‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 333 sur 398 · LIVRE VIII. LE DK. D'ORLEANS, LE M C DE BOlRGOCNK · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. LE DK. D'ORLEANS, LE M C DE BOlRGOCNK

les autres à vingt écus seulement par an , cela fera vingt millions d’écus ; en payant bien les troupes, la maison du roi, les collecteurs et receveurs, en réservant même quelque chose pour réparer les forteresses, il restera trois millions dans les coffres du roi. » Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est justement celui sur lequel s'appuie le facétieux recteur de la Satire Ménippéc *.

Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant était présente. Le saint homme ne parla qu’avec plus de violence, et probablement sans bien savoir qui il servait par cette violence. Il n'y a pas de meilleur instrument pour les factions que ces fanatiques qui frappent en conscience. Dans sa harangue, il attaquait péle-méle les prodigalités de la cour, les abus, les nouveautés en général , la danse, les modes , les franges, les grandes manches 1 2 3. Il dit, en face de la reine, que sa cour était le domicile de dame Vénus, etc. *.

On en parla au roi, qui, loin de se fâcher, voulut aussi l'entendre. Devant le roi, il en dit encore plus : Oue les tailles n’avaient servi à rien; que le roi même était vêtu du sang et des larmes du peuple ; que le duc ( il ne le désignait pas autrement) était maudit, et que, sans doute. Dieu ferait passer le royaume dans une main étrangère4 *.

Le duc d'Urlcans, si violemment attaqué, n’cssayait point de regagner les esprits. On l'accusait de prodigalité ; il n’en fut que plus prodigue ; il y avait trop peu d’argent pour la guerre, il y en avait assez pour les fêtes , les amusements. Éloigné si longtemps du gouvernement par ses oncles, sous prétexte de jeunesse, il restait jeune en effet; il avait passé la trentaine, et n’en était que plus ardent dans ses folles passions. A cet âge d'action, l'homme que les circonstances empêchent d’agir, se retourne avec violence vers la jeunesse qui s’en va , vers les caprices d'un autre âge ; mais il y porte une fantaisie tout autrement diflicile, insatiable; tout y passe, rien n’y suffit; le plaisir d’abord, mais c’est bientôt fini; puis, dans le plaisir, l’aigre saveur du péché secret; puis le

1 Religieux de Saint-Denis, folio 403 verso. — Salira Ménippée (Ratisb., 1700), t. I,p. 15.

3 Loricatis, flmbriatis et manicatis veslibus. Religieux, 449 verso.

2 Domina Venus. Relig., 448 verso. — Cel augustin , qui prêcha contre le duc d’Orlêaus, lui avait dédié un

livre, qui peut-être n'avait pas été assez, payé. Mém. Académ., t. XV, p. 705-808.

4 Te induere de substanlii , lacrimis et gemitibus

miserriraæ plebis. Religieux de Saint-Denis, folio 440

verso. — Timcbat quin Dcus ivgnum transferret ad

exlraneot. Id., folio 150.

secret dédaigné, les jouissances insolentes du bruit, du scandale.

La petite reine de Charles VI n’était pas ce qu’il lui fallait; il n’aimait que les grandes dames, c’està dire les aventures, les enlèvements, les folles tragédies de l’amour. Il prit ainsi chez lui la dame deCanny,etilla garda, au vu et su de tout le monde, jusqu’à ce qu’il en eut un fils *. Ce fut le fameux Dunois.

Fut-il l’amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de Jean sans Peur, et de la reine isabeau , propre femme de son frère , la chose n’est pas improbable. Ce qui est sûr, c’est qu'il semblait fort uni avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si élroiteallianccd’un jeune homme trop galant, avec une jeune femme qui sc trouvait comme veuve du vivant de son mari ,tri'élail rien moins qu’édifiante.

Maître de la reine , il semblait vouloir l’étre du royaume. Il profila d’une rechute de son frère pour se faire donner par lui le gouvernement de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes, avait été convoitée par le feu duc de Bourgogne. Le duc d’Orléans, qui ne pouvait plos tirer d’argent de Paris, eût trouvé là d’autres ressources. C'était aussi des ports de Normandie qu’il eût pu le mieux diriger, contre l'Angleterre, les capitaines de son parti. I/cxpédition du comte de la Marche, préparée à Brest, n'avait abouti à rien; elle eût peutêtre réussi en partant d’IIonfleur ou de Dieppe. Les Normands, sans doute encouragés sous main par le parti de Bourgogne, reçurent fort mal leur nouveau gouverneur; il essaya en vain de désarmer Rouen6. Il y avait une grande imprudence à irriter ainsi cette puissante commune. Les capitaines des villes cl forteresses gardèrent leurs places, contre lui , jusqu’à nouvel ordre du roi.

Celte tentative du duc d’ürléaus sur la Normandie excita de grandes défiances contre lui dans l'esprit de Charles VI . lorsqu'il eut une lueur de bon sens. On s’adressa aussi à son orgueil. On lui apprit dans quel honteux abandon sa femme et son frère le laissaient 7 ; on lui dit que ses serviteurs

2 Religieux, folio 554. Xoustrvlet, t. I, p. 910.

2 Ceux de Rouen répondirent avec dérision : • Nous porterons nos armes au château, c’est-à-dire que nous irons armés, armés aussi nous reviendrons. Religieux de Saint Denis, ms., folio 453.

7 C’estoit grande pitié de la maladie du roy, laquelle luy tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutemcnt et louvisscment. Et ne le pouvoit- on faire despoùiller, etestoit tout plein de poux, vermine et ordure. El avoil uu petit lopin de fer, lequel il mit sccreltcmeiit au plus prés de sa chair. De laquelle chose on ne sçavoit rien, et luy avoit tout pourrv la

n'élaieol pl us payés, que ses enfa nls étaient négi i gés, ; qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux dépenses de sa maison. Il demanda au Dauphin ce qui en était, l'enfant dit oui, et que depuis trois mois la reine le caressait et le baisait pour qu'il ne dit rien *.

On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelât le duc de Bourgogne; celui-ci, sous prétexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un cortège qui était plutôt une armée. Il amenait avec lui la foule de ses vassaux et six mille hommes d'armes. I,a reine et le duc d'Orléans se sauvèrent à Melun. I/es enfants de France devaient les suivre le lendemain ; mais le duc de Bourgogne arriva à temps pour les arrêter *.

Il avait besoin du jeune Dauphin s. En l'absence du roi, il lui lit présider un conseil , composé des princes, des conseillers ordinaires, où, de plus, on avait appelé, chose nouvelle, le recteur et force

pauvre chair, et n’y avoit personne qui ozast approcher de luy pour y remédier. Toutesfois il avoit un physicien qui dit, qu'il estoit nécessité d'y remédier, ou qu'il estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y avoit remède, comme il lui sembloit. Et advisa qu'on ordonnas! quelque dix ou douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement garnis dessous, pour doute qu'il lie les blessas! . El ainsi fut fait, et entrèrent les compagnons, qui estoient bien terribles k voir, en sa chambre. Quand il les vid, il fut bien eshabi, et vinrent de faict k luy : et avoit-on fait faire tous babilletnens nouveaux, chemise, gippon, robbe , chausses , bottes, qu’un portait. Ils le prirent, luy cependant disoit plusieurs paroles, puis le dépouillèrent, et luy vestirenl lesdites choses qu'ils avoient apportées. C'cstoit grande pitié de le voir, car son corps estoit tout mangé de poux et d'ordure. Et si trouvèrent ladite pièce de fer : toutes les fois qu'on le vouloit nettoyer, falloit queeefust par ladite mauiere. Juvéna) des Uursins, p. 177.

• 11 témoigna beaucoup de reconnaissance à une dame qui avait soin du Dauphin et suppléait h la négligence de sa mère. Il lui donna le gobelet d'or dans lequel il venait de lxiire ; Vas aureum quo vinum hnuseral. Religieux , ms., 455 verso.

1 Monstrelet, t. ! , p. 1G3. Le greffier du parlement, contre son ordinaire, raconte ce fait avec détail : Ce dit jour, le roy estant malade en son bostel de Saint- Pol, & Paris, de la maladie de l'aliénation de son entendement (laquelle a duré des l'an mil CCCIIIIXX et XIII, bors aucuns intervalles de resipicence telle quelle), et la roync et le duc d'Orlieua Loys frère du roy estant h Meleun , où Icn meuoit le Dauphin duc de Guienne aagié de IX ans environ et sa femme aagiée «le X ans ou environ, au mandement de la royue mère dudit Dauphin , Jehan «lue de Bourgoigne et contes de Flandres, cousin germain du roy et père de la femme •indit Dauphin (qui venoit au roy comme leu disoit pour faire hommage après le décès de Philippe sou

docteurs de l'université *. Là, maître Jean «le Nyeile, un docteur de l'Artois, serviteur du duc , de Bourgogne, prononça une longue harangue sur les abus dont son maître demandait la réforme. Il termina en accusant le duc d'Orléans de négliger la guerre des Anglais, montrant comment celle guerre était juste, prétendant qu'avec les subside» annuels, les tailles générales, et l'emprunt fait récemment aux riches et aux prélats, on pouvait bien la soutenir.

On ne peut que s’étonner d’un tel discours, lorsqu'on voit, qu'alors même, le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre s, venait de traiter avec les Anglais, et que, de plus, il avait donné l’exemple de ne rien payer pour la guerre. Le parti d'Orléans à ce moment même reprenait dix- huit petites places, puis soixante dans la Ouienne. Le comte d’Armagnac leur offrait la bataille sous le* murs de Bordeaux *. Le sire de Savoisy fit une

père, oncle du roi, jadis de ses terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit gouvernement de ce royaume ) soupcoouans comme leu disoit que la royne n'eut mandé ledit Dauphin pour sa venue, chevaucha hastivemenL et soudainement , k tout sa genl armée de Louvrcs en Parisis où il avoit gen, en passant par Paris environ VII heures au matin , et a consuit ledit Dauphin son gendre qui avoit gen k Ville- Juyve à Gcnisy, et ledit Dauphin iiiterrnguc après salus où il aloit et si voudroit pas bien retourner en sa bonne ville de Paris , a respondu que oy, comme leu disoit, le ramena environ XII heures coutre le gré du marquis du Pont cousin germain du roy et dudit duc et contre ! lu grc du frère de la royue qui le menoient, auquel Dauphin alèrent au-devant le roy de Navarre cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles du roy et plusieurs autres seigneurs qui estoient k Paris, et le menèrent ou chastcau du Louvre pour estre plus seurement ; dont se tindrent mal contens , lesdits ducs d'Orlieus et la myne, telement que hine ende s'assemblèrent à Paris du cousté dudit duc de Bourgogne le duc de Lambourt sou frère k grand nombre de gens d'armes, et ou plat-paiz plusieurs de plusieurs paiz et k Meleun et ou paiz environ du coslé du duc d'Orliens plusieurs , comme len disoit. Quil eu avendra ? Dieu y pourvoi , car eu lui doit estre espérance et science et • non iu princibus nec in Hliis hominum. in quibus non est salus. « Archives, Registres du Parlement, Conseil, vol. XII, folio 923, 10 août 1405.

3 11 logea avec le Dauphin, pour être plut sûr de lui. Monstrelet, 1. 1, p. 165.

4 Nec ibi defuerunt cum consiliariis regis rector alm* Duiveraitatis parisiensis , atque in utroqoe jure multi ductorcs et magislri. Religieux de Saint - Denis , ms., 455 verso.

* l ogez plus haut. — Archives, Trésor des chartes. J, 575.

4 Le comte d'Armagnac prit d’abord r/it-kntl petites places, selon le Religieux, ms., 460 verso : Burdega-

D igiti. : ! J. *.Qa©gie

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