LIVRE Vlll. - LE DUC D'ORLÉANS. LE DUC DE BOURGOGNE
île terrain sur le flamand l 2. La riche Flandre ne tleviul pas un accessoire de la pauvre Bourgogne *, Ce fut tout le contraire : l'intérêt flamand emporta la balance. Quel intérêt? un intérêt hostile à la France, l'alliance commerciale de l’Angleterre, commerciale d'abord, puis politique.
Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre étaient liées depuis longtemps. S’il y avait mariage politique entre les princes de la France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage commercial entre les peuples de la Flandre cl de l'Angleterre. Edouard 111 ne put faire son ûls comte de Flandre; Charles V fut plus heureux {tour son frère. Hais ce frère, tout Français qu’il était, ne se lit accepter des Flamands qu'en se résignant aux relations indispensables de la Flandre et de l’Angleterre. Ces relations faisaient la richesse du pays, celle du prince. Toutefois, les Anglais qui depuis Édouard III avaient attiré beaucoup de drapiers de la Flandre 3, n'avaient plus tant de ménagements à garder avec les Flamands; ils pillaient souvent leurs marchands, et secondaient les bannis de Flandre dans leurs pirateries. Le fameux Pierre Duhois , l’un des chefs de la révolution de Flandre en 1582, se fit pirate, et lut la terreur du détroit. En 1587. il enleva la flotte flamande, qui chaque année allait à la Rochelle acheter nos vins du Midi4. La Flandre et le comte de Flandreélaient ruinés par ces pirateries, si ce comte ne devenait ou le maître, ou l'allié de l'Angleterre. Ayant essayé en vain de s'en rendre maître [1586] , il fallait qu'il en fût l'allié, qu'il y fit, s’il pouvait, un roi qui garantit cette alliance. Il y parvint en 1399, contre l'intérêt de la France.
Celte puissance de Bourgogne, ainsi partagée entre l'intérêt français et étranger, n'allait pas tnoin9 s'étendant et s'agrandissant. Philippe le Hardi compléta ses Bourgognes en achetant le Charolais [1590], ses Pays-Bas, en faisant épouser à son fils l'hérilicre de Hainaut et de Hollande [1385]. Le souverain de la Flandre, jusque-là serré entre la Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands postes, par la Hollande des ports sur l'Océan, c'étaient comme des fenêtres ouvertes sur l'Angleterre ; par le Hainaut des places fortes, Aluns et Valenciennes, les portes de la France.
I Voilà une grande et formidable puissance, for- | midable par son étendue et par la richesse de ses j possessions, mais bien plus encore par sa position, par scs relations, touchant à tout, ayaut prise sur I tout. Il n’y avait rien en France à opposer à une i telle force. La maison d’Anjou avait fondu en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur l’Italie. Le duc de Berri, lors même qu’il était gouverneur | du Languedoc, n’y était pas sérieusement établi; i il n’était que le roi de Bourges. Le duc d’Orléans, i frère du roi, s’était fait donner successivement j l’apanage d’Orléans, puis une bonne part du Péri- ! gord et de l’Angoumois, puis les comtés de Valois. Blois et Beaumont, puis encore celui de Dreux. Il avait, par sa femme, une position dans les Alpes,
: Asti. C'étaient certes de grands établissements, mais dispersés; ce n’etait pas une grande puissance. Tout cela ne faisait point masse en présence de celte masse énorme et toujours grossissante des possessions du duc de Bourgogne.
Philippe le Hardi avait eu, à sou grand profit, la part principale à l'administration du royaume sous la minorité de Charles VI, et bien au delà , jusqu'à ce qu'il eut vingt et un ans. Il l’avait perdue quelque temps, pendant le gouvernement des Marmousets, la Rivière, Clisson, Monlaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorité; cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le gouvernement, au duc d'Orléans, j frère du roi, qui en 1401 avaittrenteans. Ce prince, j heritier probable du roi malade et de ses enfants 1 maladifs, avait apparemment autant d'intérêt au bien du royaume que le duc de Bourgogne, qui s’étendant toujours vers l'Empire et les Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince étranger. Toutefois, les légèretés du duc d’Orléans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient tort; la vivacité meme de son esprit, ses qualités brillantes, mettaient en défiance. Son oncle, déjà âgé. solide sans éclat (comme il faut pour fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il était riche hors du royaume; on pensait qne le maître de la riche Flandre prendrait moins d’argent en France.
Ce fut un uiuinenl décisif, entre l'oncle et le neveu, que celui delà révolution d'Angleterre,
! eo 1399. Tous deux avaient caressé le dangereux
1 C’est ce qui résulte de l'important mémoire de M. Rfloux ; il prouve par une suite de témoignages que depuis le onzième siècle, la limite des deux langues est la même. Rien u’a changé dans les villes même que les Français ont gardées un siècle et demi. Mémoires de l'Académie de Bruxelles, I. IV, p. 412-440.
2 * Mon pays de Bourgoigne n’a point d'argent;
il sent la France. • Mol de Charles le Téméraire.
Gacbard, Documents inédits; Bruxelles, 1853, p. 510.
* Voy. au livre VI de cette histoire, ch. l*r, les étranges promesses par lesquelles les Anglais s'efforcaient de les attirer.
4 Meyrri Annales Flandriie, folio 508. et Altmeyer, Histoire des relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le Nord, d’après les documents inédits, ma.
UISTOIIIE I)K FRANCE.
Lancastre, pendant sou séjour au château de Bicêtre. Le duc d’Orléans en fit son frère d'armes, et se crut sûr de lui. Mais Lancastre, avec beaucoup de sens, préféra l'alliance du duc de Bourgogne, comte de Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance une extrême prudence. Il en avait besoin. Richard avait épousé sa petite-nièce, il était gendre du roi de France, et notre allié. Le duc de Bourgogne se serait perdu dans le royaume, s'il avait ostensiblement concouru a une révolution qui nous était si préjudiciable. Il ne laissa pas passer Lancastre par ses États; il donna même ordre de l'arrêter à Boulogne, où il ne devait point aller. Lancastre fit le tour par la Bretagne . dont le duc était ami et allié du duc de Bourgogne; ils lui donnèrent pour l’accompagner quelques gens d'armes, et leur homme, Pierre de Craon 1 * 3 , l'assassin deClisson, l'ennemi mortel du duc d’Orléans. C'étaient de faibles moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne peut le deviner. Or, c’était surtout d’argent que Lancastre avait besoin; les hommes ne manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.
Ce ne fut pas tout. Le doc de Bretagne étant mort peu après, sa veuve, qui avait vu Lancastre à son passage , déclara qu'elle voulait l’épouser. Celte veuve était la fille du terrible ennemi de nos rois, de Charles le Mauvais. Rien n’était plus dangereux que ce mariage. Le duc de Bourgogne en détourna In veuve, comme il devait; mais il eut le bonheur de ne pas être écouté ; le mariage se fil au grand profil du duc de Bourgogne, qui, malgré le duc d’Orléans, malgré le vieux Clisson, vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la Bretagne , et bâtit à Nantes même sa four de Bourgogne *.
Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances suspectes. Le maître de la Franche- Comté, de la Bourgogne et des Pays-Bas, sc trouvait aussi maître de la Bretagne, ami du nouveau
1 La misère força peut-être Craon à cet acte moustrueux d'ingratitude. 11 avait dû la grâce de sou premier crime aux prières de la jeune Isabelle de France , épouse de Richard II. Voy. plus haut, p. 856, note 2, d'après les lettres de grâce du 15 mars 1305. Archives, Trésor des chartes, registre J, 37.
* De plus il emmena avec lui le duc et scs deux frères. Religieux de Saint-Denis, ms. , lolio 305. Lorsque le jeune duc de Bretsgne retourna chez lui, on lui donna, non-seulement le comte d'Évreux, mais la ville royale de Saint-Malo, l'un des plus précieux fleurons de la couronne de France. Il n'en resta pas moins â moitié Anglais; son frère Arthur tenait le comté de Richemout du roi d'Angleterre.
3 Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc
roi d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'était alliée, en Castille, à la maison bâtarde de Transtamare, comme celle de Bourgogne s'unit plus tard à la maison non moins bâl tarde de Portugal. Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches cadettes, se trouvaient ainsi liées entre elles, et avec les branches bâtardes de Portugal et de Castille.
Contre cette conjuration de la politique , le duc d’Orléans se porta pour champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute la chrétienté, sc déclarant pour Wenceslas contre Robert, pour | le pape contre l’université, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV. Après avoir provoqué un duel de sept Français contre sept Anglais, il jeta le gant à son ancien frère d’armes, pour venger ; la mort de Richard II 8. Il lui reprochait de plus d’avoir manqué, dans la personne de la veuve, Isabelle de France, à tout ce qu’un homme noble devait « aux dames veuves et pucellcs 4. » 11 lui demandait un rendez-vous aux frontières, où ils pourraient combattre chacun à la tète de ceol chevaliers.
Lancastre répondit, avec la morgue anglaise.
; qu'il n’avait vu nulle part que ses prédécesseurs eussent été ainsi défiés par gens de moindre étal; ajoutant, dans le langage hypocrite du parti ecclésiastique qui l’avait mis sur le Irène, que ce qu’un prince fait, « Il le doit faire à l'honneur de Dieu , et comme profit de toute chresticntc ou de son royaume, et non pas pour vaine gloircnipour nulle , convoitise temporelle 5. »
Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser j le combat ; il avait bien autre chose à faire chez lui ; il ne voyait qu’ennemis autour de lui ; ce Irène tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le service de faire continuer la trêve avec la France.
Ces affaires d’Angleterre et de Bretagne sont déjà : une guerre indirecte entre les ducs d’Orléans et
\ d'Orléans, etc. : Le roi d'Angleterre, alors duc, étant revenu en Angleterre demander justice, a été poursuivi ' par le roi Richard, lequel est mort en cette poursuite, I ayant impartirait! rétigné .ton raya urne audit duc; il ; n'est pas nouveau qu'un roi , comme un pape, puisse j résigner son État. 24 septembre 1404. Archives, Tréi sordes chartes, J, 645.
4 Vonstrelct, t. I, p. 107.
* ld., ibid., p. 96.
— Quanti Isabelle de France, il récriminait d'une manière toute satirique : « Plut à Dieu que vous n'eussiez fait rigueur, cruauté ni vilenie envers nulle dame ni demoiselle, non plus qu'avons fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux. • Id., ibid., p. 114.