CHAPITRE III
! ESSAIS DE RÉPORRE DANS l'ÊTAT ET DANS L* ÉGLISE. — CADUC 111 EN S DE TARIS ; GRANDE ORDONNANCE. — CON- CILES DE PISE ET DE CONSTANCE. I4IW - MIS.
ï Le gouvernement d’un seul étant avoué impos- 1 sible, il fallut bien essayer du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa détresse, convoqua, au nom du roi, une grande assemblée des députés des villes, des prélats, chapitres, etc. [30 janvier 1413]. Celte assemblée de notables est qualifiée par quelques-uns du nom d’étals gènè- | roux . Ils furent si peu généraux qu’il n'y vint presque personne, sauf les envoyés de quelques villes du centre. Dans ce moment de crise, entre la guerre civile cl la guerre étrangère, que l’on voyait imminente, la France sc chercha, et elle ne put se trouver.
C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables. pleins de bandits ; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint peu de gens, I et ce peu iic savait que dire. Il n’y avait point de traditions, de précédents, pour une telle assemblée ; un demi -siècle s'élait écoulé depuis les derniers états. Les gens de Reims, de Ilouen, de Sens et de
au roi : • Nous IV usine s deuement et souflisammeut i informés qu’ils teudoient a débouter «lu tout .Voua et notre génération de notre royaume el seigneurie. Bibl. royale, ras., Fontauieu, 10Ü-1 10, aun. 1412, 13 février; d'après un vidimus de la vicomté de Rouen.
3 Voy. le curieux rapport de M. Didrun , dans le iourual de l'instruction publique,
3 Indiguura se reputavit regimine tant regui ut erat I reguum Franci*. Religieux, ms., folio COS.
Bourges parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur t un texte de l'Écriture, prouvant doctement les avau- , lagcs de la paix, mais avec non moins de force l'impossibilité de payer pour Unir la guerre; ils cou- 1 cluaicnt qu'il fallait avant tout recouvrer les deniers ] mal perçus ou détournés. Maître Benoit Gentien , célèbre docteur et moine de Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'université. Il demanda des réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition cl la convoitise, toutefois en termes généraux. et sans nommer personne. Il déplut à tout le monde.
Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien. L'assemblée fut congédiée ; Paris prit la parole , au défaut de la France, Paris, et la voix de Paris, son université.
L'université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour s'acquitter d’une telle tâche. Elle avait grand besoin d’être dirigée. Or il n'y avait qu'une classe qui put le faire, qui eut connaissance des lois, des faits, et quelque esprit pratique. C'étaient les membres deshaules cours, du parlement1 , de la chambre des comptes 2 , et de la cour des aides. Je ne vois pas que l'université se soit adressée aux deux derniers corps; leur extrême timidité lui était sans doute trop bien connue; mais elle demanda l'appui du parlement, l'engageant à se joindre a elle, pour demander les réformes nécessaires.
Le parlement n’aimait pas l’université , qui dès longtemps l'avait fait déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire récente de la juridiction ecclésiastique [ 1408] n'était pas propre à les réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait l'alliée de la populace, était anti-
1 C'était l'opinion deClémengis. Il implore dans ses
lettres l'intervention du parlement comme l'unique remède aux maux présents et futurs du royaume : 0 clarissiini pnesides rembruni tribunalium c.eteiique celrberrimi judiccs , qui illam egregiam Curiara illus- : trntis, expcigiscimiui tandem aliquandô,et regni non dico statum, quia non étal , sed miserabilcm lapsutn aspicite... (Le juge doit comme le médecin) non tantum morbis cum exorti fueriul subvenire,srd prxstantiori etiam cum glorià, salubri antè præservalionc, ne oriantur prospicere. Nie. Clemcng., epistol., t. II, p. 284. ,0.
2 L’importante Notice historique de M. le comte AudifTret sur la comptabilité publique nous a fait connaître comment, depuis 18 10, le gouvernement a peu à peu tout soumis à l'inspection de In cour des comptes, jusqu’à ce que la loi de 1832 ait fait de cette cour un de» grand» pouvoirs de l'État. Il eût été curieux d'examiner ce qu'elle a hérité de l'ancienne chambre des
pathiqne à la gravité des parlementaires, autant qu'à leurs habitudes de respect pour l’autorité royale. Ils répondirent à l’université de la manière suivante : « Il ne convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi. de se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le parlement est toujours prêt , toutes et qualités fois il plaira au roi de choisir quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du royaume. L'université et le corps de la ville sauront bien ne faire nulle chose qui ne soit à faire *. »
Ce refus du parlement de prendre part à la révolution devait la rendre violente et impuissante.
I Paris et l’université pouvaient dès lors faire ce qu’ils | voulaient, obtenir des réformes, de belles ordon- 1 nances : il n’y avait personne pour les exécuter.
I 11 faut aux lois des hommes pour qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les habitudes, les mœurs, peuvent seuls faire ccs hommes.
Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du parlement , comme cour de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long travail de la i transformation du droit, cette ebuvre d’interprétation, de ruse et d'équivoque *. (Ju’il me suffise ici de regarder le parlement du point de vue extérieur, et d'expliquer pourquoi un corps qui pouvait agir si utilement, refusa son concours.
Le parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de l'université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait invinciblement par la force des choses, il craignit avec raison de compromettre. par une intervention directe dans les affaires, l'influence indirecte, mais loutc-puissante, qu'il acquérait chaque jour. Il n'avait garde d'ébranler l’autorité royale, lorsque celte autorité devenait peu à peu la sienne.
La juridiction du parlement de Paris avait
comptes, en quoi se rapprochent ou diffèrent les deux institutions.
3 Registres du parlement , cités par M. de Baranlc, 5« édition, t. IV, p. 34.
4 Il est curieux d'observer le commencement de ce grand travail dans les Registres dits Olim. On y trouve déjà des détails curieux sur la procédure. Deux employés des Archives , MU. Dessalles rt Dodos en préparent la publication sous la direction de M. le comte Bcugnol. l'oy. subsidiairement les notices de MM. Kliraratli. Taillandier et Beugnot, sur nos anciens livres de droit et sur l'immense collection des Registres du parlement. — Toutefois il ne faut pas oublier que ccs
I Registres, même Olim. que ces livres, même ceux du | treizième siècle , contiennent moins le droit du moyen âge que la destruction du droit du moyen âge. Il faudrait l remouler au droit féodal , au droit ecclésiastique , tels qu'on les trouve dans Icscharles, dans les canons, dans les rituels, dans les formules et symboles juridiques.
LIVRE Vin. - ESSAIS DE RÉFORME DANS L'ÉTAT ET DANS L'ÉGLISE. 1409-141». 80»
toujours gagné dans le cours du quatorzième siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle, finissaient par regarder comme un privilège d’étre jugé par le parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette faveur.
Suprême cour du roi , le parlement voyait, uonseuleraenl les baillis du roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs féodaux, attendre à la grand’ salle et solliciter humblement. Récemment il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte de Périgord (. Il recevait appel contre les princes, contre le duc de Bretagne, contre le duc d’Anjou frère du roi [ 1 328, 1371]. Bien plus, le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité même, lui défendant d’obéir aux lettres royaux , déclarant en quelque sorte que la sagesse du parlement était moins faillible, plus sure, plus constante, plus royale que celle du roi *.
u Le parlement dit -il encore, dans scs ordonnances, est le miroir de justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du parlement. »
Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance universelle où l’on était de tout le reste, celle cour de justice fut obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police, d’ordre communal, etc. Paris se reposa sur le parlement du soin de sa subsistance ; le pain, l’arrivage de la marée, une foule d’autres détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers oy chirurgiens, celle du pavé de la ville, ressortirent à lui. Le roi lui donna à régler sa maison *.
Les seules puissances qui résistassent à celte attraction, c'étaient, outre l'université 4, les grandes cours fiscales, la chambre des comptes, la cour des aides \ Encore voyons-nous, dans une grande occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de consulter le parlement6. On croit devoir expliquer que si les maîtres des
1 II serait plus exact de dire : Comte en Périgord. U n’avait guère que la neuvième partie du departement actuel de la Dordogne (ms. inédits de M. Dessalles sur l'histoire du Périgord ). D'après une Chronique ms. qu'a retrouvée M. Mérilliou, la chute du dernier comte aurait été décidée par uii rapt qu'il essaya de faire sur la Cille d'un consul de Périgueux, pendant une procession. Le procès énumère bien d'autres crimes. Rien n'est plus curieux pour faire connaître les détails de cette interminable guerre eutre les seigneurs et les 1 gens du roi. Le principal grief c'est que, 1 en croire , l'accusation , le comte disait qu'il voulait être roi et agissait comme tel : Jactabal pu là ni et publicè Ibrc $c RLGEM .... certumquc judieem pro appellatiouibus decidendis... conslituerat... à quo non permit tcbat ad
comptes sont juges sans appel, c’est « qu’il y aurait inconvénient à transporter les registres, pour les mettre sous les yeux du parlement 7. »
Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le parlement se recruterait lui-méme : par voie d’élection *. Dès lors il forma un corps ,
• et devint de plus en plus homogène. Les charges j ne sortirent plus des mêmes familles. Transmises ! par mariage . par vente même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il y eut : des familles parlementaires, des mœurs parlementaires. Cette image de sainteté laïque que la France avait vue une fois, en un homme , en un roi , elle l’eut immuable dans ce roi judiciaire, sans caprice, i sans passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabij lilé de l’ordre judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l’ordre politique va subir les plus rapides variations. Quoiqu’il advienne, la France aura un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les moments extrêmes où la royauté , la noblesse, tous ces vieux appuis lui manqueront,
I où elle sera au point de s’oublier elle-mémc , elle ; se reconnaîtra au sanctuaire de la justice civile.
Le parlement n'a donc pas tort de se refuser à , sortir de celle immobilité si utile à la France, il i regardera passer la révolution, il lui survivra, pour eu reprendre et en appliquer à petit bruit les résultats les plus utiles.
Le parlemeul se récusant , l’université n’en alla pas moins son chemi n . Cette bizarre puissa uce, théo- | logique, démocratique et révolutionnaire, n’élail I guère propre à réformer le royaume. D’abord, elle I avait en elle trop peu d’unité, d'harmonie, pour eu { donner à l’État. Elle ne savait pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque, quoiqu'elle réclamât les privilèges des clercs *. La faculté de théologie, dans la morgue de sou orthodoxie, dans l’orgueil de sa victoire sur les chefs de l'Église , était Église pourtant. Elle semblait diriger; mais au fond elle était menée, violentée par la nom-
Nos vel ad... Curiam appellarc. Archives, Registres du parlement, Arrêts criminels, reg. XI , ann. 1389-
7 Voy. Ordonnances, passim , particulièrement aux
auuées 1344, 1350, 1380, 1400.
3 Ordonnances, t. VIII et IX, ann. 1358, !569, 1372,
4 Ord., ann. 1306.
3 Ord., ann. 1375.
4 Ord., ann. 1374.
7 Ord., ann. 1408.
8 On ajoute qu'on élira aussi des nobles, ce qui prouve qu'ordiiiairemenl la chose u'arrivait guère. Ibid., ann. 1407-8.
* yoy. plus haut.
breusc et tumultueuse faculté des arts (c’est-à-dire j de logique) Celle-ci, peut d’accord avec l’autre, ne l’était pas davantage avec elle- même; elle se | divisait en quatre nations , et dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien des nations diverses. Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc.
Une révolution avait eu lieu dans l'université au quatorzième siècle. Pour régulariser les études et les mœurs, on avait peu à peu, par des fondations de bourses et autres moyens , cloîtré les écoliers dans ce qu’on appelait des collèges. La plupart des colleges semblaient être au fond la propriété ; des boursiers , qui nommaient au scrutin les | principaux, les maîtres. Rien n’était plus démocratique
Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens , pauvres, étaient , comme on peut croire , animées ' de l’esprit le plus inquiet, surtout à l’époque du schisme, où les princes disposaient de tout dans j l'Église, et fermaient aux universitaires l'accès des < bénéfices. Dans ces tristes demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du temps, languis- | saieut sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de j bizarres existences, des gens qui. sans famille, sans amis , sans connaissance du monde , avaient passé toute une vie dans les greniers du pays latin, élu- I diarit, faute d’huile, au clair de la lune s, vivant d’arguments ou de jeûnes , ne descendant des sublimes misères de la Montagne, de la gouttière de ^
1 Les règlements de ces deux facultés sc modifièrent 1
en sens inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea six ans d'études au lieu de cinq, 1 avant le baccalauréat. I.a faculté des arts réduisit scs j cours de six ans à cinq, puis à trois et demi, et enfin eu 1GOO à deux. La scolastique perdait peu à j«*u son 1 3 importance. Bulæus, Hist. univers. Parisiensis , t. V, p. 858 , 803.
3 l)u Buulay donne tout au long les constitutions de ces collèges. T. IV et V.
3 Fils d'un cordonnier de Malines , il vint à Paris comme domestique ou marmiton, selon l'histoirc manuscrite de Sainte -Geneviève, le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de l’cglise,et y : étudiait au clair de lune. Il entra au collège de Mou- ; taigu, releva ce collège alors ruiné, et en fut comme le secoud fondateur. Il n'est pas moins célèbre pour la * violence avec laquelle il prêcha contre le divorce de Louis XII. Bulseus, t. VI ; Féiibieu, t. I, p. 590-550. ■
* Je dis ici le mal, et je dois le dire; si je voulais dire le bien, il faudrait des volumes. La plus haute éuergio chrétienne a été dan6 les mendiants. Ils ont rempli deux siècles, le treizième et le quatorzième, de leur brûlaute activité , de leur éloquence originale et bizarre. Il ne faut pas prêter des formes doucereuses à ces prêcheurs du peuple; tout cc qui nous reste d'eux montre qu'ils lui parlaient comme il aime qu'on lui !
Standooc , de la lucarne d’où fui jeté Ramus , que pour disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarrc ou de la place Mauberl.
Les moines mendiants, nouveaux membres de l’université, avaient, outre l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent haineux cl envieux par-dessus toute créature; misérables, et faisant de leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de l’infliger aux autres 4. On a dit (et je crois qu’il en était ainsi pour beaucoup d’enlre eux), qu’ils ne comprenaient le christianisme que comme religion de la mort et de la douleur. Mortifiés et rnorlifiauLs, ils se tuaient d'abstinence et de violence, et ils étaient prêts à traiter le prochain comme eux-mémes. C'est parmi eux que le duc de Bourgogne trouva sans peine des gens pour louer le meurtre.
Le mépris que les autres ordres avaient pour les mendiants, était propre a irriter celte disposition farouche. Or, parmi les mendiants, il y avait un ordre moins important, moins nombreux que les dominicains et les franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique , cl dont les autres mendiants se moquaient eux-mémes. Cet ordre, celui des carmes, ne se contentait pas d’une origine chrétienne; ils voulaient, comme les templiers, remonter plus haut que Je christianisme *. Ermites du moût Carmel, descendants d’Élie, ils sc piquaient d’imiter l’austérité des prophètes hébraïques, de ces
parle, c'est-à-dire, avec violence, souvent avec cynisme. — Le gcuie polémique de Ctteaux ( polémique à la lettre , puisque les Ordres militaires étaient des rejetons de Cileaux ) , s’csl continué dans les dominicains. Sans doute saint Dominique n'est pas IVnrenfeur de l’Inquisition ; les procédures inquisitoriales sont d’origine byzantine, les Visigotbs d’Espagne les adoptèrent. Les papes couGèrent l’inquisition aux moines deCiteaux. Mais c'est entre les mains des dominicains qu'elle est devenue une institution , et une institution terrible. Le talent ne peut détruire les faits. ( /-'oyes l'éloquent mémoire «le M. Lacordaire.)
Je fais au reste des vœux pour les nouveaux dominicains, qui se rerommandrnt de la liberté. Nul doute «jue beaucoup d'âmes n’aient en ce moment grand besoin de la vie commune. Maintenant rccommcncerat-elle sous les formes du moyen Age, le temps seul peut nous l'appreudre.
3 Cette prétention produisit au dix -septième siècle une vive polémique entre les carmes et les jésuites. Ceux-ci, qui n'aimaient guère plus la poésie du moyen Age que la philosophie moderne, attaquèrent durcmeot Diisloire d’fclie; ils prirent une massue de science et de critique pour écraser la frêle légende. Les carmes, en représailles, tirent proscrire en Espagne les Acta des Bollandistes. Déliât-, Histoire des Ordres monastiques, t. I, p. 305-310.
LIVRE Vlll. — ESSAIS DE RÉFORME DANS L’ÉTAT ET DANS L’ÉGLISE. UOO-lilS. 607
terribles mangeurs de sauterelles, qui, dans le désert, luttaient contre l’esprit de Dieu
Un carme, Eustaclic de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de l’université au roi. Cet Élic de la place Maubert parla presque aussi durement que celui du Carmel. Ou ne pouvait du moins reprocher à cette remontrance d’être générale et vague. Rien n’était plus net3. Le carme n’accusait pas seulement les abus; il dénonçait les hommes; il les nommait hardiment par leurs noms, en tète le prévôt Dcsessarts, jusque-là l’homme des bourguignons, celui qui avait arrêté Monlaigu. Mais alors ou n’était plus sûr de lui et il venait de se brouiller avec l’université 5.
Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes, et voyant le Dauphin son gendre s’éloigner de lui , il résolut de s’appuyer sur l’université et sur Paris. Il força le conseil à destituer les financiers , comme l’université le demandait. Dcsessarts se sauva, déclarant qu’en effet il lui manquait deux millions , mais qu’il en avait les reçus du duc de Bourgogne.
Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur. Un mois après, il apprend qu’il est revenu , qu’il a forcé le pont de Charenlon, et qu’il occupe la Bastille au nom du Dauphin. Les conseillers du Dauphin s’étaient imaginé que , la Bastille prise , Paris tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout autrement. Le poste de Charenlon, qui assurait les arrivages de la haute Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du inonde qui intéressait le plus les Parisiens, L’attaque de ce poste fit croire que Desessarls voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple vint heurter à l’hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune, pour aller attaquer la Bastille. Le !
1 La règle des carrons était très-propre à développer l'exaltation : de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les nuits passés dans une cellule. Constitutiones fratrum B. Ma ria* de Moule Carmeii, 1590, in-4«.
2 Le passage le plus important est celui où l'on compare les dépenses de In maison royale A des époques différentes : Ad priscorum rrgum , regiuarum ac libelorutn suorum continuandum statum magnifie uni et quotidianas expensioncs 04,000 francorum auri abundè sulliciehant, iudèquc crcditores debitcconteiitabantur; quod utique modo non fit, quamvis ad pncdictos usus 450,000 annuatim rccipiant. Religieux, ms., folio 701.
8 Dcsessarts et son frère recevaient ou prenaient beaucoup d’argent. Ibid., folio 708. Mais Punivcrsité avait contre le prévôt un sujet particulier de haine. Il avait pris parti contre les écoliers daus leur querelle avec un sergent du prévôt qui était en même temps aubergiste, et qui, en dérision des écoliers, avait traîné un âne mort à la porte du collège d'Harcourt. l'oy. le Religieux, et Bulxut, t. Y.
premier jour, on parvint à les renvoyer 4. Le I second, ils prirent l’étendard et assiégèrent la forteresse. Ils auraient eu peine à la forcer. Mais le duc de Bourgogne aida ; il décida Dcsessarts effrayé à sortir, lui répondant de la vie5. 11 lui fit une : croix sur le dos de sa main , et jura dessus. Le duc croyait mener le peuple ; il vit bientôt qu’il le i suivait.
Ceux qui venaient de planter l’étendard de la commune contre une forteresse royale, n'étaienl pourtant pas, autant qu’on pourrail croire, des 1 ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur Dcsessarts, ne lui firent aucun mal; ils voulaient ; qu’on lui fil son procès. Ils le menèrent au château du Louvre, et lui donnèrent une garde demi-bour- ! geoisc et demi-royale.
, Ces hommes, modérés dans la violence même , n'étaient pas des gens de la bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins, les cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de Benoit Gcntien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable d'agir. Les cinquanteniers avaient fait ce qu’ils avaient pu pour empêcher qu'on ne marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus forts qu'eux , et que la foule suivait plus volontiers, gens riches, mais qui, par i leur position, leur métier et leurs habitudes, se rapprochaient du petit peuple : c’étaient les maîtres bouchers , maîtres héréditaires des étaux de la grande boucherie et de la boucherie Sainte-Geneviève *. Ces étaux passaient, comme des fiefs, d’hoir en hoir, et toujours aux mâles. Les mêmes familles les ont possédés pendant plusieurs siècles. Ainsi lesSaint-Yon et les Thibert, déjà importants sous Charles Y ( 1370), subsistaient encore au dernier siècle 7. Ce qui , malgré leur richesse, leur cotiser-
* Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de l'hôtel de ville. Religieux, ms., folio 776.
5 Le duc lui dit : • Mon ami , ne te soucie ; car je te jure que tu n'auras autre garde que de mon propre | corps. Et lui fit la croix sur Je dos de la main, et l'emmena. • Juvéna) des Ursins, p. 950.
* Cette antique corporation ne fit pas inscrire scs règlements parmi ceux des autres métiers, lorsque le prévôt Étienne Boileau les recueillit sous saint Louis. Sans doute les bouchers aimèrent mieux s’en fier à la tradition, à la notoriété publique, et à la crainte qu'ils inspiraient. Voy. M. Depping, Iutrod.aux Règlements d’Ét. Boileau, p. LV1; et La mare, Traité de la police, t.II, liv. V, tit. XX.
2 Félibien, t. II, p. 753. Sauvai, t. I, 634, 642. t'oyes aussi les Ordonnances, pastîm. L'une des plus curieuses est celle qui fixe la redevance dr chaque nouveau boucher envers le cellérier et le coneierge • de la Court-lc- Roy (du Parlement). Ordonnances, t. VI , p. 507, aun. 1381.
vail les habitudes énergiques du métier, c'est qu'il I leur était enjoint d’exercer eux-mémcs , de sorte que, tout riches qu’ils pouvaient être, ces seigneurs bouchers restaient de vrais bouchers, tuant, saignant et détaillant la viande.
C’étaient du reste des gens ranges, réguliers, et souvent dévots. Ceux de la grande boucherie j étaient fort affectionnés à leur paroisse Saint-Jacques la Boucherie. Nous voyons, dans les actes de Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la messe de chez lui *, et le boucher Haussccul une clef de l’église pour y faire i j toute heure ses dévotions.
Dans cette classe honnête , mais grossière et vio- , lente, les plus violents étaient les bouchers delà boucherie Sainte-Geneviève, les Legoix surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l’abbaye, vivaient assez mal avec elle. Ils s’obstinaient, malgré l’abbé, à vendre de la viande les jours maigres , et de plus , à fondre leur suif chez eux, au risque de brûlerie quartier *. Établis au milieu des écoles et des disputes, ils participaient à l'exaltation des écoliers. I La boucherie Sainte-Geneviève était justement près de la Croix des Carmes, et, par conséquent, à la porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient ainsi voisins, amis sans doute de ce violent moine Eustacbe de Pavilly, le harangueur de l'université.
La force des maîtres boucliers, c’était une armée de garçons, de valets, tueurs, assommeurs, écorcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi ces garçons, des hommes remarquables par leur audace brutale, deux surtout, l’écorcheur Caboche, et le (ils d’une tripière. C’étaient des gens terribles dans une émeute; mais leurs maîtres, qui les lançaient, croyaient toujours pouvoir les rappeler.
Il était curieux de voir comment les maîtres bouchers , ayant un moment Paris entre les mains , Paris, le roi, la reine et le Dauphin, comment ils useraient de ce grand pouvoir. Os gens, honnêtes au fond, religieux et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la suite du mal du roi, | et ce mal lui-même comme une punition de Dieu. j Dieu avait frappé pour leurs péchés le roi cl le duc d’Orléans sou frère. Restait le jeune Dauphin; ils mettaient en lui leur espoir; toute leur crainte était que le châtiment ne s’étendit à celui-ci , qu’il ne ressemblent à son père *. Ce prince, tout jeune qu’il était, leur donnait sous ce rapport beaucoup
1 Une vue de deux doigts de long sur deux de large, f Vilain , Uistoirc de Saint-Jacques la Boucherie, p. 54, années 1388, 1405.
2 Félibien , t. |, p. 640.
5 Si ab aliquo pr «pot eu te ( ut publiée ferebâtur) indue! i ad bue fueriut tuuc non habui pro compcrto ;
d'inquiétudes. Il était dépensier, n’aimait que les beaux habits ; ses habitudes étaient toutesconlraircs h celles des bourgeois rangés. Ces gens, qui se couchaient de bonne heure, entendaient toute la nuit la musique du Dauphin; il lui fallait des orgues, des enfants de chœur, pour ses fêles mondaines. Tout le monde en était scaudatisé.
Ils avisèrent, dans leur sagesse, qu’ils devaient, pour réformer le royaume , réformer d’abord l’héritier du royaume, éloigner de lui ceux qui le perdaient, veiller à sa santé corporelle et spirituelle.
Pendant que Dcscssarts était encore dans la Bastille s'excusant sur les ordres du Dauphin, nos bouchers se rendaient à Saint-Paul, ayant â leur tète un vieux chirurgien, Jean deTrovcs, homme d'une ligure respectable cl qui parlait à merveille. Le Dauphin, tout tremblant, se mit à sa fenêtre, par te conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien parla ainsi : « Monseigneur, vous voyez vos trèshumbles sujets , les bourgeois de Paris , en armes devant vous. Ils veulent seulement vous montrer par là qu’ils ne craindraient pas d’exposer leur vie pour votre service, comme ils l’ont déjà su faire; tout leur déplaisir est que votre royale jeunesse ne brille pas à l’égal de vos ancêtres, et que vous soyez détourné de suivre leurs traces par les traîtres qui vous obsèdent et vous gouvernent. Chacun sait qu’ils prennent â tâche de corrompre vos bonnes mœurs, et de vous jeter dans le dérèglement. Nous n’ignorons pas que notre bonne reine, votre mère, en est fort mal contente4; les princes de votre sang eux-mèines craignent que lorsque vous serez en âge de régner, votre mauvaise éducation ne vous en rende incapable. La juste aversion que nous avons contre des hommes si dignes de châtiment, nous a fait solliciter assez souvent qu’on les ôtât de votre service. Nous sommes résolus de tirer aujourd'hui vengeance de leur trahison, et nous vous demandons de les mettre entre nos mains. *
Les cris de la foule témoignèrent que le vieux chirurgien avait parlé selon ses sentiments. Le Dauphin, avec assez de fermeté, répondit : « .Messieurs les bons bourgeois , je vous supplie de retourner à vos niëlicrs, et de ne point montrer cette furieuse animosité contre des serviteurs qui me sont attachés. »
« Si vous connaissez des traîtres, dit le chance» tamt*ii non ignuro ducis Gu voulue uocturnas et iudeceutes vigilias , cjus cotnmcs&alioues et modum j iiiordiualum vivendi znolcstissimc tulisse, t intentes, j sicut dierbant, ne infirinitatcm païenne ximilcm incurrrret iu dedecus regui. Religieux, ms., folio 778.
* Religieux, ms., folio 770, Lrad. de M. de Barantc.