LIVRE VIII. - LE IHX D'ORLEANS, LE DIX DE BOLRGOGlNË
pour cct aimable prince; elle lui passait bien des choses; il n’y avait pas moyen d’ètrc sévère avec cet enfant gâté de la nature et de la grâce.
De qui Louis tenait-il ces dons qu’il apporta en naissant? De qui, sinon d’une femme? De sa charmante mère apparemment, dont son mari même, le sage et froid Charles V, ne pouvait s’empêcher de dire: «C’est le soleil du royaume1.» Une femme mit la grâce en lui, et les femmes la cultivèrent... Et que serions-nous sans elles? Elles nous donnent la vie (cl cela, c’est peu), mais aussi la vie de l’âme. Que de choses nous apprenons près d’elles comme fils, comme amants ou amis... C’est par elles, pour elles , que l’esprit français est devenu le plus brillant, et, ce qui vaut mieux , le plus sensé de l’Europe. Ce peuple n’étudiait volontiers que dans les conversations des femmes; en causant avec ces aimables docteurs qui ne savaient rien , il a tout appris 3.
Nous n’avons pas la galerie où le jeune Louis cul la dangereuse fatuité de faire peindre scs maîtresses. Nous connaissons assez mal les femmes de ce temps -là. J’en vois trois pourtant qui de près ou de loin tinrent au duc d’Orléans. Toutes trois, de père ou de mère, étaient Italiennes. De l’Italie,
* Art de vérifier les date» , Règne de Charles V, *ub
fin.
* L’éducation d’un jeune chevalirr, par les femmes , est l'invariable sujet des romans ou histoires romauesques du quinzième siècle. Les histoires de Saintré, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne sont guère autre chose. L’homme y prend toujours le petit râle; il trouve doux d’y faire l'enfant. Tout au contraire de la Nouvelle Héloïse , dans les romans du quinzième siècle, la femme enseigne, et non l'homme; ce qui est bien plus gracieux. C’est ordinairement une jeune dame, mais plus âgée que lui, une dame dans la seconde jeunesse , une grande dame surtout, d’un rang élevé, inaccessible , qui se plsit à cultiver le petit page , à l'élever peu à peu. Est-ce une mère, une soeur, un ange gardien? Un peu tout cela. Toutefois, c'est une femme... Oui, mais une dame placée si haut! Que de mérite il faudrait, que d'efforts, de soupirs pendant de longues années!... Les leçons qu'elle lui donne ne sont pas des leçons pour rire : rien n'est plus sérieux , quelquefois pins pédantesqoe. La pédanterie même, l'austérité des conseils, la grandeur des difficultés , font un contraste piquant et ajoutent un prix à l’amour... Au but , tout s'évanouit; en cela, comme toujours, le but n’est rien, la ronte est tout. Ce qui reste, c’est nu chevalier accompli, le mérite et la grâce même. — ï'ot/. l'histoire du Petit Jehan de Saintré, 3 vol. in- 15 , 1724 ; le Panégyric dn chevalier sans reproche (la Trétnouille ) , 1527 , etc., etc.
* Quand la dos» aura venta
Devcs vostre pais.
M'es veiaire que senla
partait déjà le premier souffle de la renaissance; le Nord, réchauffé de ce vent parfumé dn sud, crut sentir, comme dit le poêle, « une odeur de paradis *. »
De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d’Orléans. Valentina Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort. L’autre, Isabcau de Bavière (Visconti du côté maternel ) fut sa bellesœur, son amie, peut-être davantage. La troisième, j dans un rang bien modeste , la chaste , la savante 1 Christine4, n’eut avec lui d’autre rapport que les encouragements qu’il donna à son aimable gé- 1 nie*.
L’Italie, la renaissance, l’art, l’irruption de la fantaisie, il y avait dans tout cela de quoi séduire et de quoi blesser. Ce jour du seizième siècle, qui éclatait brusquement dès la fin du quatorzième, dut effaroucher les ténèbres. L'art n’éUit-il pas une coupable contrefaçon de la nature? Celle-ci q’al-eile pas assez de danger, assez de séduction, sans qu’une diabolique adresse la reproduise encore pour la perdition des âmes? Cette perfide Italie, la terre des poisons et des maléfices, n’est -ce pas aussi le pays de ces miracles du diable?
Celaient là les propos du peuple, ce qu’il disait
Oilor île paradis.
• Quand le doux zéphyr souille de votre pays, A ma dame, il me semble que je sens une odeur de paradis.» Bernard de Vcntadour. Poésies originales desTrouba- ! dours ; Raynouard, t. III, p. 84.
4 Nous devons à M. Thomassy de pouvoir apprécier : enfin ce mérite si longtemps méconnu. Essai sur les | écrits politiques de Christine de Pisan, 1838. M. de Sismondi la traite encore assez durement. Gabriel Naudé, ce grand chercheur, avait eu l’idée de tirer ses manuscrits de la poussière. Naudæi Epistolæ ,epist. XL1X ,
, p. 3G9. Christine de Pisan semble avoir commencé la suite des femmes de lettres, pauvres et laborieuses,
; qui ont nourri leur famille du produit de leur plume.
I * Elle dédia au duc d'Orléans son Débst des deux amants et d'aulrrs ouvrages. Du reste, elle faiteutendre qu'elle ne le vit qu'une fois, et pour solliciter sa protection : Et ay-jc veu de mes yculx, comme j'eusse affaire aucune rrqueste d'aydede sa paroi le. a laquelle, de sa grâce, ne faillis mie. Plus «l'une heure fus en sa présence, où je prenoye grant plaisir de venir sa contenance, et si agmodérément expédier besongnes , cbascune par ordre; et moy mesmes, quant vint A point, par luy fus appellée, et fait ce que rcqncrnye. . — Elle dit encore du duc d’Orléans : N’a cure d’oyr dire deshonneur de femmes d'aulruy, â l’exemple du I sage, et dit de telles notables parollcs : * Quant on me dit mal d’aucun, je considère se celtuy qui le dit a ■ aucune particulière hayue â celluy dont il parle, • ne | de nelluy mesdire , et ne croit mie de legier mal qu'on I luy rapporte. Christine «le Pisan , Collection Petitot , t. V, p. 393.
IIISTOIRK DF. FRANCK.
tout haut. Joignet-y le silence haineux des scolas- | tiques, qui voyaient bien que peu à peu il leur ' fallait céder la place. Derrière, appuyait la foule i des esprits secs et étroits, qui demandent toujours:
A quoi bon?... A quoi bon un tableau du Giotto, 1 * * une miniature du beau Froissart , une ballade de ; Christine?
De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvreté publique, qui ne voyait dans les dépenses d’art et de luxe qu'une coupable prodigalité.
A ces mécontentements, à ces malveillances, à ces haines publiques nu secrètes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir fait le duc de Bourgogne Jean sans Peur tout exprès pour hafr le duc d'Orléans. Il avait peu d’avantages physiques, peu d'apparence, peu de taille, peu de facilité *. Son silence habituel couvrait un caractère violent. Héritier d’une grande puissance, il tenta . de grandes choses et échoua d’autant plus tristement. Sa captivité de Nicopolis coûta gros au royaume. Nourri d’amertume et d’envie, il souffrait cruellement de voir en face celle heureuse et brillante figure qui devait toujours l’éclipser. Avant que leur rivalité éclatât, avant que de secrets outrages eussent engendré en eux de nouvelles haines, il semblait élre déjà le Caïn prédestiné de cet Abel.
L'équité nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire dç ce tepips n’a guère été écrite que par les ennemis du duc d'Orléans. Cela doit nous mettre en défiance. Ceux qui le tuèrent en sa personne, ont dû faire ce qu’il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.
Mnrislrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne 9. Le Bourgeois de Paris est un bourguignon furieux. Parisétait généralement hostileau duc d'Orléans, et cela pour un motif facile à comprendre : le duc d'Orléans demandait sans cesse de
1 Le Religieux de Saint* Denis ajoute toutefois que, i
quoiqu'il parlât peu , il avait de l'esprit ; ses yeux 1 étaient intelligents : Vivacis ingeuii et oculum liabens !
perspicacem. Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze, lo- . lio 601. Il en existe un portrait tort ancien au musée de Versailles et au château d'Eu. Il est eu prières, déjà
vieux , les chairs molles, l'air bouasse et vulgaire. — Christine (t. V, p, 357 ) l’appelle en 1404 : • Prince de
toute bouté sslvablc, juste, saige, bénigne, douls et de
toute bonne meurs.*
7 N. Dacier n'a pas réussi, dans la préface de son
Moustrelrt. à établir l'impartialité de ee chroniqueur.
Monstrelet omet ou abrège ce qui est défavorable à la maison de Dourgogue.ou favorable à l’autre parti. Cela | est d'autant plus frappant qu’il est ordinairement d’au i
l'argent; le duc de Bourgogne défendait de payer.
Cette rancune de Paris n’a pas été sans influence sur le plus impartial des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis. Il n'a pu se défendre de reproduire la clameur de cette grande ville voisine. Le moine a pu céder aussi à celle du clergé, que le duc d’Orléans essayait indirectement de soumettre à l'impôt *.
Il ne faut pas oublier que le duc d’Orléans, ne possédant rien, ou presque rien, hors du royaume, lirait toutes ses ressources de la France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne au contraire était, tout à la fois, un prince français et étranger; il avait des possessions et dans le royaume et dans l’Empire; il recevait beaucoup d’argent de la Flandre, et demandait plutôt des gens d'armes à la Bourgogne 4 * * 7 *.
Remontons à la fondation de celte maison de Bourgogne. Nos rois ayant presque détruit le seul pouvoir militaire qui se trouvât en France, la féodalité, essayèrent, au treizième et au quatorzième siècle, d'une féodalité artificielle; ils placèrent les grands fiefs dans la main des princes leurs parents. Charles V fil un grand établissement féodal. Tandis que son frère alrié, gouverneur du Languedoc, regardait vers la Provence et l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage à son plus jeune frère , de manière à agir vers l’Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce dernier l’immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai , la Flandre française *, la barrière du royaume au nord , pour que ce frère épousât leur future souveraine , l’héritière des comtés de Flandre. d’Artois, de Héthcl, de Never* cl de la Franche-Comté. Il espérait que dans cette alliance la France absorberait la Flandre , que les peuples étant réunis sous une même domination, les intérêts sc confondraient peu à peu. 11 n’en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les mœurs différentes, la barrière des langues immuable; la langue française et wallonc ne gagna pas un pouce
bavardage fatigant. * Plue baveux qu’un pot à moutarde, » dit ce drôle de Rabelais.
* f 'ojr. 140i, el les projets du parti d’Orléans. 1411.
* Au témoignage de Charlea le Téméraire. Gachanl, Documents inédits, Bruxelles, 1633, p. 219.
4 11 est curieux de voir comment Philippe le Hardi eut l'adresse de se conserver cette importante possession que Charles V avait cru , ce semble , ne céder que temporairement, pour gagner les Flamands et faciliter le mariage de son frère. Celui-ci obtint, sous la minorité de Charles VI, qu'ou lui laisserait Lille, etc., pour sa vie et celle de son premier hoir mâle. Il savait bien qu’une si longue possession finirait par devenir propriété. f'oj. iea Preuves de l'IIist. de Bourgogne, de I). Plancher. 16 janvier 1586. t. III. p. 91-94.
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