‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 331 sur 398 · LIVRE VIII. - LE DUC D'ORLÉANS, LE DUC I)E BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. - LE DUC D'ORLÉANS, LE DUC I)E BOURGOGNE

de Bourgogne. La guerre va devenir directe, acharnée. Le neveu essaye d'aUaquer l'oncle dans les Pays-Bas; l'oncle attaque et ruine le neveu cil France, à Paris.

Le duc d'Orléans, battu par son habile rival dans l’affaire de Bretagne, ül une chose grave contre lui ; si grave , que la maison de Bourgogne dut vouloir dès lors sa ruine. Il se fit un établissement au milieu des possessions de cette maison , parmi les petits États qu'elle avait ou qu’elle convoitait; il acheta le Luxembourg , se logeant comme une épine au cœur du Bourguignon , entre lui et l'Empire , à la porte de Liège , de manière à donner courage aux petits princes du pays, par exemple au duc de Gueldre. Le duc d'Orléans paya ce duc pour faire ce qu'il avait toujours fait , pour piller les Pays-Bas.

Louis d'Orléans ayant engagé ce condottiere au service du roi , il l'amène à Paris avec ses bandes ; et, d'autre part, il fait venir des Galloi sdes garnisons de Guieune Leduc de Bourgogne y accourt; l'évéque de Liège lui amène du renfort; une foule d'aventuriers du Uainaut, de Brabant, de l'Allemagne arrivent à la file. Le duc d'Orléans de son côté se fortifie des Bretons de (disson, d'Écossais, de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore; les deux rivaux se mesurèrent, se virent en force , et se laissèrent réconcilier.

Le duc de Bourgogne n’avait pas besoin d’une bataille pour perdre son neveu; il n'y avait qu’à le laisser faire : il avait pris un rôle impopulaire qui le menait à sa ruine. Le duc d’Orlcans voulait la guerre, demandait de l'argent au peuple, au clergé même. Le duc de Bourgogne voulait la paix ( le

commerce flamand y avait intérêt); riche d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il défendait de payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conservée par Meyer, historien flamand, ordinairement très-partial pour la maison de Bourgogne, les princes de celte maison, ulcérés par les tentatives galantes du duc d'Orléans sur la femme du jeune duc de Bourgogne, auraient organisé contre leur ennemi un vaste système d'attaques souterraines, le représentant partout au peuple comme l’unique auteur des taxes sous le poids desquelles il gémissait, le désignant à la haine publique, préparant longuement, patiemment l'assassinat par la calomnie 1 * 3.

Il n’y aurait eu pour le duc d'Orléans qu’un moyen de sortir de celte impopularité, une guerre glorieuse contre l’Anglais. Mais pour cela, il fallait de l'argent. L’Église en avait. Le duc d’ürléaus fit ordonner un emprunt général , dont les gens d’Église ne seraient point exempts s. Mais le duc de Bourgogne se mit du côté du clergé, et l'encouragea à refuser l’emprunt. Une ordonnance de taxe générale fut de même inutile. Le doc de Bourgogne déclara que l'ordonnance mentait, en sc disant consentie par tes princes , que ni lui , ni le duc de Berri n'y avaient consenti; que si les coffres du roi étaient vides, ce n’était pas du sang des peuples qu'il fallait les remplir; qu'il fallait faire regorger les sangsues; que pour lui, il voulait bien qu’on sût que s’il eût autorisé celte nouvelle exaction, il aurait emboursé deux cent mille écus pour sa part 4.

(,>u'on juge si de telles paroles étaient bien reçues du peuple. Le duc de Bourgogne eut tout le inonde

1 Quædam acepbalica vilis coocio et inepla Wal»*nsiuro... sub pretextu non persoluti atipendii... Ex N or»

mannià, Britaunià, cxlerisque regui parlibus ferè quinque millia hominura robustorum... Religieux de Saint-Denis, ms., folio 380.

3 Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend seulement, dans le passage cité, qu'il a vu souvent Charles Vit et causé familièrement avec lui. Il prétend que Jean sans Peur voulait, dès le vivant de sou père, tuer le duc d'Orléans; que dès qu'il lui succéda, il demanda à ses conseillers quel était le moyeu d'en t cuir à bout avec moins de danger. N'ayant pu changer sa résolution, ils lui conseillèrent d'attendre qu'il eût |terdu son ennemi dans l'esprit du peuple : « ld autem hoc modo eflicerc posset , si Parisüs præcipuè et simititer in aliis quibusque regui nubilioribus civilatibus, [icr bien nium vel triclinium ante per impositaspersonas ubique disséminai i faceret : « Se maximè reguicolis

* compati et condolere, quod toi tributis, cl variis, et « multiplicibus vectigalibus premereulur. Sequc lotis

* eniti conatibus ut, regno ad autiquas suas liber laies

* alque immunitaire rrstituto, omnibus hujus modi

• moleslissimis gravissimisque exactionibus populus

• levaretur ; sed ne sui optimi ac piissimi voti et affec- » tus quem ad regnum et regnicolas gerebat, fruclum » assequeretur, ipsius Aurelianensis ducis vires et « conatus semper obstilisse et continué obsl are, qui o omnium hujus modi impouendorum et iu dies ex-

• crescentium novorum tribulorum atque vcctigaliom o autlior et deleneor maximus existeret ac sempri » extilissel. *• Hoc igitur rumore per omnes pene civilates et provincias regui aures menlesque popularium occupante, tanta invidia apud plebcm{quæ hujusmodi gravamina vecligalium atque exaclionura allius sentit atque suspirat) couda ta fuit adversus prafatum Aiireliauensiura ducem, tantus verô amor, gralia atque favor omnium duci Burgundiouum accesseruul , ut... Meyer, 234 verso.

5 Décroît il prselatis regni, accommodali litulu, pecunias cxlorquere. Religieux de Saint-Denis, ms., folio 302.

4 Coropalicndo reguicolis... Afliimans, quod si... consensUset,inde ducenta millia scuta auri, sibi promisse. percepisset. ld., ibid.

pour lui. Ou l'appela, ou le mil à l’œuvre, rl alors il ne ne fut pas médiocrement embarrassé. Après avoir lant déclamé conlrc les taxes, il n'en pouvait guère lever lui-même. Il lui fallut avoir recours à un étrange expédient. Il envoya dans toutes les villes du royaume des commissaires du parlement pour examiner les contrats entre particuliers et frapper d’amendes arbitraires ceux qu’ils trouveraient usuraircs ou frauduleux Tous ceux « qui auraient vendu trop cher de moitié, » devaient être punis. Cette absurde et impraticable inquisition ne produisit pas grand’chose.

Le duc d'Orléans reprit son influence. Il s’était étroitement lié avec le pape Benoit XIII; ce pape ayant enfin échappé aux troupes qui l’assiégeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui restituait au pape l’obcdicncc du royaume ; l’université en rugit. D’autre part, le duc s’étant lié étroitement avec sa belle-sœur Isa beau , la fit entrer dans le conseil , et s’y trouva prépondérant. Il parut ainsi maître et de l’Église et de l'Étal, c’est-à-dire que dès lors tout ce qui se fil d'impopulaire , retomba sur lui.

Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que le parti d’Orléans ne fût le seul qui agit pour la France et contre l’Anglais, qui sentit qu’on devait profiler de l'agitation de ce pays 1 * 3, qui tentât des expéditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte en mer et battre les Anglais2. Plus tard des secours sont envoyés aux chefs gallois , avec lesquels le roi fait alliance 4 * 6. Je vois l’homme du duc d'Orléans , le connétable d’Albrel , faire une guerre heureuse en Guicnne 4. On envoie en Castille pour demander les secours d’une flotte contre les Anglais. Lue transaction utile leur ferme la Normandie; on tire Cherbourg et Évreux des mains suspectes du roi de Navarre en le dédommageant ailleurs*.

En 1401 , tout le royaume souffrant des courses | des Anglais, un grand armement fut ordonné, une lourde taxe. Tout l’argent fut placé dans une tour ! du palais, pour n’en sortir que du consentement ! des princes. Le duc d’Orléans n’attendit pas ce consentement; il vint la nuit forcer la tour et en 1 tira l'argent 7. C'était un acte violent, injustifiable, une sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le dac de Bourgogne venait d’abandonner le comte de de Sainl-Pol aux vengeances de l'Anglais8 * *, quand on songe que le duc de fierri avait fait manquer l’invasion de 1386, et qu’il empêcha encore le roi de combattre en 1413, on comprend que jamais | ces princes n'auraient employé cet argent contre les ennemis du royaume.

L’armement se fit à Brest, uncQoUe fut préparée.

| Elle devait être conduite dans le pays de Galles, par le comte de la Marche, prince de la maison de Bourbon, qui était agréable aux deux partis. Mais ce prince fil ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina à ne bouger de Paris ; il y resta d'août en novembre 8 pour les fêtes d’un double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les enfants du roi. On allégua que le vent était contraire. Et en efTct , on voit bicu qu'il soufflait d’Angleterre ; les Anglais étaient instruits 1 de tout par des traîtres ; ils avaient ici des agents à qui ils payaient pension; ils pensionnaient entre autres le capitaine de Paris (0. Le nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur, avait d’ailleurs intérêt à ne pas commencer par déplaire aux Flamands | en leur fermant l’Angleterre. Il conclut au contraire ; une trêve marchande avec les Anglais

L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne était mort au milieu de la crise [1404], au moment où il venait encore de mettre un de ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les fruits de 6a politique égoïste i2; il s'était

1 Qui de usurariis dolosisque contractibus et tpreiafiler de illis qui ultra medietatem juati prêt i i aliqtml vendidissent inquirerent.et abeis srcundum démérita, pecuuias extorquèrent . Religieux, folio 3114.

s C'était le temps de la révolte des Percy. Walsingbam, p. 367.

3 C'étaient les Bretons de Cliason, conduits par Guillaume UuchàU-l. Religieux , folio 4M.

4 Rymer, t. IV, p. 65, 69, 70 (tertia editio).

6 Le comte de Clermont, très-jeune encore, était le chef nominal de celte armée: Primé malas vestitus lanugine. Religieux, ms., folio 434.

6 Id , folio 422.

7 lloré suspt-cls , cum armatis viris. Id., fol. 419.

— I.e même historien dit ailleurs qu’il s'était muni

d’un ordre du roi. ld., 590 verso.

* Le comte de Saint- Pol avait pris les armes pour les

intérêts de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne. Religieux, folio 414, 446.

* Usquc ad medium novembris. Id., folio 438.

10 Le Religieux parait croire pourtant qu’il était innocent ; le parlement le jugea tel. Il était Normand,

: et fortement soutenu par les nobles de Normandie. Ibid., folio 424. Et disoient les Anglois. .. qu’il n'y avoit chose si secrete au conseil du roy que tantost apres ils ne sceussent. Juvénal. p. 162.

11 En 1403, te duc de Bourgogne n'osant négocier avec les Anglais, tsissa les villes de Flandre traiter

j avec eux. Rymer, editio tertia, t. IV, p. 38. — lise fit ensuite autoriser par le roi à conclure une trêve marchande. Cette trêve fut renouvelée par sa veuve et son successeur. 29 aoât 1403, 19 juin 1404. Archives, Tré-

1 sor des chartes, J, 573.

* t} f'ny. IVxcellent jugement que Le Laboureur porte

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