LIVRE VHI. - SUITE. - CAROCHIENS l)K PARIS. H05M
eelier du Dauphin. croyant les intimider, on les punira , nommez-les.
« — Vous, d'abord! » lui crièrent-ils. Et ils lui remirent une liste de cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tête de laquelle se trouvait son nom. Il fut forcé de la lire tout haut.et plus d’une fois.
f.e Dauphin , tremblant . pleurant . rouge de colère, mais voyant bien pourtant qu’il n’y avait pas moyen de résister, prit une croix d'or que portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu’il n’arriverait aucun mal à ceux que le peuple allait saisir. Il jura, comme pour Desessarts, ce qu’il ne pouvait tenir.
Cependant ils enfonçaient les portes, et se mettaient à fouiller l’hôtel du roi pour y chercher les traîtres. Ils saisirent le duc de Bar, cousin du roi, puis le chancelier du Dauphin, le sire de la Rivière, son chambellan, son écuyer tranchant, ses valets de chambre et quelques autres. Ils en arrachèrent un brutalement à la Dauphine, fille du duc de Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les prisonniers, mis à cheval, furent menés à l’hôtel du duc de Bourgogne, puis à la tour du Louvre.
Tous n'arrivèrent pas jusqu'au Louvre. Ils égorgèrent, ou jetèrent à la Seine ceux qu’ils croyaient coupables des déréglements du Dauphin ou de ses folles dépenses, un riche tapissier, un pauvre diable de musicien appelé Courtcbolte. Ils rencontrèrent aussi un habile mécanicien ou ingénieur, qui avait aidé le duc de Berri à défendre Bourges ; quelqu’un s’étant avisé de dire que cet homme se vantait de pouvoir mettre le feu à la ville, sans qu’on pût l’éteindre il fut tué à l’instant.
Les bouchers croyaient avoir fait une chose méritoire, et comptaient bien être remerciés; ils vinrent le lendemain à l’hôtel de ville. Là, les gros bourgeois, échevins et autres, repassaient en frémissant les événements de la veille, l’hôtel royal forcé , l’enlèvement des serviteurs du roi , le sang versé. Ils craignaient que’le duc d’Orléans et les princes ne vinssent, en punition, anéantir la ville de Paris. Ils avaient peur des princes ; mais, d'autre part, ils avaient peur des bouchers; ils n’osaient les désavouer. Ils envoyèrent aux princcsquelqucsuns des leurs avec des docteurs de l’université, pour leur faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s’était fait par bonne intention et sans qu’on voulût leur déplaire *.
1 Religieux, ms., folio 77D verso.
3 Non se praedicta fecisse iu eorum displicentiam. Ibid., folio 781.
* f'oy. le sermon de Gerson sur la santé corporelle et spirituelle du roi, et la lettre deClémengis, intitulée : De polit!* Gallican* ngritudine, per metaphoram
Cependant les bouchers, persévérant dans leur projet de réformer les mœurs du Dauphin, ne cessaient de revenir à Saint-Paul, ou d’y envoyer des docteurs de leur parti. C’était un spectacle terrible et comique que ce peuple, naïvement moral et religieux dans sa férocité, qui ne songeait ni à détruire le pouvoir royal , ni à le transporter à une autre maison , pas même à une autre branche, mais qui voulait seulement amender la royauté, qui venait lui tâter le pouls . la médeciner gravement. L’hygiène appliquée à la politique 1 * 3 n’avait rien d’absurde, lorsque l’État, se trouvant encore renfermé ! dans la personne du roi . languissait de ses infiri mités, était fol de sa folie.
Le carme Eustnche Pavilly s’était particulière- I ment chargé d’administrer au jeune prince cette médecine morale, n’y épargnant nul remède héroïque. Il lui disait en face, par exemple : « Ah! monseigneur, que vous êtes changé! tant que vous vous êtes laissé éduquer et conduire au bon gouvernement de votre respectable mère, vous donniez tout l’espoir qu’on peut concevoird’un jeune homme bien né. Tout le monde bénissait Dieu d’avoir donné au roi un successeur si docile aux bons enseignements. Mais, une fois échappé aux directions maternelles, vous n’avez que trop ouvert ! l’oreille à des gens qui vous ont rendu indévot envers Dieu, paresseux et lent à expédier les affaires. Ils vous ont appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du roi , à faire de la nuit le jour, à passer le temps en mangerics, en vilaines danses et autres choses peu convenables à la majesté royale. »
Pavilly l’admonestait ainsi, tantôt en présence de la reine, tantôt devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un traité complet de la conduite des princes *, examinant dans le plus grand détail ! toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trône, et rappelant tous les exemples des vertus et des vices que l’histoire, surtout l’histoire de France,
! pouvait présenter. Les derniers exemples étaient | ceux du roi encore vivant et de son frère, celui du Dauphin même, qui, s’il ne s’amendait, obligerait de transférer son droit d’aluessc à son jeune frère, ainsi que la reine l’en avait menacé.
Il conclut en demandant qu’on choisit des commissaires pour informer contre les dissipateurs des deniers publics , d’autres pour faire le procès des
corporis humain lapsi et consumpti. Nie. Clemeug.
1 epiat., t. II, p. 300. Ces comparaisons abondent encore au dix - septième aièele , et jusqur dans les préfaces de | Corneille.
4 Exquihus posset componi Iractalus valdè magnus.
] Religieux, ms.. 781 verso.
traîtres emprisonnés, enfin, des capitaines contre ! le comte d’Armagnac. •> Ce peuple, ajoutait-il, est là pour m’avouer de tout cela ; je viens d’exposer ses humbles demandes. »
Le Dauphin répondait doucement; mais il n’y | pouvait plus tenir. Il aurait voulu s’échapper. Le comte de Vertus, frère du duc d’Orléans, s'était i enfui sous un déguisement. Le Dauphin eut l'im- { prudence d’écrire aux princes de venir le délivrer. Les bouchers , qui s’en doutaient, prirent leurs mesures pour que leur royal pupille ne pût cchap- 1 per à leur surveillance; ils mirent bonne garde j aux portes de la ville, cl s'assurèrent de l'hôtel Saint -Paul 1 , dont ils constituèrent gardien et concierge, le sage chirurgien Jean de Troyes. Et cependant ils faisaient jour et nuit des rondes tout autour « pour la sûreté du roi et de monseigneur ! le duc de Guienne. n C'est ainsi qu'on nommait le Dauphin.
Garder son roi cl l’héritier du royaume, les tenir en geôle, c'était une situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les bouchers eux-mèmes. Mais I quami ils se seraient repentis, ils n’étaient plus | maîtres. Leurs valets, qu’ils avaient menés d’abord, | les menaient maintenant à leur tour. Les héros du | parti étaient les écorcheurs, le fils de la tripière, j Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un chevalier bourguignon, llélion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La garde des deux postes de con- i fiance, d'où dépendaient les vivres, Charcnlon et Saint-Cloud, les écorcheurs sc l’étaient réservée à eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers | n’étaient plus jugés assez sûrs.
Le duc de Bourgogne n’en était pas sans doute à regretter ce qu’il avait fait. Les Parisiens gardant le Dauphin, les Gantois voulurent garder le fils du duc de Bourgogne 3. Ils vinrent le demander à Paris. Les Parisiens avaient pris le blanc chaperon ' de Garni ; les Gaulois le reprirent de leur main. | Le duc de Bourgogne fut obligé d’envoyer son fils I aux Gantois, -de leur donner ce précieux otage. Il | subit le chaperon.
1 Garrlirent curieusement les portes,... et disoient ! Aucuns rl'cux qu'on le faisoit pour sa correction, car | il estoit de jeune âge. Monstrelet, t. III, p. 4.
3 Ce fait si important ne se trouve que dans leReli- | gieux. Les historiens du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer, n'en disent rien. Meyer passe sur tout cela, comme sur des charbons. — Ce fut Paris qui s’entremit . en cette affaire pour ceux de Gaud : Regali consilio ( prxpnsiti mercatorum et scabinorum Parisiensium s validis preabtu ) ut Dominus Cornes de Charolois priinogenitus ducis Burgundix, cnm uxorc suâ, (iliâ Regis, in Flandriara ducerctur..., Gandavensium hurgenscs oblinurrunt. Religieux, ms., 723 verso.
Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu à Notre-Dame, avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jehan de Troyes se trouve sur son passage, avec le corps de ville; il supplie le roi de prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa ville de Paris. Le roi l’accepte bonnement, Dés lors il fallut bien que tout le monde le portât *, le recteur, les gens du parlement. Malheur à ceux qui l'auraient porté de travers 4 !
Le chaperon fut envoyé aux autres villes . et presque toutes le prirent. Néanmoins aucune n’en* Ira sérieusement dans le mouvement de Paris. Les cabochicns, ne trouvant aucune résistance, mais n 'étant aidés de personne, furent obligés de recourir à des moyens expéditifs pour faire de l’argent. Ils demandèrent au Dauphin l’autorisation de prendre soixante bourgeois, gens riches, modérés et suspects. Ils les rançonnèrent.
On avait commencé par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Déjà on en venait aux bourgeois. On no pouvait deviner où s’arrêteraient les violences. Les petites gens prenaient peu à peu goût au désordre; ils ne voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon blanc; ne gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage pouvait commencer d'un moment à l'autre.
Les gens de l’université qui avaient mis tout en mouvement sans savoircc qu'ils faisaient, n’étaient pas les moins effrayés. Ils avaient cru accomplir la réforme en compagnie du duc de Bourgogne., du corps de ville et des bourgeois les plus honorables. Kl voilà qu'il ne leur restait que les bouchers, les valets de boucheries, les écorcheurs. Ils frémissaient de se rencontrer dans les rues avec ces nouveaux frères cl amis, qu’ils voyaient pour la première fois, sales, sanglants, manches retroussées, menaçant tout le monde, hurlant le meurtre.
L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait durer. Les universitaires se réunirent au couvent des Carmes de la place Haubert, dans la cellule même d’Eustache Pavilly 6. Ils étaient
5 Et en prinrcnl hommes d’Égiise, femmes d’honneur, marchandes qui à tout vendoient les denrées. Journal d'un bourgeois de Paris, p. 183, édition de M. Buclion, t. XV des Chroniques du quinzième siècle.
* Le Dauphin ayant fait l’espièglerie de tirer en bas une corne de sou chaperon de manière à ce qu'elle figurât une bande (signe des Armagnacs), les bouchers faillirent éclater : • Regardez, disaient-ils, ce bon enfant du Dauphin, il en fera tant qu'il nous mettra en colère, i J u vénal des Ursins, p, 253.
s Lisez celle grande scène dans Juvénal des Ursins, p. 251-252. Cet historien médiocre, qui semble ordè nairenicnl se contenter d'abréger le Religieux , pré-