REFORMA DAÎÏS L’ÉTAT ET DAX* L’EGLISE
[1407] L’étranger qui visite la silencieuse Vérone ; et les tombeaux des la Scala, découvre dans un coin une lourde tombe sans nom *. C'est, selon i toute apparence, la tombe de l'assassiné 6. A côté, | s’élève un somptueux monument à triple étage de statues, et par-dessus ce monument, sur la tête des saints et des prophètes, plane un cavalier de ! marbre. C'est la statue de l’assassin. Can Signorc de la Scala tua son frère dans la rue en plein jour , | et lui succéda. Cela ne produisit, ce semble, ni | étonnement, ni trouble7. Le meurtrier régna dualisme poétique de ces temps, c’est l’histoire du bon | vassal qui ue veut pat rendre son château au nouveau roi avant de s'assurer de la mort de son maître Sa riche 11. Il va à Tolède où Sanchc était mort exilé, enlève la pierre, reconnaît le mort , et accomplit son serment I féodal en lui remettant an bras droit les clefs duchâteau qu’il lui a autrefois confiés.
6 In terra, e mcze sepolte, son prima tre arche di marrao nostrale, quali non si sa per quai di quesla eau servissero, poichè non hanno iscrizione alcuna; beu hanno l'arme sopra i coperchi , e nel meso di uho ai reiie lu scala con aguila sopra,
E'u su la scala porta il sanlo uccello.
Dante, Parad., xvii,73. Maffei, Yerona illustrât*, parte terza, p. 78, ed. in-folio.
4 Si ma mémoire ne me trompe, il y a pris de là, dans Vérone, plusieurs lieux dont les noms rappellent cct événement : Via dcll* ammazato, Via drlle quatre spade, Volto barbaro, etc. — Ma conjecture semble appuyée par le passage suivant : Sepultus... exiguâ nus pompa tantum, cuin cives vrrereutur ne nflénderent fratrem. Torelly Sarayua* Veronensis hist. Veron.,lib. secundo; Thesaur. antiquit. liai. Grævii et Burmauni t. noni parte seplimâ, cnlonn. 71.
7 Csede bac à civibus et populo percepta , quilibet quietus rcmansit... Approhata fuit ejus mens... Excla-
j màrunl omnes *. Vivat Dominus noster... Ibid., co- ' lonn. 70-71.
LIVRE VIII. - LUTTE DES DEUX PARTIS.- ESSAIS DE RÉFORME. 1408-1111. #87
ccmcnt pendant seize années; et alors sentant sa fin venir, il donna ordre à ses affaires , lit encore étrangler un de ses frères qu’il tenait prisonnier, et laissa la seigneurie de Vérone «à son bâtard , comme tout bon père de famille laisse son bien à son fils.
Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc d'Orléans. La France n’en prit pas si aisément son parti. S’il n'eut pas un tombeau de pierre 1 2 , il en eut un dans les cœurs. Tout le pays sentit le coup, et en fut profondément remué, et l’Etat, et la famille, et chaque homme jusqu’aux entrailles. Une dispute, uneguerre de trente années commença; il en coûta la vie à des millions d'hommes. Cela est triste, mais il n'en faut pas moins féliciter la France et la nature humaine.
«i Ce n’était pourtant que la mort d’un homme, » dit froidement le chroniqueur de la maison de Bourgogne3 *. Mais la mort d'un homme est un événement immense, lorsqu’elle arrive par un crime; c’est un fait terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais.
Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes les questions politiques, morales, religieuses, s'agitèrent à celte occasion8. La grande polémique des temps modernes, elle a commencé pour la France, par le sentiment du droit, par l’émotion de la nature, par la douce et sainte pitié.
Où se livra d’abord ce grand combat? Là même d’où partit le crime, au cœur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du mort allèrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps, et lui donner l’eau bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui -même l’acte selon la vérité : «Jamais plus méchant et plus traître meurtre n’a été commis en ce royaume. » Le vendredi au convoi, il tenait un des coins du drap mortuaire, et pleurait comme les autres *.
Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n’y avait pas là d’hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul doute que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix de sa vie. Mais cela n’était pas en lui. Il fallait
1 Ce tomlirau ne fut élevé qae par Louis XII.
3 ... Pour la mort d’un seul homme... Monstrelet , t. I, p. 210.
9 Ces grandes questions semblent avoir déjà été débattues en France, à l'occasion de la fin tragique de Richard II. Poy. lettre «le Charles VI aux Anglais,
2 octobre 1409. Bibl. royale , ms., Fontanieu, 105-0;
Brienne, vol. 34, p. 297.
* Voy. plus haut, p. 504, note 5.
9 Se fecisse instigaulc Diabolo. Religieux, ms., fo-
lio 534. — Plus loin, l'apologiste du duc d'Orléans rap-
qu’il traînât A jamais ce fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire.
Lorsqu’il fut constant que les assassins avaient I fui vers la rue Maucon9cil , où était l'hôtel du duc j de Bourgogne, lorsque le prévôt de Paris déclara qu’il se faisait fort de trouver les coupables , si on lui permettait de fouiller les hôtels des princes, le duc de Bourgogne se troubla ; il tira à part le duc ; de Berri et le roi de Sicile, et leur dit tout pâle : « C’est moi ; le diable m’a tenté5 *. » Ils reculèrent ; le duc de Berri fondit en larmes, et ne dit qu’une parole : « J’ai perdu mes deux neveux. »
Le duc de Bourgogne s’en alla accablé, humilié, et l’humiliation le changea. L’orgueil tua le remords. Il sc souvint qu’il était puissant, qu’il n’y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisqu’enfin le coup était fait, le mal irréparable, il résolut de revendiquer son crime comme vertu , d’en faire , s’il pouvait, .un acte héroïque. Il osa venir au conseil. Il en trouva la porte fermée ; le duc de Berri l’y retint, en lui disant doucement qu’on ne l’y verrait pasavec plaisir. A quoi le coupable répondit, avec le masque d'airain qu’il s’était décidé à prendre: «Je m’en passerai volontiers, monsieur; qu’on n’accuse personne de la mort du duc d’Orléans; ce qui s’est fait, c’est moi qui l'ai fait faire.»
Avec ce beau semblant d’audace, le duc de Bourgogne n’était pas rassuré. Il retourna à son hôtel . monta à cheval et galopa sans s'arrêter jusqu’en Flandre. Dès qu’on sut qu'il fuyait, on le poursuivit ; cent vingt chevaliers du duc d’Orléans coururent après lui. Mais il n’y avait pas moyen de l'atteindre; aune heure il était déjà à Bapauine. Il ordonna, en mémoire de ce péril, que dorénavant les cloches sonnassent à cette heure -là. Cela s’appela longtemps l’Angelus du duc de Bourgogne,
Il avait échappé à scs ennemis, non à lui-même. A peine arrive à Lille, il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent invinciblement qu'il n’avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le roi et le royaume. Il reprit courage, rassembla les étals de Flandre, d’Artois, ceux de Lille et de Douai, et leur en fil répéter autant*. Il le fil dire, prêcher,
porte celte parole comme avouée «lu duc de Bourgogne lui-même : Tune dixit «juod Diabolus ad id ipsum lentaverat , et nunc sine verecundiA sibimet eonlradiccmlo dicit quod optimè fecit. Ibid., ms., folio 503.
6 Auxquels il fit remoutrer publiquement comment à Paris il avoit fait occire Louis duc d'Orléans ; et la cause pourquoi il i'avoit fait, il In fit lors divulguer par beaux articles et commanda que la copie en fût baillée par écrit h tous ceux qui la voudroient avoir; pour lequel fait il pria qu’on lui voulsisl faire aide à tous besoins qui lui pourroient survenir. A quoi lui lut
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écrire, el ces écriLs Turent répandus partout, tant il sentait le besoin de mettre son crime en commun avec ses sujets, de se faire donner par eux l'approbation qu'il ne pouvait plus se donner luimême , d’étouffer sous la voix du peuple la voix de son cœur.
Entre autres bruits qu'il fit répandre, on dit partout que le duc d'Orléans depuis longtemps lui dressait des embûches, qu'il n'avait fait que le prévenir1. Il fit croire cette grossière invention aux braves Flamands ; sans doute il eût bien voulu y croire aussi.
Cependant l'émotion du tragique événement ne s'affaiblissait pas dans Paris. Ceux même qui regardaient le duc d'Orléans comme l'auteur de tant d’impùts, et qui peut-être s'étaient réjouis tout bas de sa mort, ne purent voir, sans être touchés, sa veuve et ses enfants qui vinrent demander justice. La pauvre veuve, madame Yalentine, amenait avec elle son second (ils, sa fille el madame Isabeau de France , fiancée au jeune duc d'Orléans , el déjà veuve elle-même, à quinte ans. d'un autre assassiné, du roi d’Angleterre, Richard II. Le roi de Sicile, le duc de Berri , le. duc de Bourbon, le comte de Clermont, le connétable, allèrent au-devant. La litière était couverte de drap noir et traînée par quatre chevaux blancs. La duchesse était en grand deuil, ainsi que scs enfants et sa suite; ce triste cortège entra à Paris le 10 décembre, par le plus triste et le plus rude hiver qu'ou eût vu depuis plusieurs siècles 3.
Descendue à l’hùtel Saint- Paul, elle se jeta à genoux en pleurant devant le roi, qui pleurait aussi. Deux jours après elle revint par -devant le roi et
répondu des Flamands que très - volontiers aide lui feraient^ Les Flamands lui étaient d'autant plus favorables eu ce moment qu'il venait de leur obtenir uue trêve de l’Angleterre. Monclrclct, t. I, p. 907,931.
1 Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si l'on s'eu rapportait à la mauvaise traduction que le Laboureur a faite du Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p.694) : ■ Ces damèches de division causèrent un embrasement de haine et d’inimitié qu'on ne put esteindre et qui fit découvrir beaucoup d'apparence de conspirations sur la vie l'un de l'autre. » Il n*y a pas de conspirations dans le texte; il dit : In nccem mutuam diu visi Tueront publics aspirare. Fol. 509. — Cette récrimination atroce du meurtrier n'est, je crois, exprimée nettement que dans une chronique belge que j'ai déjà citée. Elle suppose, ce qui met le comble A l'invraisemblance, que le duc d'Orléans s’adressa à sou ennemi mortel, Raoul d'Auquvtonville, pour le décider à tuer le duc de Bourgogne : Avint ce nonobstant, par commune voix et renommée, si comme on disoit, que ledit Dorlicns avoit marchandé ou voloit marchander à Raoulet d'Actonviüe de tuer le duc de
son conseil , portant plainte et demandant justice. Le discours des avocats qui parlèrent pour elle , celui des prédicateurs qui firent l'éloge funèbre du dup d'Orléans , la lettre que son fils répandit quelques années après, sont pleins de choses louchantes cl d’une naïveté douloureuse.
« Yox sanguinis fratris tui clamat ad me de terrA.
» Tu peux , A roi, dire à la partie adverse cette parole quu dite le Seigneur à Caïn, après qu'il eut tué son frère... Certes oui, la terre crie el le sang réclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni d’un sang pur, celui qui o’aurait pas compassion d'une mort si cruelle.
» El toi , A roi Charles de bonne mémoire , si lu vivais maintenant, que dirais-tu? quelles larmes pourraient l'apaiser? qui t'empêcherait de faire justice d'une telle mort? Hélas! tu as tant aimé, honoré et élevé avec tant de soin l’arbre où est né S le fruit dont ton fils a reçu la mort ! Hélas ! roi Charles ! lu pourrais bien dire comme Jacob: Fera pessitna derorartl (ilium tncum, une bète trèsmauvaise a dévoré mon fils.
» Hélas ! il n'y a si pauvre homme , ou de si bas état en ce inonde , dont le père ou le frère ait été tué si traîtreusement , que ses parents el ses amis ne s'engagent à poursuivre l'homicide jusqu'à la mort. Qu'est-ce donc quand le malfaiteur persévère el s'obstine dans sa volonté criminelle?... Pleurez, princes cl nobles, car Icchcminest ouvert pour vous faire mourir en trahison el à l'improvisle ; pleurez, hommes, femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix cl de la tranquillité vous c«t ôtée, puisque le chemin vous est montré pour
Bourgogne, lequel fait fu découvert par ledit Raoulet au duc de Bourgogne. Chronique ms., uoROI, D (Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles), folio 999.
3 Au commencement de janvier MOB. il fait si froid que le parlement ne tient paa séance... Il ns pouuil be soigner : Is grephicr marne, combien qu'il eust prias feu deles lui, en une paelette, pour garder lancre ils son cornet de geler , lancre se geloil en sa plume, de 2 ou ô moi en 3 tnos , et tant que enregistrer ne pouoit... Ce récit est quatre fois plus long que celui de la mort du duc d'Orléans. Lesglaçous empèclioient les moulins de fonctionner : il yeutdisette.Quandlagelée cessa, les ponts furent emportés. Le greffier termine par ces mots : ... Et es cas, arec l’occision de feu monseigneur Lois duc D Orléans frère du roy ( de QUO sues* , mknss xovkmbhi ) , a esté a y r tint merveille en ce royaume... Il parait qu'il y : eut vacance pendant nu mois. !«' jour de février : Cu- ! ria r acat, pour ce qu’il n’a osé passer la riciire pour aler au Palais pour la grant impétuosité et force d’elle. Car aussy croit-elle toujours. Archives, Registres du parlement, Conseil, vol. XIII, folio 11 ; et Plaidoiries, Matinée VI, folio 40.
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occire et porter le glaive contre les princes , et qu'ainsi vous voilà en guerre, en misère, en voie de destruction. »
I.a prophétie ne s’accomplit que trop. Celui contre lequel ou venait d’accueillir cette plainte, j celui qu’on jugeait digne de toute peine, d’amende ’ honorable, de prison, il n’y eut pas besoin de le poursuivre; il revint de lui-méme, mais en maître; l’on n’avait que des plaidoiries à lui opposer. Il revint, malgré les plus expresses défenses, entouré d'hommes d’armes, et ût mettre sur la porte de son hôtel deux fers de lances, l’un affilé, l’autre émoussé 1 * , pour dire qu'il était prêt à la guerre et à la paix, qu’il combattrait aux armes courtoises, ou, si l’on aimait mieux, à mort. Les princes avaient été jusqu’à Amiens pour l'empécher de venir. Il leur donna des fêtes, leur fit entendre d’excellente musique, et continua sa route jusqu'à Saint-Denis, où il fit ses dévotions. Là . nouvelle défense des princes 3. Mais il n'entra pas moins à Paris. Il se trouva des gens pour crier : « Noël au bon duc * ! « Le peuple croyait qu’il allait supprimer les taxes. Les princes l’accueillirent ; la reiue, chose . odieuse , se contraignit au point de lui faire bonne mine.
Tout semblait rassurant ; et pourtant, en entrant : dans la ville où l'acte avait été commis, il ne pou- | vait s'empêcher de trembler. Il alla droit à son i hôtel , fit camper toutes ses troupes autour. Mais son hôtel ne lui semblait pas sùr. Il fallut, pour calmer son imagination, que dans son hôtel même, on lui bâtit une chambre tout en pierres de taille, et forte comme une tour4 *. Pendant que scs maçons travaillaient à défendre le corps , scs théologiens faisaient ce qu’ils pouvaient pour cuirasser l'âme. Déjà il avait les certificats de scs docteurs de Flandre; mais il voulait celui de l’université, une bonne justification solennelle en présence du roi , des princes, du peuple, qui approuveraient, au moins par leur silence. Il fallait que le monde entier suât à laver cette tache.
Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de
défenseurs parmi les gens de l’université. Son père et lui . avaient toujours été liés avec ce corps par la haine commune du duc d’Orléans et de son pape Benotl XIII. Ils avaient protégé les principaux docteurs. Philippe le Ilardi avait donné un bénéfice au célèbre Jean Gerson 6 ; son successeur pensionnait le cordelier Jean , tous deux grands adversaires du pape.
Toutefois , pour soutenir cette thèse que le partisan du pape avait été bien et justement tué, il fallailtrouvcrunaveugleet violent logicien, capable de suivre intrépidement le raisonnement contre la raison , l’esprit de corps et de parti contre l’humanité et la nature.
Cette logique n'était pas celle des grands docteurs de l’université , Gerson , d’Ailly, Clémengis. Ils restèrent plutôt dans l’inconséquence; dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveuglés. D'Ailly et Clémengis écrivirent contre le pape ; puis, quand ils craignirent d’avoir ébranlé l’Église même, ils se rallièrent à la papauté, Gerson attaqua le duc d'Orléans pour ses exactions ; puis il pleura l’aimable prince, il ûtson oraison funèbre.
Au - dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon coeur firent toujours équilibre à la dialectique, se trouvaient les vrais scolastiques, les subtils, les violents qui paraissaient les forts, les grands hommes du temps qui n’ont pas été ceux de l’avenir. Ceux-ci étaient généralement plus jeunes que Gerson, qui lui-méme était disciple de Pierre d’Ailly et de Clémengis. Ces violents étaient donc la troisième génération dans celle longue polémique, d'autant plus violents qu’ils y ; venaient tard , et ne pouvaient briller qu’en surpassant la violence des autres. Ainsi la Constituante fut dépassée par la jeune Législative, celle-ci par la très-jeune Convention.
Ces hommes n'étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme ou l’a dit, mais généralement de jeunes docteurs, estimés pour la J sévérité de leurs mœurs , pour la subtilité de leur i esprit, pour leur faconde. Les uns étaient des
1 Et se logea en l’hostel d’un bourgeois , nommé Jacques de Uaugart, auquel hôtel ledit duc fit pendre
par dessus l'huis par dehors deux lances, dont l’une si avoil fer de guerre et l’autre si avoit fer île rochct; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant h icelle assemblée que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui voudroit avoir à lui paix ou guerre, si le prensit. Moustrelel, t. I, p. 334.
3 A l'approche des troupes qui allaient occuper Pa- ;
ris, le parlement, avec sa prudence nrdiuaire, ne voulut
point se mêler des affaires de la ville ui drs précautions à prendre : Et si a esté louchié de requérir provision
pour la ville de Paris où plusieurs gens d'armes doivent .
non pertinent mtütia obstantihne; au moins, ny pourroit remédie r. Archives , Registres du parlement , Conseil, XIII, 10 février 1407 (1408), fol. 13 verso.
1 C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur bourguignon : Mctmcmeul les petits enians en plusieurs carrefours il haute voix crioicnt Noël. Monstrciel, t. I, p. 338.
4 Fist faire... à puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre, bien taillée, eu manière d'une tour. !d., ibid., p. 340.
4 Un canonicat de Bruges , auquel Gerson renom;. 4 de bonne heure. Du Pin, Gersomaua.
moines comme le cordelier Jean Petit , comme le carme Pavilly , l’orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de 1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marquèrent comme prélats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et Pierre Cauchon qui déposèrent le pape Jean XXI11 et jugèrent la Puccllc.
L’apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, était un Normand, animé d’un âpre esprit normand, un moine mendiant, de la pauvre et sale famille de saint François. Ces cordeliers, d’autant plus hardis qu’ils n’avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en avant. Au quatorzième siècle, ils avaient été pour la plupart visionnaires, mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu ; ils étaient alors ennemis de l’université. Mais , à mesure que le mysticisme fit place à la grande polémique du schisme , ils furent du parti de l'université, et au delà. Le cordelier Jean Petit u’avait pas le moyen d’étudier ; il fut soutenu par le duc de Bourgogne , qui l’aida à prendre ses grades et lui fit une pension '. A peine docteur, il se fit remarquer par sa violence. L’université l’envoya parmi ceux de scs membres qu’elle députait aux deux papes. Lorsque l’assemblée du clergé de France, en 1106, flottait et u’osait se déclarer entre l’université de Paris qui attaquait le pape Benoit , et celle de Toulouse qui le défendait, Jean Petit prêcha avec la fureur burlesque d’un prédicateur de carrefour, « contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la Lune, -dit Benoit. >« Il demanda et obtint que le parlement fit brûler la lettre de l’université de Toulouse. C’est alors que le parti de Benoit et du duc d’Orléans fut jugé vaincu, que les gens avisés le quittèrent1 * 3 * * * * , que ses
1 Cette pension n’était pas gratuite; Jean Petit nous apprend lui-même qu’il a fait serment au duc de Bourgogne : Je suis obligé à le servir par serment à loi faict il y a trois ans passés... Loi, regardant que j’es-
tois très-petitement bénéficié, m’a donné cliascun an bonne et grande pension pour moi aider à tenir aux escoles; de laquelle pension j’ai trouve une grand’partie de mes dépense! trouverai encore , s’il lui plaît de sa grâce. Monstrelct, 1. 1, p. 943.
3 Par exemple Savoisy. foi/, plus haut, p. 579.
8 Bien entendu qn’il ne faut pas chercher dans le discours de Jean Petit uu sérieux examen de ce pré-
tendu droit de tuer.
Qui a droit de tuer? Que la société l’ail elle- même (qu’elle doive du moins l'exercer toujours), cela est fort contestable. Dieu a dit : Non occidee. Coin qui a
tué sou frère. Dieu ne le tue point; il le marque au front. — La société ne doit-elle pas au moins luer/wur son nolul ? Ceci mène loin. Cléon affirme, daus Thucydide, qu’Alhèuvs doit, pour son salut, tuer tout un
lieuple, celui de Lesbos. — Eli admettant que la société
ennemis s’enhardirent, cl que, la suspension des prédications ayant suffisamment irrité le peuple . on crut pouvoir enfin tuer celui qu’on désignait depuis longtemps à la haine comme l’auteur des taxes et le complice du schisme.
L’université avait récemment arraché au roi l’ordre de contraindre par corps le pape qui refusait de céder. Ce pape avait été jugé schismatique, el ses partisans schismatiques. Par deux foison essaya d’exécuter cette contrainte par l’épée. La mort d’un prince qui soutenait le pape , semblait aux universitaires un résultat naturel de celle condamnation du pape; c’était aussi une contrainte par corps.
Je n’ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant que, si ce discours parut odieux à beaucoup de gens, personne ne le trouva ridicule. Il est divisé cl subdivisé selon la méthode scolastique, la seule que l’on suivit alors.
Il prit pour texte ces paroles de l’apôtre : « La convoitise est la racine de tous maux. » Il déduisait de là doctement une majeure en quatre parties, que la mineure devait appliquer. I*a mineure avait quatre parties de même pour établir que le duc d'Orléans tombant dans les quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s’étail rendu coupable de lèse-majeslé en quatre degrés. Il établissait, par le témoignage des philosophes, des pères de l’Église et de la sainte Écriture, qu'il était non-seulement permis , mais honorable et méritoire de tuer un tyran8. A cela il apportait douze raisons en l’honneur des douze apôtres , appuyées de nombreux exemples bibliques.
Cet épouvantable fatras n’a pas moins de quatre*
ait droit de tuer, un individu peut-il ac charger de tuer pour elle, sc faire juge du meurtre, juge et bourreau à lu fois?-— Tuer un tyran. Mais qu’est-ce qui a vu un tyran? Qui jamais, dans le monde moderne, a rencontré celte bête horrible de la cité antique? C’est un être disparu, tout autant que certains fossiles. Quel souverain des temps modernes (sauf peut-être un Ercelino , un Ali, un Djezzar) a pu rappeler le tyran de l'antiquité , ce monstre qui supprimait la loi dans une ville, sous lequel il n’y avait plus rien de sur. ni la propriété, ni la famille, ni la pudeur, ni la vie? — Cette confusion de termes et d’idées dans laquelle tomba d’abord l’étroit génie stoïcien , dans son ignorance et son mépris de l’histoire, produisit les sanglantes bévues de Cléomcne el de Brutus. — Au moyen âge, le malentendu augmenta ; l’homme du roi , Nogarct , trouveque l'ennemi du roi,Bnniface,c*t un tyran;étant tenu par devoir de chevalerie à défendre la république et le roi , il a dû arrêter ce tyran. Le prévôt Marcel ne tarde pas â appliquer la même doctrine, mais sur les amisdes rois. Ce qu'ils avaient semé, ils le recueillirent.
1.1 V RK Vlll. - LUTTE DES DEUX PARTIS. - ESSAIS DE RÉFORME. 1408-1414. #91
vingt- trois pages dans Monstrclet. Le copier, ce serait à en vomir. Il faut résumer. Tout peut se réduire à trois points :
1. Le duc de Bourgogne a tué pour Dieu '. Ainsi Judith, etc. Le duc d'Orléans n'clait pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme Holophcrne. Il était l'ennemi de Dieu, l'ami du diable; il était sorcier *. La diablesse Vénus lui avait douné un talisman pour se faire aimer, etc.
2. Le duc de Bourgogne a tué pour le roi. Il a, comme bon vassal , sauvé son suzerain des entreprises d’un vassal félon.
3. Il a tué pour la chose publique, et comme bon citoyen. Le duc d'Orléans était un tyran. Le tyran doit être tué , etc. s.
Mais il faut lire l'original. 11 faut voir, dans sa laideur, ce monstrueux accouplement des droits et des systèmes contraires. Le cruel raisonneur prend indifféremment et partout, tout ce qui peut, tant bien que mal, fonder le droit de tuer; tradition biblique, classique, féodale, tout lui est bon, pourvu qu'on tue.
Ce qui rend si repoussante celte apologie de l'assassinat, ce n'est pas seulement l'autorité du principe. Le Prince de Machiavel, qui souvent n’est pas moins atroce, est néanmoins un beau livre, élégant, froid, aigu, comme une belle lame d'acier. Les discours sanguinaires de nos terroristes, plus furieux qu'éloquents , ont toutefois le mérite de ne pas invoquer des principes contraires; ils en appellent seulement au principe abstrait de l'égalité; ils u'invoquent d’histoires que celles de Rome cl de la Grèce, qu’à la vérité ils ne comprennent guère.
Milton, sans la gravité sombre de son langage, serait ridicule par l’incohérence; il mêle la Bible et Rome. Quant aux Coups d’Étal de Gabriel Naudé, c’est le livre d’un pédant qui ne distingue rien, ne comprend rien, qui s’appuie des coups d'État de Homulns et de A ’uma pour justifier la Saint- Barthélemy 1 2 * 4.
1 Les légistes disent que toute occision d’homme, juste ou injuste, est homicide. Mais les théologiens disent qu'il y a deux manières d'homicides, etc. Monstrelet, t, I, p. 381.
2 M. Buchon dit que le détail des maléfices du duc d’Orléans, toujours omis dans les éditions antérieures tle Monstrclet , ne se trouve que dans le ms. 8347. Le tns. du roi I031U, ms. du commencement du quinzième siècle , est précédé d'une miniature eulumiuée qui représente un loup cherchant & couper une couronne surmontée d’une fleur de lis, tandis qu'un lion l’effraye et le fait fuir. Au bas, on lit ces quatre vers :
Par force le leu rompt cl tira A ses dents ul gris la couronne,
Et le lion par très grand ire
Le discours de Jean Petit ne mériterait guère plus d’allenlion , si c’était aussi l’œuvre individuelle du pédant, l’indigeste avorton éclos du cerveau d’un cuistre. Mais non ; il ne faut pas oublier que Jean Petit était un docteur très-important, très-autorisc. Cette monstrueuse laideur de confusion et d’incohérence, ce mélange sauvage de tant de choses mal comprises, c’est du siècle, et non de l’homme.
: J’y vois la grimaçante figure du moyen âge caduc, le masque demi-homme, demi-bèlede la scolastique agonisante.
L'histoire, au reste, ne présente guère d'objet plus choquant. On rirait de ce pêle-mêle d’équivoques, de malentendus, d'histoires travesties, de raisonnements cornas , où l'absurde s’appuie magistralement sur le faux. On rirait; mais on frémit. Les syllogismes ridicules ont pour majeure l'assassinat, cl la conclusion y ramène. L’histoire devient ce qu’elle peut. La fausse science, comme un tyran, la violente cl la maltraite. Elle tronque et taille les faits, comme clic ferait des hommeB. Elle lue l’empereur Julien avec la lance des croisades; elle égorge César avec le couteau biblique, en sorte que le tout a l’air d’un massacre indistinct d’hommes cl de doctrines, d’idées et de faits.
Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce traité de l’assassinat, quand les crimes du duc d’Orléans eussent clé prouvés, et qu'il eût mérité la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du duc de Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, après une réconciliation solennelle, après avoir mangé ensemble et communié de la même hostie! El l’avoir tué de nuit, en guet-apens, désarmé, ctait-cc d’un chevalier? Un chevalier devait l’allaqucr à armes égales, le tuer en champ clos. Un prince, un grand souverain, devait faire la guerre avec une armée, vaincre son ennemi en bataille ; les batailles sonL les duels des rois.
Au reste la harangue de Jean Petit était moins une apologie du duc de Bourgoguc qu'un réquisi-
Dc sa pâte graul coup lui donne.
(Huchon, éd. de Moiutrelct, 1. 1, p. 303.)
* Celui qui l’occit par bonne subtilité et cautelle en l’épiant, pour sauver la vie de sou roi,... il ne fait pas nefa»... Ibid., p.281.— Ceci fait penser aux Provinciales.
4 Science des princes , ou Considérations politiques sur les coups d'Élat, par Gabriel Naudé, Parisien, 1673, iu-12. Naudé étsit bibliothécaire du cardinal Xazarin , et il a dédié sou livre au cardinal de Bagni, son premier maitre. Il a eu l’adresse de donner de 1 importance à ce petit livre, en assurant dans la préface qu’il est tiré k douze exemplaires. 11 ue trouve qu’une chose à redire à ce beau coup d’Etat de la Saint-Barthélemy, c’est qu'iï n’a été fait qu’à demi , p. 33‘J. L’ouvrage est toutefois curieux, comme anneau entre Machiavel et Marat.
toire contre le duc d’Orléans. Celait un outrage après la mort , comme si le meurtrier revenait sur cel homme gisant à terre, ayant peur qu’il ne revécût, et tâchant de le tuer une seconde fois.
Le meurtrier n’avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur pérorait, il avait eu poche de bonnes lettres de rémission qui le rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi déclare que le duc lui a exposé comment, pour son bien et celui du royaume , « il a fait mettre hors de ce monde » son frère le duc d’Orléans; mais il a appris que le roi , « sur le rapport d'aulcuns ses malveillants... en a pris desplaisance... Savoir faisons que nous avons osté et osions toute desplaisance que nous pourrions avoir eue euvers lui... , etc. l * 3. »
Les gens de f université ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il était bien juste qu’il les soutint à son tour. D’abord il termina à leur avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux juridictions civile et ecclésiastique. La première eut tort. L’université, le clergé, allèrent dépendre les deux écoliers voleurs dont les squelettes branlaient encore à Moiilfaucon. Tout un peuple de prêtres , de moines , de clercs et d’écoliers, animés d’une joie frénétique, les mena à travers Paris jusqu’au parvis de Notre-Dame, où ils furent remis à la justice ecclésiastique , et déposés aux pieds de l'évéquc*. Le pré vùt demanda pardon aux recteurs, docteurs et régents *, Ce triomphe des deux cadavres, qui était l’cnlcrrcmenl de la justice royale, eut lieu au soleil de mai , attristé par la lueur des torches que portail tout ce inonde noir 4 *.
Le 14 mai, la veille même de la grande victoire de l'université, deux messagers du pape Benoit XIII avaient eu la hardiesse de venir braver dans Paris cette colérique puissance, ils avaient apporté des
1 Note de M. Buchon ( Monslrelet, t. I , p. 325), d’après les cartous de Fontanieu , année 1407, Bibl. royal;.
> Ce dit jour ont esté despenduz deux exécutez au gibet, qui se disoient clercs et escolicrs de l'université | d-* Paris, et au despeudre a eu, comme leu dit, plus de IL mille personnes au gibet, et ont esté ramenez en deux sarqueux , A grant compagnie et gratis procès- j lions des églises et de l'uuivcrsité, sonnans toutes les j cloches des églises, jusque* au parviz de N. D., entre t X et XI heures, couvers de toile noire, et rendus A lévesque de Paris par certaine forme et manière , et ! depuis portez ou menez à Saint - Malurin où ont esté inhumez , comme lcn dit , et ce fait par ordounance royal. • 16 mai 1408. Archives, Registres du parlement, Plaidoiries, Matinée VI, folio 03; et Conseil, vol. XIII, folio 46.
3 • Messcigneurs, leur dit-il, sc raillant de leur puis-
sance et de leur obstination, outre le pardon que vous
tu 'accordez , je vous ai grande obligation; car lorsque
bulles menaçantes où l’ennemi, qu'on croyait à terre, semblait plus vivant que jamais *. C’était un gentilhomme aragonais ( comme son maître Benoit XIII) qui avait hasardé ce coup.
Une députation de l’université vintà grand bruit demander justice. Une grande assemblée sc fil à Saint-Paul en présence du roi, du duc de Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononcé par Courtccuissc , qui faisait te pendant du discours de Jean Petit. C’était la condamnation du pape, comme l’autre était la condamnation du prince, partisan du pape.
Le texte était : •> Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son iniquité !» Si le pape eût été là, il n’y eût guère eu plus desûreté pour lui que pour le duc d’Orléans. Le pape n’y étant pas, on ne frappa que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de l’assemblée , les secrétaires royaux y enfoncèrent le canif, et les jetèrent au recteur qui les mil en menus morceaux 6.
Ce n'était pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre à Boucicaut d’arrêter le pape; et en attendant, on prit, comme suspects d’aimer le pape , l’abbé de Saint-Denis, et le doyen de Sainl- Gerniaiü l'Auxcrrois. Saint-Denis étant, comme on l’a vu, fort mal avec l’Église de Paris, l’arrestation de l'abbé était populaire. Mais le doyen de Sainl- Gcrmaiu l’Auxcrrois était membre du parlement. Il y avait imprudence à l'arrêter; le parlement en garda rancune. Les prisonniers, ayant tout à craindre dans ce moment de violence, essayèrent d’apaiser l’université en en se réclamant d'elle, et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs à la commission qui devait les juger. Ils curent lieu de s'en repentir. Ces scolastiques , étrangers aux lois, aux hommes et aux affaires.
vous m'avez attaqué, je me tins pour assuré «l’être mis hors de mon état ; mais je craignais qu’il ne vous tint en idée de conclure aussi A ce qoe je fusse marié , et je suis bien certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en avant, il m'aurait fallu, bon gré mal gré, me marier. Par votre grâce , vous avez bien voulu m’exempter de celte rigueur, ce dont je vous remercie très-humblement. • Chronique, n® 10497, citée par M. de Barantc, l. III. p. 154, 3* édition.
4 Medio Maii.. . cum iugruii lumiuari... Religieux de Saint-Denis, ms., folio 551.
3 A esté présentée au roy , dès lundi, comme leu disoit, une bulle par laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du papat , excommunie le roy rt nu-ssires scs parents cl adhérais. Et qu'il en aveudra? lHex y pourvoie! Archives, Registres du parlement, Conseil, XIII, folio 47.
* Allé elevatas et cum cullcllo incisas rcctori projeccrunt, «|ui tune eas iuvmcuiidè in frusta dilaceravil 1 minuta. Religieux, ms., folio 565.
m çdjxi.Qafi&c
LIVRE VIII. - LUTTE DES DEUX PARTIS. — ESSAIS DE RÉFORME. 1408-1(14. 593
ne purent jamais s’accorder avec les juges Ils montrèrent autant de gaucherie que de violence, firent arrêter au hasard nombre de gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le parlement, l’évêque de Paris; les princes même intercédaient. Ces implacables pédants ne voulaient point lâcher prise.
Le dimanche 25 mai, un professeur de l’université. Pierre aux bœufs (cordelicr, comme Jean Petit) lut devant le peuple les lettres royaux qui déclaraient que dorénavant on n’obéirait ni à l’un ni à l’autre pape. Cela s'appela l’acte de Neutralité. Aucune salle, aucune place n’aurait contenu la foule. La lecture se fit à la culture de Saint - Martin des Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style ordinaire des lois. C’est visiblement un factum de l’université, violent, Acre, et qui n’est pas sans éloquence : « Qu'ils tombent, qu’ils périssent plutôt que l'unilc de l'Église. Qu’on n’entende plus la voix (le la marâtre : Coupes l'enfant, et qu'il ne soit ni à moi, ni à elle ; mais la voix de la bonne mère : Donne x-le-lui plutôt tout entier... »
On ne s’en tint pas à des paroles. Un concile assemblé dans la Sainte-Chapelle détermina comment l’Église se gouvernerait dans la vacance du saint-siége. Benoît ne put être atteint; il se sauva à Perpignan, entre le royaume d’Aragon, son pays, où il était soutenu, et la France où il guerroyait contre le concile à force de bulles. Mais ses deux messagers furent pris, et traînés par les rues dans un étrange accoutrement; ils étaient coiffés de tiares de papier, vêtus de dalraatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargés d’écriteaux qui lesqualifiaient traîtres et messagers d'un traître. Ainsi équipés, ils furent mis dans un tombereau de boueur, piloriés dans la cour du palais, parmi lesbucesdu peuplcqui s'habituait à mépriser les insignes du pontificat a. Le dimanche suivant, même scène au parvis Notre-Dame; un moine trinitaire, régent de théologie, invectiva contre
1 Theologi atque artistx, in dispuUtionibus magia quam processibua exjHrrli... Undi inter eos atque injure peritos pluriel ortn verbalis discordia. Religieux, f. 565.
a Religieux, ma., fol. 576 verso. — Au jour dui entre
10 et 1 1 heures les prélas et clergie de France assemblé au Palaiz snr le fait de l'Eglise, ont esté amenez maistre Sanceloup, nez du pair Darragon , et un cbcvauchcur du pape Benedict qui fu devers nez de Castelle , en 2 tombereaux , chascnn deulx vestuz dune tunique de toille pciucte, où estoit en brief efligiée la manière de la présentation des mauveses bulles dont est mention le 21 de may cy-dcssus, et 1rs armes du dict Benedict renversées et autres choses , et mit Irez de papier leurs testes, où avoit rscriptnrrs du fait, depuis le Louvre où rstoirnt prisonniers, avec plusieurs autres de ce
I eux et contre le pape, avec une violence furieuse et des farces de bateleurs, le tout dans une langue si ; fangeuse, que bonne part de cette boue retombait I sur l’université 5.
Le pape de Rome, le pape d'Avignon, étaient tous les deux en fuite; leurs cardinaux avaient déserté. La reine s’enfuit aussi, emmenant de Paris le Dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de Sicile), de Berri et de Bretagne , ne tardèrent pas à les suivre. Le duc de Bourgogne allait se trouver seul de Lous les princes à Paris, ayant toutefois dans les mains le roi, le concile, l’université. Lâcher le roi et Paris , c’était risquer beaucoup. Cependant il ne pouvait plus remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu’il faisait ici la guerre au pape et écoulait les prolixes harangues des docteurs, le parti de Benoit et d'Orléans sc fortifiait à Liège. Le jeune évéque de Liège, son cousin Jean de Bavière, ne pouvait plus résister 4. Les Liégeois étaient menés par un homme de tête et de main, le sire de Perweiss, ! père de l’autre prétendant à l’évêché de Liège ; il | appelait les Allemands; il faisait venir des archers anglais. Le Brabant était en péril. Que serait- il avenu si la Flandre avait pris parti pour Liège, si les gens de Gand s’étaient souvenus que les Liéi geois leur avaient envoyé des vivres avant la bataille de Rooseheke?
Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Liège, de cette extrême pointe de la race et de la langue wallonne au sein des populations germaniques, petite France belge qui est restée, sous tant de rapports, si semblable à la vieille France, tandis que la nôtre changeait. Mais tout cela ne peut se dire en passant.
Les Liégeois étaient quarante mille intrépides fantassins. Mais le duc avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas qui regardait avec raison cette guerre comme l’affaire commune de la noblesse. La noblesse était d'accord.
royaume, prélas et autres gens déglise, qui avoient i favorisé aux dictes bulles, comme Icii dit, jusque* eu la court du Palaiz en molt grnnt compaignic de gens à trompes, et là ont esté eschafaudez publiquement et puiz remenez au dict Louvre par la manière dessus dicte. Archives, Registres du parlement, Conseil, XIII, i folio 59, août 1408.
. 1 * 3 Quod anum sordidissinuc omasarix oscolari raallet
quam os Pctri. Religieux, ms., folio 576-577.
* Voy. les curieux détails que donne Zaufliet sur la faction Hca Hatdroit. Cornclii Zanfliet Leodiensis monachi chronicon , ap. Marlène Amplis*, coll., t. V, p. 565, 566. Le Religieux et Monstrclet sont fort étendus rt fort instructifs. Placpiitius (Catalogus, etc.) est pru détaillé.
Les villes, Liège, Gand et Paris, ne s'entendaient pas. Gand cl Paris ne suivaient pas le même pape que les Liégeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes en France , écrasa en Belgique celle de Liège.
Les Liégeois étaient une population d'armuriers et de charbonniers, brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Dès que les bannières féodales apparurent dans la plaine de Hasbain le proverbe se vérifia :
Qui passe dans le Hasbain,
A bataille le lendemain.
Ils sc postèrent quarante mille dans une enceinte fermée de chariots et de carions , et attendirent fièrement. Le duc de Bourgogne, qui savait qu'il allait leur venir encoredix mille hommesde troupes et des archers d’Angleterre, se hasarda d’attaquer. Les Liégeois avaient un peu de cavalerie, quelques chevaliers ; mais ils s’en défiaient trop; ils les empêchèrent de bouger. Ceux de Bourgogne ne pouvant les forcer par devant, les tournèrent; une terreur panique les prit; plusieurs milliers de Liégeois se rendirent prisonniers. Le duc de Bourgogne, presque vainqueur, voit apparaître alors les dix mille paresseux de Tongres qui venaient enfin combattre. Il craignit qu’ils ne lui arrachassent la victoire, et ordonna le massacre des prisonniers. Ce fut une immense boucherie; toute cette chevalerie, cruelle par peur, s'acharna sur la multitude qui avait posé les armes. Le duc de Bourgogne prétend, dans une lettre S qu'il resta vingt-quatre mille hommes sur le carreau : il avait perdu seulement de soixante à quatre-vingts chevaliers ou écuyers, sans compter
les soldats apparemment. Néanmoins, cette disposition fait sentir assez combien, dans la nouveaoté et l'imperfection des armes à feu. les moyensoffensifs étaient faibles contre ces maisons de fer dont les chevaliers s'affublaient.
Je me défie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c’est juste celui de la bataille de Rooscbeke, que gagna Philippe le Hardi. Le fils ne voulut pas sans doute avoir tué moins que le père.
| Quoi qu’il en soit, le récit des cruautés épouvani tables du parti de Bourgogne qui, dans le Hasbain i seul, avait brûlé, disait -on, quatre cents églises | paroissiales, souvent même avec les paroissiens , la vengeance de l'évéque de Liège, Jean sans Pitié,
! ses noyades dans la Meuse, tout cela , chose triste à dire, mais qui peint le siècle, frappa les imaginations, et releva le duc de Bourgogne. Celte bataille fut prise pour le jugement de Dieu. On savait qu’il avait d'ailleurs payé de sa personne *. Le peuple, comme les femmes , aime les forts : Ferrum est quod amant. On donna au duc de Bourgogne le ! surnom de Jean sans Peur ; sans peur des hommes,
I et sans peur de Dieu 1 * 3.
La reine et les princes étaient revenus à Paris dans l’absence du duc de Bourgogne 4, et procédaient contre lui. Un éloquent prédicateur, Cérisy, prononçait une touchante apologie de Louis d'Orléans, qui a effacé à jamais le discours de Jean i Petit. L’avocat de la veuve et des orphelins concluait à ce que le duc de Bourgogne fit amende honorable, demandât pardon et baisât la terre , et qu’après avoir fait diverses fondations expiatoires, il allât pendant vingt ans outre-mer pour pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il
1 T ont esté occis.., de vingt quatre à vingt six mille Liégeois, comme on peut le savoir par l'estimation de ceux qni ont vu les noms... Nous avons bien perdu de soixante k quatre vingt chevaliers ou écuyers. Lettre du duc de Bourgogne. Voy. M. de Baranle, t. III, p. 211-212, 5- édition.
* Comment en décourant de lieu à autre sur uu petit ! cheval, exhorta et bailla à scs gens grand courage, et comment il se maintint jusques en la fin, n'est besoin | d'en faire grand' déclaration. .. Oncques de son corps i sang ne fut trait pour icclui jour, combien qu'il lut plusieurs fois travaillé. Monstrelct, t. II, p. 17.
3 II eût pu être nommé, tout aussi bien que son : cousin l'évêque, Jean sans pitié. Monstrelet dit lui même : Quant il fut demaudé après la déconfiture, si on cesscroit de plus occire ieeux Liégeois, il fit réponse qu'ils mourroient tons ensemble, et que pas ne vouloit qu'on les preust à rançon ni mist à iiuance. Id., ibid., p. 18.
4 Dimanche 20 août 1408... Entrèrent â Paris et viudrent de Xelcun la royne et le Dauphin accompaigiiiés, environ 4 heures après disner, des «lues «le Berri,
de Bretoigne, de Bonrbon, et plusieurs autres contes et seigneurs et grant multitude de gens dermes et alèrent parmi la ville loger au Louvre. — Mardi 28 août... Ce dict jour entra à Paris la duchesse Dorléans qui à présent est, et la royne d'Augle terre, le rame du dict duc, en une litière couverte de noir i 4 chevaux couverts de draps noirs, à heure «le vesprvs, accota paignée de plusieurs chariots noirs pleins «le «lames et femmes, et de plusieurs ducs et coules et gens «larmes. Archives, Registres du parlement. Conseil, vol. XIII, fol. 40-41, — Les princes s'accordèrent pour déférer, dans cet intervalle , un pouvoir nominal à la reine et au Dauphin : Ce V« jour [5 septembre 1408} furent toos les seigneurs de céans au Louvre en la grant sale, ou esloient en personnes la royne, le duc de Guienne.etc. (Suit une longue série de noms) ... eu la présence desquels... fu publiée par la bouche de maistre Jeh. Jouvcnel, adrocat du roy, la puissance octroiée et commise par le roy h la royne et audit mous. deGuicnne sur le gouvernement du royaume, le roy empeschié ou absent. Archives, Ibid., Conseil, vol. XIII, fol. 42 verso.
Diqiti^nri fty ÇjnQgk*
LIVRE VIII. - LUTTE DES DEUX PARTIS. — ESSAIS I)E REFORME. 1408-1414. SOS
gagnait la bataille de Hasbain ; le 24 novembre, il arrivait à Paris. La foule alla voir avec respect l’homme qui venait de tuer vingt -cinq mille hommes ; il s’en trouva pour crier Noël.
La reine et les princes avaient enlevé le roi à Chartres ; ils pouvaient en son nom agir contre le duc. Cela le décida à un accommodement1 *. La chose fut négociée par le grand maître Monlaigu , serviteur de la reine et de la maison d'Orléans, principal conseiller de ce parti , qui avait été envoyé au duc de Bourgogne, qui en qvait rapporté une grande peur, et qui ne sentait pas sa tête bien ferme sur ses épaules. Il arrangea avec la crédulité de la peur ce triste traité qui déshonorait les deux partis. Le principal article était que le second fils du mort épouserait une tille du meurtrier, avec une dot de cent cinquante mille francs d’or. Comme dot c’était beaucoup , mais comme prix du sang , combien peu!
Ce fut une laide scène , laide encore comme profanation d’une des plus saintes églises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables statues de saints cl de docteurs 3, furent condamnées à être témoins de la fausse paix et des parjures. Ou dressa, non pas au parvis où se faisaient les amendes honorables, mais à l’entrée du chœur, un grand échafaud. Le roi, la reine, les princes y siégeaient. L’avocat du duc de Bourgogne demanda au roi au nom du duc qu’il lui plût « De ne conserver dans le cœur ni colère, ni indignation à cause du fait qu’il a commis et fait faire sur la personne de monseigneur d’Orléans, pour le bieu du royaume et de vous. »
Puis les enfants d’Orléans entrèrent ; le roi leur lit part du pardon qu’il avait accordé, cl les requit de l’avoir pour agréable. L’avocat de Bourgogne parla en ces termes : « Monseigneur d’Orléans et messeigneurs ses frères, voici monseigneur de Bourgogne, qui vous supplie de baunir de vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d’élre bons amis avec lui. » Le duc ajouta de sa propre bouche : « Mes chers cousins , je vous en prie. »
Les jeunes princes pleuraient. Selon le cérémonial convenu, la reine, le Dauphin et les seigneurs du sang royal s’approchèrent d’eux, et intercédèrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de son trône, leur adressa ces roots : « Mon
1 A la rentrée du parlement , le vieux chancelier
traça un tableau touchant de la désolation du royaume. Archives , Registres du Parlement , Conseil , XIII , folio 4D.
3 Voy. les articles de X. Didron daus le Journal de l'instruction publique, et le grand ouvrage que prépare