J. IVRE VIII. - I.K DUC D'ORLEANS, LE DUC DE BOURGOGNE. — HOO
constamment servi des ressources de la France, de ses armées, de son argent , et avec cela, il mourut populaire, laissant à son (ils Jean sans Peur un grand parti dans le royaume.
Philippe le Hardi était, dans son intérieur, un homme rangé et régulier; il n’eut d’autre femme que sa femme , la riche et puissante héritière des Flandres et de tant de provinces, et qui lui aidait à les maintenir. Il fut toujours bien avec le clergé ; il le défendait volontiers au conseil du roi ; du reste , donnant peu aui églises
On ne lui reproche aucun acte violent. Eut -il connaissance de l’assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l’évéquc de Laon? La chose est possible, mais encore moins prouvée.
Ce politique mettait dans toute chose un faste royal, qu'on pouvait prendre pour de la prodigalité, et qui sans doute était un moyen. Le culte était célébré dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun roi ; la musique surtout nombreuse, excellente. Dans les occasions publiques , dans les fêtes, il tenait à éblouir, et jetait l'argent. Lorsqu'il alla recevoir h Lélinghen, Isabelle de France, veuve de Richard II, que Henri IV renvoyait, il déploya un luxe incroyable, inconvcnaut dans une si triste circonstance, mais il voulait sans doute imposer à scs amis les Anglais. Au reste, il ne lui en coûta rien, il proGla de cette dépense pour se donner, au nom du roi de France , une énorme {tension de trente-six mille livres 3. Il en fut de même au mariage de son second Dis ; il donna à tous les seigneurs des Pays-Bas qui y assistaient, des robes de velours vert et de satin blanc, et leur distribua pour dix mille écusde pierreries; il avait pourvu d'avance à ces dépenses en se faisant assigner, sur le trésor de France, une somme de cent quarante mille francs *.
La rançon de son Dis, loin de lui coûter, fut pour lui une occasion de lever des sommes énormes. Indépendamment de tout ce qu'il tira de la Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom
sur le caractère de Philippe le Hardi. Introd. h l'Hist . de Charles VI, p. 96.
1 Quamvis earum ( ecclesiarura ) largos non extiterit dilator... Religieux de Saint-Denis, ms., folio 420.
3 D. Plancher, Hist. de Bourgogne, t. III, p. 179.
* Id., ibid., p. 183, note 24, p. 575.
* D. Plancher, Hist. de Bourgogne, 22 déc. 1400, Preuves, p. 198.
* Cura pro quotidiauis expensis repetebantor peconia... relut damnabile crimen reputabatur. Religieux de Saint-Denis, ms., folio 420.
* Glossairede Lnurièrr, t. I,p.206. Michelet, Origines du droit iiv. IV ch. XIII.
7 Gloss. deLaorière, t.I, p. 42. - Larruonciationdela
du roi, quatre- vingt mille livres. Nous voyons le même fils, h peine de retour, tirer encore, l'année suivante , douze mille livres de Charles VI 4. Cette ; maison si riche ne méprisait pas les plus petits gains.
Le duc de Bourgogne n'aimait pas à payer. Ses trésoriers n'acquittaient rien , pas même les dépenses journalières de sa maison s. Quoiqû’il laissât à sa mort une masse énorme , inestimable , de meubles, de joyaux, d’objets précieux, il y avait lieu de craindre qu'ils ne suffissent point à payer tant de créanciers. Plutôt que de toucher aux immeubles, la veuve se décida à renoncer à la succession des biens mobiliers.
Ce n’était pas chose simple , au moyen âge, que cession et renonciation. Ledébiteur insolvable faisait triste figure ; il devait se dégrader lui- même de chevalerieens’ôlant le ceinturon. Dans certaines villes, il fallait que. par-devant le juge et sous les huées de la foule, •< il frappât du cul sur la pierre6.» La cession du débiteur était honteuse. La renonciation de la veuve était odieuse cl cruelle. Elle venait déposer les clefs sur le corps du défunt, comme pour lui dire qu’elle lui rendait sa maison , renonçant à la communauté , et n’ayant plus rien à voir avec lui ; elle reniait son mariage 7. Il n'y avait guère de pauvre femme qui se décidât â boire une telle honte, â briser ainsi son cœur... Elles donnaient plutôt leur dernière chemise.
La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d’une audace virile accomplit bravement la cérémonie 9. Elle descendait, comme Charles le Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre, et de Philippe le Bel*. La petite-fille de Jeanne, Marguerite, avait fondé avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que , voyant son fils le comte de Flandre hésiter à accepter pour gendre Philippe le Hardi, elle lui montra sa mamelle, cl lui dit que s’il ne consentait, elle trancherait le sein qui l'avait nourri 10.Ce mariage, comme nous l'avons vu , mit tout un empire dans
veuve n’est pas en effet sans analogie avec le reniement du mariage, par laquelle la loicleCaatille permettait à la femme noble, qui avait épousé un roturier, de reprendre sa noblesse à la mort de son mari. Il fallait qu’elle allât à l’église avec une hallebarde sur l’épaule; là , elle touchait de la pointe la fosse du défunt et elle lui disait : » Vilain, garde ta vilainie, que je puisse reprendre ma noblesse. • Note communiquée par M. Rossew Saint- Hilaire. Michelet, Origines du droit, suppI. au Iiv. I.
» Et de ce demanda instrument à un notaire public, qui esloit là présent. Moustrelet, 1. 1, p. 142.
9 f'oy. plus haut, p. 40 1 , 402, 443.
10 Gnl lut, Mémoires historiques des Bourgougnous de la Franche-Comté, 1592, p. 540.
les main* de ia maison de Bourgogne. La seconde Marguerite, petite* fille de l'autre femme de Philippe le Hardi, digne mère de Jean sans Peur, aima mieux faire cette banqueroute solennelle , que de diminuer d'un pouce de terre les possessions de sa maison. Elle connaissait son temps , cet âge de fer et de plomb. Ses fils n'y perdirent rien , ils n'en furent ni moins honorés ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce qu’on avait à craindre de ces princes ; le peuple est pour ceux qui font peur.
La mort de Philippe le Hardi semblait laisser le duc d'Orléans maître du conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui couvraient Paris au nord , Coucy, Ham, Soissons. Avec la Fère, Chàlons, Château-Thierry, Orléans et Dreux, il possédait ainsi une ceinture de places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai, au midi le poste important d’Elampe9 *.
Le duc d’Orléans obtint de son pape une défense au nouveau duc de Bourgogne de se mêler des affaires du royaume *, Pour que cette défense signifiât quelque chose , il fallait être le plus fort. Il ne put empêcher Jean sans Peur d’entrer au conseil, cl non -seulement lui, mais trois autres qui n’étaient qu’un avec lui, ses frères , les ducs de Limhonrg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne. Jean sans Peur, suivant la politique de son père, commença par se déclarer contre la taille que faisait ordonner le duc d'Orléans pour la continuation de la guerre, déclarant qu’il empêcherait ses sujets de la payer. Paris, encouragé, n’avait pas envie de payer non plus. Eu vain, les crieurs qui proclamaient la taxe, annonçaient en même
1 II se Pétait fait céder en 1400 par le duc de Berri.D. Plancher, Dist. de Bourgogne, t. III, Preuves, p. 104.
* Meyer, folio 220.
5 Ut de talliâjamcollecti populusnon murmurarct, quia indè multn oppida hnstium in Lcmovicino et alibi capta fuerant isto anno. Religieux de Saint-Denis, ras., folio 440.
4 Ne quisensem vel cultellum, nisi ad usum prandii seenm ferre I. ld., ibid.
4 Cela ressort d’une infinité de faits de détail. Un historien dont l'opinion est bien grave en ce qui louche l’économie politique, et que d'ailleurs on ne peut soupçonner d'oublier jamais la cause du peuple, M. de Sistoondi a compris ceci comme nous : • L’agriculture n’était point détruite en France, quoiqu’il semblât
qu'on eut fait tout ce qu'il fallait pour l'anéantir. Au contraire , les granges brûlées par les dernières expéditions des Anglais avaient été rebâties, les vignes avaient été replantées, les champs se couvraient de
moissons. Les arts , les manufactures , u’élaienl point abandonnés ; au contraire, il parait qu'ils employaient
temps que celle de l’année dernière avait été bien employée, qu'on avait repris plusieurs places du Limousin *. Le peuple de Paris uc se souciait du Limousin ni du royaume; il ne paya point. Les prisons se remplirent, les places se couvrirent de meubles à l’encan. L'exaspération était telle, qu'il fallut défendre , à son de trompe, de porter ni épée ni couteau 1 * * 4 * *.
Tout porte à croire que les impôts n'étaient pas excessifs, quoi qu'en disent les contemporains. La France était redevenue riche par la paix ; la maind’œuvre était â haut prix dans les ciliés. Le fisc levait plus facilement six francs par feu, qu’il n’aurait levé un franc cinquante auparavant *. Mais cct argent était levé avec une violence, une précipitation, une inégalité capricieuse, plus funeste que l'impôt même.
Que le peuple eût ou n'cûl pas de l’argent, il n'en voulait pas donner. On lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le duc d'Orléans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrêté à Metz six charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle *. Les esprits les plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps croit que la taxe précédente avait fourni la somme monstrueuse de huit cent mille ccus d'or 7, et que le duc et la reine avaient tout mangé. Pour joger ces assertions, pour apprécier l'ignorance et la malveillance avec laquelle on raisonnait des ressources du royaume, il faut voir le beau plan que le parti du duc de Bourgogne proposait pour la réforme des finances. « Il y a, disait-on, dans le royaume, dix-nept cenl mille villes, bourgs et villages ; ôtonacn sept cenl mille qui sont ruinés ; qu’on impose
un plus grand nombre de bras dans les villes, â eu juger par les statuts de corps de métiers qui se multipliaient dans toutes les provinces , et pour lesquels on demandait chaque année de nouvelles sanctions royales. La richesse, si barbarcmeut enlevée à ceux qui l'avaient produite, était bientôt recréée par d'autres; et il faut bien que ce fut avec plus d’aboudance encore , car le produit des tailles et des impositions, loin de diminuer, s'elait considérablement accru. Le roi levait plus facilement six francs par feu dans l'année, qu'il n'aurait levé un franc cinquante ans auparavant. » Sismondi. Histoire des Français, t. XII, p. 175.
* Cùm regina ex illis sex cquos oneralos auro monetato in Alemaniam milterct, boc in prsrdam venit Metensium (de ceux de J/e/s), qui a conductoribus didiccrunt quod alias linanliam similem in Alemaniam coiifluxcrant , undè mirati sunl tnulli , cum sic veilet depauperare Franciam ut Alemanos dilaret. Religieux de Saint-Denis, ms., folio 440.
7 Mihi pluries de summâ sciscitauli responsam est, quod oelies ad centum millia scuta atiri vouera t, quant lamen propriis deputaverant usibus. ld., folio 43i*.