‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 341 sur 398 · X. de Salvandy · texte numérisé non relu

X. de Salvandy

très-cher fils et mon très-cher neveu , consentez à ce que nous avons fait, et pardonnez. » Le duc d’Orléans et son frère répétèrent alors , l’un après l’autre, les paroles prescrites s.

Monlaigu qui avait dressé d’avance ce traité , par lequel les enfants reconnaissaient que leur père était tué pour le bien du royaume, avait au fond trahi son ancien maître, le duc d’Orléans, pour le duc de ! Bourgogne. Celui-ci néanmoins lui en voulut mortellement. Il n’avait pas probablement deviné d’avance l’humiliante attitude qu’il lui faudrait prendre dans cette cérémonie , cl cc qu’il lui en coûterait pour dire aux enfants : Pardonnez.

Tout le monde savait à quoi s’en tenir sur la valeur d’une telle paix. Le greffier du parlement, en l’inscrivant sur son registre, ajoute ces mots à la marge : Pax, pax, inquit prophela, et non

est pax 4. »

Les réconciliés revinrent à Paris , plus ennemis que jamais, mais d’accord pour sacrifier le trop i conciliant Monlaigu. Ce pauvre diable n’avait après | tout péché que par peur. Mais il avait encore un | autre crime; il était trop riche. On se demandait commeul ce fils d’un notaire de Paris , médiocrement lettré , de pauvre mine , petite taille, barbe claire , la langue épaisse *, comment il s’y était pris pour gouverner la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout cela, qu’il fût pourtant un habile homme pour que la reine , le duc d’Orléans, les ducs de Berri et de Bourbon, eussent tous besoin de lui et l’appelassent leur ami.

L’habileté qui lui manqua , cc fat de se faire petit. Sans parler de ses grandes terres, il avait bâti à Marcoussis un délicieux château. A Paris, le peuple montrait avec envie son splendide hôtel. Les plus grands seigneurs avaient recherché ses tilles. Récemment encore, il avait marié son fils avec la tille du connétable d’Albret, cousin du roi. Il til encore son frère évêque de Paris , et à celle occasion, il eut l’imprudence de traiter les princes, d’étaler une incroyable quantité de vaisselle d’or et d’argent. Les convives ouvrirent de grands yeux; leur cupidité attisa leur haine. Us trouvèrent fort mauvais que Monlaigu eût tant de vaisselle d’or, lorsque celle du roi était en gage.

Pour un homme nouveau , Monlaigu semblait bien assis. Dès le temps du gouvernement des Mar-

3 Religieux de Saint-Denis, ms., folio 015.

* Archives, Registres du parlement , Conseil, XIII, folio 05.

3 Illitteralum, staturi pnsillum , barba geuas mentumque non grata plenitudine vestitum , balbum adeuque impeditioris lingux ut... Religieux de Saint- , Denis, ms., fol. 637.

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mousets, il s’clait acquis beaucoup de gens ; il était bien apparenté , bien allié. Frère de l’archevêque de Sens, il venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant son frère évêque. Aussi les princes menèrent l’alîaire à petit bruit. Ils s’assemblèrent secrètement à Saint-Victor 1 * 3 , délibérèrent sous le sceau du serment, ils conspirèrent, trois ou quatre princes du sang et les plus grands seigneurs de France, contre le üls du notaire. On avertit Montaigu; mais il s’obstina à ne rien craindre. N’avait-il pas pour lui le roi, le bon duc de Berri , la reine surtout, en mémoire du duc d'Orléans? La reine s’employa , il est vrai, un peu en sa faveur. Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui promit que les grands biens de Montaigu seraient donnés au Dauphin J. Après tout, elle était absente, à Melun ; ce triste spectacle de la mort d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses yeux.

Il y eut à la mort de Montaigu une chose qu’on ne voit guère à la chute des favoris : le peuple se souleva *. Montaigu, il esL vrai, intéressait les trois puissances de la ville : il était frère de l'évêque ; il réclamait le privilège de cléricature , celui du clergé et de l’université; enfin , il en appelait au parlement. Rien ne lui servit. La ville était pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne. Le nouveau prévôt de Paris, Pierre Üesessarls, monta à cheval, courut les rues avec une forte troupe, criant qu'il tenait les traîtres qui étaient cause de la maladie du roi , qu’il en rendrait bon compte , que les bonnes gens n'avaient qu’à retourner à leurs affaires et a leurs métiers 4 5 *.

Montaigu nia tout d’abord; mais il était entre les griffes d’une commission ; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans perdre de temps, moins d’un mois après sa belle fête, il fut traîné aux halles. On ne lut pas même l’arrêt. Brisé qu’il était par la torture, les mains disloquées, le ventre rompu, il baisait la croix de tout son cœur, affirmant jusqu’au bout qu’il n’était pas coupable, non plus que le duc d’Orléans, que seulement il ne pouvait nier qu’ils n’eussent mal usé des deniers du roi et trop dépensé. L’assistance

1 lu eccleaiè Sancti Victoria.. . juramenli motoo s c astringentes. Religieux, fol. G3fl verso.

a Bibliolh. royale , ms. Dupuy, vol. 744. Foulanieu, 107-108, ami. 1400.

3 Civita mota est, et cives arma sasccperunt. Religieux, ms., folio 637.

4 Mechanicis artibus et suis negociationibus vacarent. Ici., ibid.

5 Affirmasse quo<l lormenloram violeutiA (qui et

manu* dislocatas et se ruptum cire» pudenda mons-

trabat) ilia coiile&su* fur rat. nec iu aliquo culpabibni

pleurait; ceux mêmes que les princes avaient envoyés pour s'assurer du supplice, revinrent tout en larmes *.

Cette mort avait touché tout le monde , mais effrayé encore plus. Quel en fut le résultat? Celui qn’on devait attendre de la lâcheté du temps. Tous voulurent être du côté d'un homme qui frappait si fort ; la mort du duc d’Orléans . celle de Montaigu, le massacre de Liège, c’étaient trois grands coups. Le roi de Navarre était déjà allié do duc de bourgogne4, dont il avait besoin contre le comte d’Armagnac. Le duc d'Anjou le fut pour de l'argent ; il en reçut , comme dot d'une fille de Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en Italie. La reine fut aussi gagnée par un mariage; le duc de Bourgogne alla la voir à Melun et promit de faire épouser au frère d’Isa beau (Louis de Bavière), la fille de son ami, le roi de Navarre. II était d’ailleurs arrangé que le jeune Dauphin présiderait désormais le conseil; la grosse Isabeau7 crut sottement qu’elle gouvernerait son üls, et par son fils le royaume. Elle revint à Paris, c’est-à-dire qu’elle se remit entre les mains du duc de Bourgogne.

Ainsi, les choses tournaient à souhait pour lui cl pour son parti. L'université, toute-puissante au concile de Fisc, venait demeure à profit la déposition des deux papes, pour faire donner la papauté à l’un de ses anciens professeurs*, qui apparemment n'aurait rien à refuser à l’université et au duc de Bourgogne.

Que manquait-il à celui-ci , sinon de se réhabiliter, s’il pouvait, de faire oublier? Il y avait deux moyens, réformer l'État et chasser l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiéger Calais ; cette fois le duc d'Orléans n'était plus là pour faire manquer l'entreprise. Il s'y prit comme la première fois; U fit bâtir une ville de bois autour de la ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer forcemachines et quantité d’artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille nobles à la rose , trouvèrent un charpentier qui y jeta le feu grégeois et brûla en un moment tout ce qu’on avait longuement préparé.

La reforme n’alla guère mieux que la guerre.

daeem Aareltanensem nie sc cliam reddebat niai in pecuuiaroto regiarum nimià consuroptiouc.ld.,fol.635.

4 Le duc de Bourgogne déploie dans cetleannée 1409 duc remarquable activité. Il cherche des alliances su Midi et au Nord. l'oy. lea traités avec le roi de Navarre, le comte de Foix, le duc de Bavière et Édouard de Bar. Bibl. royale, ms. Baluze, 9484, 2.

7 Mole cnrnis gravai a uirniutn. Religieux , ms., folio A40 verso.

4 In sacrâ paginé cxcelleutissimuni professoreiu, Id., folio 628.

LIVRE VIII. - LUTTE DES DBÜX PARTIS.— ESSAIS DE RÉFORME. 1408-1414. K97

Le duc de Bourgogne l'avait commencée à sa manière, rudement. Il avait rendu à Paris ses privilèges, en y mettant un prévôt à lui, le violent Dcscssarts. Il avait convoqué une assemblée générale de la noblesse, sous la présidence du Dauphin, s'emparant du Dauphin même et mettant de côté le vieux duc de Berri.

Cependant, il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et des princes tous les tréso- 1 riers, et mettant à leur place des bourgeois de j Paris, des gens riches, timides cl dépendants. Tous les receveurs devaient rendre compte à un haut conseil qu'il dominait par le comte de Saint- ! Pol. Ce conseil fit une chose inouïe, il interdit la chambre des comptes, fit arrêter plusieurs de ses membres *, et néanmoins il se servit de ses registres, relevant sur les marges les Nimit habuit ou Recuperetur dont celte sage et honnête compagnie marquait les payements excessifs. Ou voulait s'autoriser de ces notes pour tirer de l'argent de ceux qui avaient reçu, ou même de leurs héritiers.

Cela était inquiétant pour beaucoup de monde, suspect pour tous, d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait, derrière IcducdeRourgogne, un homme emporté , passionné et brouillon . le nouveau prévôt de Paris, Desessarls, homme de peu. qui se hâtait de faire sa main, d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l’avait mené * au gibet, cl il y courait lui-même.

Tel était Paris ; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc d'Orléans n'était qu’un enfant, un nom ; mais autour de ce nom sc serraient naturellement tous ceux qui haïssaient le duc de Bourgogne et le roi de Navarre. D’abord le comte d’Armagnac, ennemi du second par voisinage, du premier pour avoir dès longtemps été forcé de céder le Charolais ; puis le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alençon ; enfin, les ducs de Berri et de Bourbon, qui , se voyant comptés pour rien par le duc de Bourgogne , passèrent de l’autre côté. Ces princes s'allièrent » pour la réforme de l’Étal et contre les ennemis du royaume. »

C'était aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne levait des troupes et demandait de l’argent. Il fit venir à Paris les principaux

* Et quia à longn tempore, D. Csmer.T computorum *grè ferente* qiiorf rex manu prndigà pecunias miiltis etiam indignis eonsueverat largiri , don* in scriptis redigebant , addentes in margine Rerupcretur f AVmi* hnbuil ; stalutum est ut rvgistrum prsesideotibus traderetnr, qui quod nimium fuorat ab ipsis aut corum h.xredibus usquè ad oltimum quadrantem , cessante omiiï appellations, extorqueront. Omîtes etiam Dorai- | nos Cameræ computorum drposocrunt , uno duntaxnt rxrrpf o qui vices suppteret omnium, douce.. . Religieux.

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