‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 339 sur 398 · MS · texte numérisé non relu

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aspects nouveaux, ou distingue tous les liens divers par lesquels il tenait au monde. Ainsi , quand vous arrachez le lierre du chêne qui le soutenait , vous apercevez dessous, d'innombrable ûls vivaces, que jamais vous ne pourrez déprendre de l'écorce où ils onl vécu; ils resteront brises, mais ils resteront *.

Chaque homme est une humanité, une histoire universelle... El pourtant cet être, en qui tenait une généralité intime, c'était en même temps un individu spécial, une personne, un être unique, irréparable, que rien ne remplacera. Rien de tel avant, rien après ; Dieu ne recommencera point. Il en viendra d’autres sans doute; le monde, qui ne se lasse pas, amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais semblables, jamais , jamais...

Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que nous le pleurons; il n’en appartint que davantage à la pauvre humanité; il nous ressembla d'autant plus ; c'était lui , et c'était nous. Nous nous pleurons en lui nous-mêmes , et le mal profond de notre nature.

On dit que la mort embellit ceux qu'elle Crappc, el exagère leurs vertus ; mais c’est bien plutôt en général la vie qui leur faisait tort. La mort , ce pieux el irréprochable témoin, uous apprend, selon la vérité, selon la charité, qu'en chaque homme, il y a ordinairement plus de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc d’Orléans, on connut ses aumônes. Ou avait parlé de ses galanteries; on ne savait pas assez que cette heureuse nature avait toujours conservé , au milieu même des vaines amours, l’amour divin et l’élan vers Dieu. On trouva aux Célestins la cellule où il aimait

1 Je faisais l’antre jour celle observation dans la forêt de Saint-Germain (13 septembre 1839).

* Selon l'apologiste du duc d'Orléans (Religieux de Saint* Denis, ms., folio 594), il disait tous les jours le bréviaire : Uoras caiionicas dierbat.— Il avoit, dit Sauvai, sa cellule dans le dortoir des Célestins, laquelle y est encore en son entier. Il jeûuoit , veilloit avec les religieux, venoil à matines comme eux durant l’Avent et le Carême. Ce prince leur a donné la grande Bible en vélin, enluminée, qui avoit été à son père Charles V, et qu'on voit dans leur bibliothèque , signée de Charles V et de Louis duc d'Orléans. Il leur donna aussi une autre grande Bible eu cinq volumes in-folio, écrite sur le véliu, qui a toujours serti et sert encore pour lire au réfectoire. Sauvai, 1. 1, p. 400.

* Qu'il lui avoit été emblé , et qu'il n'y avoit h peine des enfans qui fust si bien taillé de venger la mort de son père qu'il estoit. Juvéna) des Ursins , p. 197.

* Considérant le mot du prophète : • Bgo sunt verrais et noü liomo , npprobrium hominum et abjectio plebis; • je veux ri ordonne que la remembrauce de

| à sc retirer J. Lorsqu’on ouvrit son testament , on 1 vit qu’au plus fort de scs querelles , cette âme sans üel était toujours confiante, aimante pour scs plus j grands ennemis.

Tout cela demande grâce... Eh! qui ne pardonnerait, quand cet homme, dépouillé de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est apporte dans l’Égli9e, et attend sou jugement? Tous prient pour lui , tous l’excusent , expliquant scs fautes par les leurs, et se condamnant eux- mêmes... j Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutôt.

Personne n’avait plus à se plaindre du duc d’Orléans, que sa femme Valenline; elle l'avait toujours aimé , et toujours il en aima d’autres. Elle ne l’excusa pas moins autant qu'il était en elle;

! elle prit comme sien avec elle le bâtard de sou mari , el l'éleva parmi scs enfants. Elle l'aimait i autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant | d'esprit el d'ardeur, l’Italienne le serrait, lui disait : « Ah ! lu m’as été dérobé ! c'est loi qui vengeras ton père *. »»

La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette consolation. Elle n’eut pas celle d'élever au mort l'humble tombe •* de trois doigts au-dessus de terre » qu'il demandait dans sou testament J; elle ne put meme lui mettre sous la tète » la rude pierre, la roche » qu'il voulait pour oreiller. Louis d’Orléans , proscrit dans la mort , attendit cent ans un tombeau.

Aux premiers âges chrétiens, dans les temps de : vive foi, les douleurs étaient patientes; la mort 1 semblait un court divorce; elle séparait, mais pour réunir. Un signe de celle foi dans l ame, dans la réunion des âmes , c'est que , jusqu'au douzième siècle, le corps, la dépouille mortelle, semble avoir

mon visage et de mes mains soit faite sur ma tombe : en guise de mort , et soit madicle remembrauce vêtue ; de l'habit desdicts religieux célestins , ayant dessous , la tête au lieu d'oreiller une rude pierre eu guise et j manière d'une roche, et aux pieds, au lieu de lions... 1 une autre rude roche... Et veux... que madicle tombe ne soit que de trois doigts de haut sur terre, et soit faictede marbre noir cslevéc et d’albâtre blanc,... et que je tienne en mes deux mains un livre ou suit escril le psaume : * Quicumque vull salvus esse... • Autour de ma tombe soient escrits le Pater, l'Ave et le Credo.

■ Testament de Louis d’Orléaus, imprimé par Godefroy, à la suite de Juvéual des Ursins, p. G33.

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Epislaplie de feu Lov», duc d'Orléans. Bibl. royale, ms. Colbert, 3403 ; Rrgius, 9081, 5.

moins d’importance; elle ne demande pas encore de magnifiques tombeaux ; cachée dans un coin de l’église, une simple dalle la couvre 1 ; c'cst assez pour la désigner au jour de la résurrection : « H inc surrecLura 3. »

Au temps dont nous écrivons l’histoire, il y avait déjà un changement, peu avoué, d’autant plus profond. Même dévotion extérieure, mais la loi était moins vive; au plus profond des coeurs, à leur insu, l’espoir faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisément charmer aux promesses de l'avenir; aux pieuses consolations, elle opposait le mol de Valenline : « Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien s. »

S’il lui restait quelque chose, c'était de parer la triste dépouille, de glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une église, dont ce mort serait le dieu.

Vains amusements de la douleur, qui ne l’arrêtent pas longtemps. Quelque profond que soit le sépulcre, elle n’en ressent pas moins à travers les puissantes attractions de la mort; elle les suit... La veuve du duc d’Orléans vécut ce que dura sa robe de deuil.

C’est que les mots de l'union : fous devenez mime chair , ne sont pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu’ils aient donc leur effet suprême... Jusque-là, il va chaque jour heurter celle tombe à l’aveugle, l’interroger, lui demander

' J'ai indiqué ccei plus haut, p. 375.

1 Cette inscription, la plus belle peut-être qu'on ait jamais lue sur une tombe chrétienne, a été placée par mon ami, M. Fourcy (bibliothécaire de l'École polytechnique), sur celle île sa mère.

3 La devise de Valcnlinc se lisait dans sa chapelle aux Cordeliers de Blois. Ai t de vérifier les dates, in-f®, t. II, p. 711.

4 Lopes parle seulement de la translation du corps : Como foi trellada Dona Enez , etc. Collecçao de livros incdilos. 1810, t. IV, p. 113. M. Ferdinand Denis, dans ses intéressantes chroniques de l'Espagne et du Portugal , 1. 1 , p. 157, cite le texte principal ( de Faria y Sonza ) qui appuie la tradition : » Le roi se rendit à l’église de Santa-Clara , où il fit exhumer le corps de la femme qu'il chérissait. Il ordonna que son liiez fût revêtue des ornements royaux, et qu'on la plaçât sur un trône où ses sujets vinreut baiser les ossements qui avaient été une si belle main. « Un savant Portugais, U. Corvatho, assurait avoir vu, il y a quelques années, le corps d'Inès bien conservé : • Seulement la peau avait pris le ton du vélin bruni par le temps... « ( Ibid., 1. 1, p. 105. ) M. Taylor, en 1855, n'a plus trouvé que des ossements dispersés sur les dalles du couvent d'Alcobaça , et il les a pieusement inhumés. Voyage pittoresque en Espague et en Portugal, liv. XIII. — Je trouve encore dans les Chroniques, traduites par M. Ferdinand Denis ( t. i , p. 78), un fait curieux qui caractérise, autant que l'histoire d'Inès, le maléria-

comple... Elle ne sait que répondre; i) aurait beau la briser, qu’elle n’en dirait pas davantage... En I vain, s’obstinant à douter, s’irritant, niant la mort, il arrache l'odieuse pierre; en vain , parmi les défaillances de la douleur et de la nature, il ose soulever le linceul . et montrant à la lumière ce qu’elle ne voudrait pas voir, il dispute aux vers le ; je ne sais quoi , informe et terrible , qui fut pourtant Inès de Castro 4.

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