injuriant ; l'empereur ivre, le roi idiot , prenant le pouvoir spirituel, suspendant le pape, tandis que le pape saisit les armes temporelles et endosse la cuirasse. Les dieux humains délirent, défendent qu’on leur obéisse , et sc proclament fols...

Cela était certain , réel , mais aucunement vraisemblable, contraire à toute raison, propre à faire croire de préférence les mensonges les plus hasardés. Nulle comédie , nul Mystère ne devait dès lors choquer les esprits. Le plus fol n’élaiL pas celui qui oubliait des réalités absurdes pour des Relions raisonnables. Ces Mystères aidaient d'ailleurs à l'illusion par leur prodigieuse durée ; quelques-uns se divisaient en quarante jours. Une représentation si longue devenait pour le spectateur assidu une vie arlilicicllequi faisait oublier l’autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel côté était le rêve *.

gneor. 5 avril 1390. Bibliothèque royale, mss., cabinet des titres.

5 • Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous afiecteroit peut-être autant que les objets que nous voyous tou* les jours. Et si un arlisau étoit sur de rêver toutes les nuits douze heures durant qu’il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu’un roi qui rêveroit toutes les nuits douze heures durant qu'il est artisan. * Pascal, Pensées.

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