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bourgeois des villes de France pour obtenir , non une taxe, mais un prêt; les Anglais, disait-il, menaçaient de déltarqurr. Les bourgeois , sans délibérer, répondirent nettement que leurs villes étaient déjà trop chargées, que le duc de Bourgogne n'avait qu’à faire usage de trois cent mille écus d'or qui, disait-on, avaient été recouvrés. Mais cet argent s'élail écoulé sans qu'on sut comment a.
Paris ne montrait pas plus de zèle que les autres villes; le duc avait voulu lui rendre ses armes et scs divisions militaires de centeniers, soisanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercièrent, et n’en voulurent pas, ue se souciant pas de devenir les soldats du duc de Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris ; la ville prétendit qu’ayant eu un prince du sang pour capitaine (le «lue de Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.
Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui les villes, fut obligé de recourir à ses ressources personnelles. Il appela scs vassaux. Une nuée de Brabançons vint s'abattre sur la France du nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal général par ses propres souffrances, demanda la paix à grands cris. Son organe ordinaire, l’université, avec cct aplomb propre aux gens qui ne connaissent ni les hommes, ni les choses, trouvait un moyen fort simple de tout arranger, c'était d'exclure du gouvernement les deux chefs de partis, les ducs de Berri cl de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs terres, cl de prendre dans les trois étals des gens de bien cl d’expérience, qui gouverneraient à merveille. Le duc de Bourgogne et le roi de Navarre accueillirent d’autant mieux la chose, qu’elle était impraticable. Ils firent parade de désintéressement; ils étaient prêts, disaient-ils, soit à servir l’Étal gratuitement, en sacrifiant même leurs biens, ou encore à se retirer, si c’était l’utilité du royaume.
L’université n’eut pas à aller loin pour trouver le duc de Berri. Il était déjà avec scs troupes à Bicétrc. Il avait répondu à une première ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi. que justement il venait pour s’entendre avec le roi. Il reçut parfaitement les députés de l'université, goûta
ms., f. 639 .—f'otf. aussi Ordonn., t. IX, p. 408, et seq.
* Au milieu de celle détresse, nous trouvons, entre autres dépenses, un mandement de Charles VI pour le payement de ses veneurs. L’acte est rédigé dans des termes très-impératifs et très-rigoureux. A la suite de la signature du roi viennent ces mots : • Garde qu’en se n’ait faute. » Bibl. royale, ms., Fontanicu, 107-108, ami. 1410,0 juillet. — Pour une paire d'heures, données par le roi à la duchesse de Bourgogne, 000 écos. Ibid.. 109-1 10, ann. 1413.
leur conseil, répondant gaiement : S’il faut, pour gouverner, des gens pris dans les trois étais, j'en suis et je retiens place dans les rangs de la noblesse. »
L’hiver et la faim forcèrent pourtant les princes à accepter l'expédient que proposait l'université. Il donnait satisfaction à leur gloriole. Le duc de Rourgognc consentait à s'éloigner en même temps qu'eux. Le conseil devait être composé de gens qui jureraient de n'apparicnir ni à l’un ni à l’autre. Le Dauphin était remisa deux seigneurs nommés, l'un par le duc de Rerri. l’autre par le duc de Bourgogne. [Paix de Bicélre. 1" nov. 1410.]
Au fond, celui-ci restait maître. Il avait l’air de quitter Paris, mais il le gardait. Son prévôt. Desessarls , qui devait sortir de charge . y fut maintenu. Le Dauphin n’eut guère autour de lui que de zélés Bourguignons. Son chancelier était Jean de Nyelle sujet et serviteur du duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly, autre vassal du même prince, le sire de Savoisy, qui avait embrassé récemment son parti. Antoine de Craon de la famille de l'assassin deClisson, le siredeCourcelles, parent sans doute du célèbre docteur qui fut l'un des juges de la Pucelle, etc.
Le duc de Bourgogne s'était retiré conformément au traité. Il n'armait pas, et scs adversaires armaient. I.es torts paraissaient être du côté des amis du duc d’Orléans. Le conseil du Dauphin, pour mieux faire croire à son impartialité, s'adjoignit le parlement, quelques évêques, quelques docteurs de l’université, plusieurs notables bourgeois, cl, an nom de celle assemblée, il défendit aux ducs d’Orléans et de Bourgogne d’entrer dans Paris.
La défense était dérisoire; ce dernier était en réalité si bien présent dans Paris, qu’à ce moment même il décidait la ville alarmée à prendre pour capitaine un homme à lui , le comte de Saint-Pol.
Il s'agissait de mettre Pariscn défense. On proposa une taxe générale dont personne ne serait exempt, ni le clergé, ni l'université. Mais leur zèle n’alla pas jusque-là pour le parti de Bourgogne; à ce mol d'argent, ils se soulevèrent. Le chancelier de Notre-Dame , parlant au nom des deux corps , déclara qu’ils ne pouvaient donner ni prêter; qu’ils avaient bien de la peine à vivre; qu’on savait bien que. si les finances du roi n'étaient dilapidées, il
1 Sec reges «ligné vocari, si exact ionibus injutlis
opprimant populum suum , sed quod eos dépositions dijjnos possint rationabililer reputarr, in annalibus nutiquix possmit de mullis legere. Religieux, ms., folio 67.1 verso.
* Peu après, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux obsèques du bouclier Legoix ; Et lui Gt*on
j entrerait tous les mois deux cent mille écus d'or ! dans scs coffres ; que les biens de l’Église, amortis depuis longtemps, n'avaient rien à voir avec les taxes. Enfin il s’emporta jusqu'à dire que, lorsqu’un prince opprimait scs sujets par d’injustes exactions, c'était, d'après les anciennes histoires, un 1 cas légitime de le déposer f.
Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le clergé et l’université ne seraient point pour le parti bourguignon un instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses alliés plus bas: il s’adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de voir le comte de Saint-Pol. de la maison de Luxembourg, cousin des Empercnrs et du chevaleresque Jean de Bohême, partager sa charge de capitaine de Paris avec les Legoix 1 * 3 et autres bouchers ; de le voir armer ces gens , mar- | cher dans Paris de front avec celle milice royale, les charger de faire les affaires de la ville, et de poursuivre les Orléanais. Il risquait gros en s’alliant aifisi. Il croyait tenir les bouchers; n’étaienl-cc pas eux qui allaient bientôt le tenir lui-méme? Le comte de Saint-Pol et son maître le duc de Bourgogne mettaient là en mouvement une formidable machine; mais, le doigt pris dans les roues, ils pouvaient fort bien , doigt, tête et corps, y passer tout entiers.
Je ne sais au reste s’il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit de faction à part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler autour,
! avait grand besoin de se garder lui-méme. Or,
; depuis la punition des Maillolins et le désarmement . les seuls des habitants qui eussent le fer en main et l’assurance que donne le maniement du fer, c’étaient les bouchers. Les autres, comme on l’a vu , avaient rrfusé de reprendre leurs cen teniers, de crainte de porter les armes. Les gentilshommes du comte de Saint-Pol n’auraient pas suffi, ils ; auraient même etc bientôt suspects, si on ne les eût vus toujours à côté d’une malice, brutale, il est ; vrai, violente, mais après tout, parisienne et inléi ressée à défendre Paris du pillage. Quelque peur ; qu’on eût des bouchers . on avait bien autrement peur des innombrables pillards qui venaient jus- 1 qu'aux portes observer, tâter la ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n’eût pris garde à elle, l’enlever par un coup de main *.
| moult honorables obsèques , autant que si c’eût été on i grand comte. Juvénal des Ursins. p. 236.
[ * Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au
palais avec une forte troupe de gens d’armes, au grand I efTroi du greffier : « Ce dict jour, pour ce que le roj ; notre Sire, accompaignié de mnlt de princes, barons et chevaliers rt grant nombre de gens d armes , estoit
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C'était une terrible chose pour la gent innocente | et pacifique des bourgeois, de voir du haut de leurs 1 clochers le double flot des populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On eût dit que les provinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées au centre, venaient prendre leur revanche.
La Flandre se souvenait de sa défaite de Roosebckc.
Le Languedoc n'avait pas oublie les guerres des Albigeois, encore moins les exactions récentes des ducs d'Anjou et de Berri. Ce que le centre avait gagné par l’attraction monarchique, il le rendit avec usure. Le nord, le midi, l’ouest, envoyèrent ici tout ce qu’ils avaient de bandits.
D'abord pour défendre Paris contre les gens du j midi qu'amenait le duc d'Orléans, arrivèrent les Brabançons mercenaires du duc de Bourgogne, j Pour mieux le défendre, ils ravagèrent tous les environs, pillèrent Saint-Denis. Autres défenseurs, les gens des communes de Flandre ; ceux-ci , gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient méthodiquement, avec ordre, à fond, de manière | n faire place nette; puis ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en parler; : ce n'était pas pour cela qu'ils étaient venus. Leur l comte avait l>eau les prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en tenaient compte. Quand ils avaient rempli leurs charrettes ', les seigneurs de Gand cl de Bruges reprenaient, quoi qu'on pût leur dire, le chemin de leur pays.
Mais la grande foule des pillards venait des provinces nécessiteuses de l'ouest et du midi. La campagne, à la voir au loin, était toute noire de ces bandes fourmillantes ; gueux ou soldats , on n 'eût pu le dire; qui à pied , qui à cheval, à âne;
venu loger an Palaiz, et pour les gens darmes estaient pleins les hostelz tant de la Cité que du cloistre de Paris , et par tout oultrc les pons par devers la place Haubert, sans distinction, hors les seigneurs de crans pour lesquels a esté ordené, comme a dit en la chambre le prevosl de Paris, que en leurs hostelz len ne se logera pas, et que en telz cas aventure seroit que les chambellans du roy notre dit Sire ne preissent les j Tournelles de céans, esquellcs a procès sans nombre | qui «croient en aventure destre embroillez, fouillez et j adirez et perdus, qui seroit dommage inestimable À ; tous de quelque estât que soit de ce royaume. Jay fait murer l*uiz de ma tournelle . a fin que len ne y entre, : car : In nrmûjero vit polcët rigtre ratio. » — Le greffier ; a dessiné un soldat sur la marge. Archives, Registres du parlement, Conseil , XIII , folio 151 verso. 10 septembre 1410.
1 Deux mille charrettes, selon Meyer, douze mille, selon Monstrclet, t. Il, p. 947. — Leur requis! bien instamment qu'ils le voulsisseut servir encore huit jours... Commencèrent à crier à haulte voix : Wap , *cap (qui est à dire en français : A l'arme, à l'arme),...
bêles et gens maigres et avides , à faire frémir , comme les sept vaches dévorantes du songe de Pharaon.
Démêlons cette cohue. D’abord il y avait force Bretons. Les familles étaient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu’elles étaient plus pauvres. C’était une idée bretonne d’avoir le plus d’enfants possible, c’est-à-dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui rapportassent a. Dans les vraies usances bretonnes, la maison paternelle, le foyer restait au plus jeune s; les aînés étaient mis dehors ; ils se jetaient dans une barque, ou sur un mauvais petit cheval, et tant les portait la barque ou l'indestructible béte, qu’ils revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis.
En Gascogne, un droit différent produisait les mêmes effets. L’alné restait fièrement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-même, cl sc servant par simplicité. Les cadets s’en allaient gaiement devant eux, tant que la terre s’étendait, bons piétons, comme on sait, allant à pied par goût, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval , riches d’une épée de famille , d'un nom sonore et d’une cape perccc; du reste nobles comme le roi, c’est- T à-dire comme lui sans fief4, cl n’en levant pas moins quint et requint sur la terre, péage sur le passant.
Ce vieux portrait du Gascon , pour être vieux , n’est pas moins ressemblant, et je crois que, mutait» mutandi» , il en reste quelque chose. Tels les peint la chronique dès le temps du bon roi Robert s; tels au temps des Planlagenels *; tels sous Bernard d’Armagnac, et enfin sous Henri IV. L’excellent baron de Feneste7 n’exprime pas seulement l’invasion des intrigants du midi sous le Béarnais;
boutèrent le feu par tous leurs logis, en criant derechef tous ensemble : Gau! gau! se départirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc de Bourgogne... le chaperon ôté hors de la tête devant eux , leur pria , | à mains jointes très-humblement... eux disant et appelant frères, compains et amis... Td., ibid., p. 201.
3 Quelquefois cinquante enfants , de dix femmes différentes... Guillelm. Pictav., ap. Script, fr., t. XI , p. 88. f 'oyn aussi plus haut, p. 51 , note 10, liv. I, ch. 4.
5 Coutumier général , t. I V, p. 408 , usance de Quevaise, art. 01 ; usance de Rohan, art. 17, 95. Michelet, t. II, p. 341, Origines du droit, liv. I, ch. 3.
4 Le roi n’en est pas moins le grand fieffeux ; il n’a rien et il a tout.
6 f'og. au livre IV, ceux qui vinrent avec la reine Constance.
6 Ibid,, Sous la plupart de ces princes, au douzième et treizième siècle, les Poitevins et les Gascons gouvernèrent l'Angleterre.
7 Aventures du baron de Feneste (par d'Aubigné) ,
plus sérieux en apparence , moins ainusanL, moins gatconnant r ce baron subsiste. Alors, aujourd’hui et toujours . ces gens ont exploité de préférence un fonds excellent, la simplicité et la pesanteur des hommes du nord. Aussi émigraient-ils volontiers. Ce n'était pas pour bâtir, comme les Limousins, ni pour porter et vendre, comme les gens d’Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu’cux-niémes. Comme soldats, comme domestique» des princes, ils servaient pour devenir maîtres. Ne leur parlcx pas d'ètre ouvriers ou marchands; ministres ou rois, à la bonne heure. Il leur faut, non pas ce que demandait Sancho, une toute petite île, mais bien un royaume, un royaume de Naples, de Portugal, s’il sc pouvait; de Suède au moins *, ils s’en contenteront. hommes honnêtes et modérés. Tout le monde ne peut pas, comme ic meunier du moulin de Iiarbastc 1 * 3, gagner Paris pour une messe.
Quoique au fond le caractère ait peu change, nous ne devons pas nous figurer les Méridionaux d'alors, comme nous les voyons et les comprenons aujourd’hui. Tout autres ils apparurent à nos gens du quinzième siècle, lorsque les oppositions provinciales étaient si rudement contrastées, et encore exagérées par l'ignorance mutuelle. Ce midi lit horreur au nord. La brutalité provençale, capricieuse et violente; l'âprelc gasconne, sans pitié, sans cœur, faisant le mal pour en rire; les durs et intraitables montagnards du Rouergue et des Cévenncs, les sauvages Bretons aux cheveux pendants. tout cela dans la saleté primitive, baragouinant, maugréant dans vingt langues, que ceux du rïord croyaient espagnoles ou moresques. Pour mettre la confusion au comble , il y avait parmi le tout des bandes de soldats allemands , d’autres de lombards s. Cette diversité de langues était une terrible barrière entre les hommes, une des causes pour lesquelles ils se baissaient sans savoir pourquoi. Elle rendait la guerre plus cruelle qu’on ne peut se le figurer. Nul moyen de s’entendre, de se rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler, sc trouve sans ressource, le prisonnier sans moyen d’adoucir son maître. L’homme à terre voudrait en vain s’adresser à celui qui va l’égorger ; l’un dit grâce, l’antre répond mort.
Indépendamment de ces antipathies de langage
1 L’alfa ire de Portugal, pour être moins éclaircie,
nVn est pas moins probable.
7 C’esl le sobriquet d'amitié que les Gascons don-
naient i leur Henri.
5 Monstrelet, |. |I, p. 109.
< Id., ibid., p. 249, 255.
* Je lis, flans une lettre de grâce, que des Picards entendant parler d'une somme de 800 livres . que le
et de race, dans une même race, dans une même langue, les provinces se haïssaient. Les Flamands . mémo de langue wallonne; délestaient les chaudes ! tètes picardes 4 5. Les Picards méprisaient les habitudes rcgulièrcsdes Normandsqui leur paraissaient serviles *. Voilà pour la langue d'oil. Dans la langue d’oc, les gens «lu Poitou et de la Sainlongc, haïs au nord comme méridionaux , n’en ont pas moins fait des satires contre les gens du midi, surj tout contre les Gascons 6.
Au bout de cette échelle de haines, par delà Bor- ; deaux et Toulouse , se trouve , au pied des Pyré- I nées, hors des roules et des rivières navigables, un petit pays dont le nom a résumé toutes les haines du midi et du nord. Ce nom tragique est celui d’Armagnac.
Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grêles de la montagne, souvent fertile, souvent frappé. Ces gens d'Armagnac et de Fczcnzac, moins I pauvres que ceux des Landes , furent pourtant encore plus inquiets. De bonne heure, leurs comtes 1 déclarent qu’ils ne veulent dépendre que de Sainte- I Marie d’Auch, et ensuite ils battent et pillent l’ar- | chevéque d'Auch pendant près de deux siècles.
Persécuteurs assidus des églises . excommuniés de ! génération en génération, ils vécurent, la plupart, en vrais fils du diable.
Lorsque le terrible Simon de Monlfort tomba sur le Midi , comme le jugement de Dieu , ils s’amendèrent, lui firent hommage, puis au comte de Poitiers. Saint Louis leur donna plus d’une sévère leçon. L’uii d’eux fut mis. pour réfléchir deux ans, dans le chAteau de Pcronnc. Ils finirent par comprendre qu’ils gagneraient plus à servir le roi de j France; la succession de Rodez , si éloigné de l’Armagnac, les engagea d’ailleurs dans les intérêts du royaume.
I Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du Midi pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils menèrent pari tout les Gascons, jusqu’en Italie. Ils formèrent une leste et infatigable infanterie , la première qu’ait eue la France. Ils poussaient la guerre avec une violence inconnue jusque-là, forçant tout le monde à prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, à qui refusait de les suivre7.
I capitaine de Gisors exigeait des Normands, disaient :
> ■ Sc c’cstoit en Picardie , Peu abateroil les maisons de [ cculz qui se acorderoient de les paier. • Archives,
! Trésor des chartes, registre 148, 214 ; ann. 1395.
* DAubigné, l'auteur du Baron de Feneste, était né 1 en Saintonge, établi en Poitou, j 7 Vaisselle, Hist. du Languedoc, 1.1V, p. 282. Néan- I moins ils conservaient toujours des liaisons avec les
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Nos rois les comblèrent. Ils les étouffèrent dans l'or '. Ils les firent généraux, connétables. C'était méconnaître leur talent ; ces chasseurs des Pyrénées et des Landes , ces lestes piétons du Midi , valaient mieux pour la petite guerre que pour commander de grandes armées. Les comtes d’Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le connétable d'Albret conduisait tnalheureusement l’armée d’Azincourt.
C’était trop faire pour eux , et l’on fit encore davantage. Nos rois crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant à des princesses du sang. Voilà ces rudes capitaines gascons qui se décrassent , prennent figures d'hommes et deviennent des princes. On leur donne en mariage une petitefille de saint Louis. nt* les croirait satisfaits? Chose étrange et qui les peint bien : à peine curentils cet excès d’honneur de s’allier à la maison royale, qu’ils prétendirent valoir mieux qu’elle, et se fabriquèrent tout doucement une généalogie qui les rattachait aux anciens ducs d’Aquitaine, légitimes souverains du Midi, d’autre part aux Mérovingiens , premiers conquérants de la France. Les Capétiens étaient des usurpateurs qui détenaient le patrimoine de la maison d’Armaguac.
Tout Français, et princes, qu'ils étaient devenus, le naturel diabolique reparaissait à tout moment. I/un d'eux épouse sa belle-sœur ( pour garder la dot); un autre sa propre sœur avec une fausse dispense. Bernard VU, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal, avait commencé par dépouiller son parent, le vicomte de Fézenzaguel , le jetant avec ses fils, les yeux crevés, dans une citerne. Ce meme Bernard . se déclarant ensuite serviteur du duc d’Orléans, fit lionne guerre aux Anglais, leur reprit soixantes petites places. Au fond , il ne travaillait que pour lui-méme ; quand le duc d’Orléans vint en Guienne , il ne le seconda lias. Mais, dès que le prince fut mort, le comte d'Armagnac se porta pour sou ami , pour son vengeur, il saisit hardiment ce grand rôle, mena tout le Midi au ravage du Nord , fit épouser sa fille au jeune duc d’Orléans, lui donnant en dot ses bandes pillardes cl la malédiction de la France.
Anglais. Le parlement leur fait un procès en 1395, à ce ! sujet. Archives, Registres du parlement , Arrêts, XI , ! ami. 1395.
• C'est le mot de François I" à Benveuuto Cellini.
3 Cette légèreté méridionale est sensible dans les ; proverbes, particulièrement dans ceux des Béarnais; : plusieurs sont fort irrévérencieux pour la noblesse et : pour l’Église :
Habillai ù haston,
Qu’attra Pair du Baron.
Habillez un bAton, il aura l’air d’un baron.
Ce qui rendit ces Armagnacs exécrables , ce fut, outre leur férocité , la légèreté impie avec laquelle ils traitaient les prêtres, les églises, la religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois, ou l’avantgoùt des guerres protestantes. On l'eût cru, et l’on se fût trompé. C’était légèreté gasconne *, ou brutalité soldatesque. Probablement aussi, dans leur étrange christianisme , ils pensaient que c'était bien fait de piller les saints de la langue d'oil, qu'à coup sur ceux de langue d'oc ne leur ou sauraient pas mauvais gré. Ils emportaient les reliquaires sans se soucier des reliques; ils faisaient du calice un gobelet , jetaient les hosties. Ils remplaçaient volontiers leurs pourpoints percés par des ornements d’église; d'une chape ils se taillaient une cotte d’armes , d'un corporal un bonnet *.
Arrivés devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils logèrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation était grande. Les religieux , de peur d'accident, avaient fait enfouir le trésor du bienheureux ; mais ils n 'avaient pas songé à prendre la même précaution pour la vaisselle d*or cl d’argent que la reine leur avait confiée. Un matin, après la messe, le comte d’Armagnac réunit au réfectoire l’abbc et les religieux; il leur expose que les princes n’ont pris les armes que pour délivrer le roi et rétablir la justice dans le royaume, que tout le monde doit aider à une si louable entreprise, « Nous attendons de l'argent, dil-il , mais il n’arrive pas ; la reine ne sera pas fâchée , j'en suis sûr , de nous prêter sa vaisselle pour payer nos troupes; messieurs les princes vous en donneront bonne décharge, scellée de leurs sceaux, n Cela dit, sans s'arrêter aux représentations des religieux , il se fait ouvrir la porte du trésor, entre le marteau à la main, et force les coffres. Encore ne craignit-il pas de dire que si cela ne suffisait pas, il faudrait bien aussi que le trésor du saint contribuât. Les moines se le tinrent pour dit , et firent sortir de l'abbaye ceux des leurs qui connaissaient la cachette *.
Des gens qui prenaient de telles libertés avec les saints, ne pouvaient pas être fort dévots à l'autre religion de la France , la royauté. Ce roi fou, que
I.as ftourciércs et tous loubt-garoin AU* curés han minya capous.
Les sorcières et les loups-garous font manger des chapons aux curés, etc., etc. Collection de Proverbes Béarnais, ms., communiquée par MM. Picot et Badé, de Pau.
5 Cum de corporalibos beuedictis sibi caputegia fecisscnt... Religieux de Saint-Denis, ms., fol. 702 verso.
4 Les Parisicus croyaient néanmoins, et non sans apparence, que les moines étaient favorables au parti d'Orléaus. Le bruit même courut à Paris que le duc
les gens du Nord, que Paris , au milieu de ses plus grandes violences, ne voyaient qu’avec amour, ceux du Midi n’y trouvaient rien que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que. pour s’amuser, ils lui coupaient les oreilles ou le nez : « Va, disaient-ils ; va maintenant le montrera ton idiot de roi *. »
Ces dérisions, ces impiétés, ces cruautés atroces, rendirent service au duc de Bourgogne. Les villes affamées par les pillards tournèrent contre le duc d’Orléans. Les paysans, désespérés, prircnlla croix de Bourgogne, et tombèrent souvent sur les soldats isolés. Avec tout cela, il n'y avait guère en France d’autre force militaire que les Armagnacs. Leduc de Bourgogne ne pouvant leur faire lâcher Paris, qu’ils serraient de tous côtés, eut recours à la dernière, à la plus dangereuse ressource ; il appela les Anglais 3.
Les choses en étaient venues à ce point , que les Anglais étaient moins odieux aux Français du Nord que los Français du Midi. Le duc de Bourgogne conclut d’abord une trêve marchande avec les Anglais, dans l’intérêt de la Flandre; puis il leur demanda des troupes, oiïrant de donner une de scs filles en mariage au fils aîné de Henri IV 3 [1er septembre 1411], Quelles furent les conditions, quelle part de la France leur promit-il? Rien ne l’indique. Le parti d’Orléaus publia qu’il faisait hommage de la Flandre à l’Anglais, et s’engageait à lui faire rendre la Guicnnc et la Normandie.
L’arrivée des troupes anglaises lit refluer les Armagnacs de Paris à la Loire, jusqu’à Bourges, jusqu’à Poitiers. Ils perdirent même Poitiers; niais les princes tinrent dans Bourges, où le duc de Bourgogne vint les assiéger avec les Anglais, avec le roi, qu’il traînait partout. Néanmoins, le siège fut long. Le manque de vivres, les exhalaisons des marais, des champs pleins de cadavres, la peste enfin, qui, du camp, se répandit dans le royaume, décidèrent les deux partis à une vainc et fausse paix , qui fut à peine une trêve [traité de Bourges, 1 <> juillet 1412], Le duc de Bourgogne promettait ce qu’il ne pouvait tenir, d’obliger les siens à rendre aux princes leurs biens confisques. Tout ce que le duc d’Orléans y gagna, ce fut de faire
quelque réparation à la mémoire de Montaigu ; le prévôt de Paris alla détacher son corps du gibet de Montfaucon, et le fit enterrer honorablement.
Cependant les Orléanais, voyant que leur adversaire ne les avait chassés que par le secours de l’Anglais , essayaient de le détacher à tout prix du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, était déjà las de ses allies, et il avait envoyé des troupes pour les combattre en Guienne. Le comte d'Armagnac prit à l’instant la croix rouge, et sc fit Anglais, confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il avait fait publier à grand bruit dans Paris, qu’on avait saisi sur un moine les papiers des princes et les propositions qu’ils faisaient aux ennemis. Ils avaient fait serment , disait-on , de tuer le roi , de brûler Paris, de partager la France. Cette bizarre invention du parti de Bourgogne produisit le plus grand effet à Paris4. Les gens de l’université, les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les enfants, prononçaient mille imprécations contre ceux qui livraient ainsi le roi et le royaume. Le pauvre roi pleurait , et demandait ce qu’il fallait faire.
Le traité réel était assez odieux sans y ajouter ces fables : les princes faisaient hommage à l’Anglais, s'engageaient à lui faire recouvrer ses droits, et lui remettaient vingt places dans le Midi. Pour tant d’avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d’Orléans, le Poitou, l’Àngoumois cl le Périgord, que leur vie durant. Le seul comte d’Armagnac conservait tous scs fiefs à perpétuité. Le traité visiblement était son ouvrage4 [18 mai 1412].
Ainsi, des princes sans crcur jouaient tour à tour à ce jeu funeste, d’appeler l’ennemi du royaume. La chose était pourtant sérieuse. Ils s’en seraient aperçus bientôt, si la mort de Henri IV n’eül donné un répit à la France. Trahie par les deux partis, n’ayant rien à attendre que d’elle, clic va essayer dans cet intervalle de faire scs affaires elle-même. En est-elle déjà capable? on peut en douter.
Dans cette période de cinq années, entre un crime et un crime, le meurtre du duc d’Orléans et le traité avec l'Anglais, les partis ont prouvé leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traités n’ont servi qu’à envenimer les haines.
d*Orléans s’était fait couronner roi de France dans l'abbaye de Saint-Denis. Religieux, fol. 701 verso.
1 Ile ad regem veslrum iusauum, inutilem et captivum. Ibid., fol. 005.
3 Scion le Religieux de Saint-Denis , qui prit des informations à cc sujet , le duc d’Orléans pria le roi d'Angleterre , au nom de la parenté qui les unissait , «le ne pas envoyer de troupes h son adversaire. Henri IV répondit qu’il avait craint de soulever les Anglais ( al-
liés des Flamands), et qu’il avait accepté les offres du duc de Bourgogne. Religieux , fol. 69 1 verso.
5 Rymer, t. IV, pars 1, p. 19G, ed. tertia, 1 sept. 141 1.
4 Indequc rabies popularis sic exarsit ut omnes utriusque sexus ahsque crubescenti* vélo dticibus public* malediccnles, orarent ut cura Juda proditore ftlcrnam percipercnt portiouem. Religieux, ms., folio 734.
4 Rymer, t. IV, pars 2, p. 13 (cd. tertia) , 18 mai 1412.
LIVRE VIII. - ESSAIS DE RÉFORME DANS L'ETAT ET DANS L’ÉGLISE. 1409-1415. 003
Est-ce à dire pourtant que ces tristes années aieul été perdues, que le temps ail coulé en vain?... Non, il n'y a point d’années perdues; le temps a porté son fruit. D’abord , les deux moitiés de la France se sont rapprochées, il est vrai, pour se haïr; le Midi est venu visiter le Nord, comme, au temps des Albigeois, le Nord visita le Midi. Ces rapprochements, même hostiles, étaient pourtant nécessaires; il fallait que la France, pour devenir une plus tard, se connût d’abord , qu'elle sc vit, comme elle était, diverse encore, cl hétérogène.
Ainsi se prépare deloiu ('unité de la nation. Déjà le sentiment national est éveillé parles fréquents appels à l'opinion publique, que font les partis dans celte courte période. Ces manifestes continuels pour ou contre le duc de Bourgogne *, ces prédications politiques dans l'intérêt des factions, ces représentations théâtrales où la foule est admise comme témoin des grands actes politiques, l'échafaud de Chartres, le sermon de la Neutralité, tout cela , c’est déjà implicitement un appel au peuple.
Dans les pédaulesques harangues du temps , parmi les violences, les mensonges, parmi le sang et la bouc, il y a pourtant une chose qui fait la force du parti de Bourgogne, si souillé et si coupable, à savoir : l’aveu solennel de la responsabilité des puissants, des princes et des rois. L'université professe cette doctrine alors inouïe , qu'un roi qui accable scs sujets d'exactions injustes peut et doit être déposé. Celle parole est réprouvée ; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des pensées inconnues fermentent. C'est vers celte époque , ce semble , qu’au front même de la cathédrale de Chartres, témoin de l'humiliation des princes, on sculpte une figure nouvelle, celle de la Liberté 1 * 3; liberté morale, sans doute, mais l'idée de la liberté politique s'y mêle et s'y ajoute peu à peu.
Le duc de Bourgogne était bien indigne d’élre le représentant du principe moderne. Ce principe ne se déméleen lui qu'à travers la double laideur du crime cl des contradictions. Le meurtrier vient parler d'ordre, de réforme et de bien public; il vient attester les lois, lui qui a tué la loi; nous allons pourtant voir paraître, sous les auspices de
1 Le plus important peut-être de ces manifestes, est celui que le duc de Bourgogne publia au nom du roi
le 13 février H 12. U y demandait une aide à la Langue
dVd et à la Langue d'oc, et en confiait la perception à un bourgeois de Paris. Préalablement il y lait une longue histoire apologétique des démêlés de la maison de Bourgogne avec celle d'Orléans. Il y flatte Paris ; il entre dans 1c ressentiment du peuple contre les excès des gens d’armes du parti d'Orlcans. 11 fait dire
j cet odieux parti , la grande ordonnance du quin- ; zième siècle.
! Autre bizarrerie. Ce prince féodal , qui vient à la tête d'une noblesse acharnée d’exterminer la commune de Liège, il puise dans celte victoire même la force qui relève la commune de Paris; là-bas prince des barons, ici prince des bouchers.
Ces contradictions font, nous l’avons dit, la j laideur du siècle, celle surtout du parti bourgui- ; gnon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
; quoi qu'il eut fait, il u'avait rien fait lui-même, qu'il ne pouvait pas grand' chose. Lorsque l’université proposa de tirer des trois états des geus t sages cl non suspects pour aider au gouvernement, il prononça celte grave parole : ». Qu’en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si grand royaume que le royaume de France *. >•