YAK VIII. — GRANDE ORDONNANCE DE REFORME
exemple uii homme qui avait livré à l'ennemi . à la mort, quatre cents bourgeois de Paris. Puis, on traîna à la Grève le prévôt Dcscssarts qui avait trahi les deux partis tour à tour. Les bouchers hâtèrent sa mort, justement parce qu’ils estimaient sa bravoure et sa cruauté [1er juillet]
Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrégèrent. Jacqucvillc alla insulter dans sa prison le sire de la Rivière, et celui-ci Payant démenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le prisonnier désarmé. La Rivière n'en fut pas moins porté le lendemain à la Grève; l’on décapita péle-méle les vivants et le mort *.
Si la prison même n’était plus une sauvegarde, l’hôtel du roi risquait fort de n’en plus être une. Un soir que Jacqueville et scs bouchers faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onxe heures, un grand bruit de fêle chez le Dauphin. Ce jeune homme dansait, pendant qu’on tuait ses amis. Les bouchers montèrent, et lui firent demander par Jacqueville s’il était décent à un fils de France de danser ainsi à une heure indue 5. Le sire de la Trémouille répliqua. Jacqueville lui reprocha d’être l’auteur de ces désordres. La patience manqua au Dauphin; il s'élança sur Jacqueville, et lui porta trois coups de poignard qu’arrêta sa colle de mailles. La Trémouille eût été massacré, si le duc de Bourgogne n’eùt prié pour lui [10 juillet].
Celle violation de l’hôtel du roi détacha bien des gens de ce parti qui ne respectait rien. La religion de la royauté était encore entière, et le fut longtempsi * 3 4. Les bons bourgeois assurèrent le Dauphin de leur douleur et de leur dévouement. Les bouchers avaient lassé tout le monde. Les artisans même, les derniers du peuple, commençaient à en avoir assez; plus de commerce, plus d’ouvrage; ils étaient sans cesse appelés à faire le guet , excédés de gardes , de rondes et de veilles.
Les princes , qui n’ignoraient pas l’état de Paris, approchaient toujours, en offrant la paix 5. Tout le
i Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa
mort, il ne faisoit toujours que rire. Journal du bourgeois de Paris, p. 184.
3 Les Cabochiens s'inquiétèrent pourtant de l'cfict que produisait cette barbarie. Ils envoyèrent dans les villes une sorte d'apologie; ils y disaient : Que chacune information de ceux qui avoicnl esté décotes, contenoit soixante feuilles de papier. Monstrelet,t. IV,
* Entre onxe et douze heures du soir. Juvénal,p. 255. Religieux, ras., folio 796.
4 Voyez si longtemps après l'extrême timidité du chef de la Fronde. Il eut peur des états généraux (Retz, livre II ) , peur de l'union des villes ( livre III ) : • J’en eus scrupule, dit-il. • Il eut peur encore de se lier avec Cromwell. Vazarin, tout en défendant l'autorité royale
monde la désirai!, unis on avait peur. Le Dauphin fit part des propositions aux grands corps, au parlement, à l’université. Il fui décidé, malgré les bouchers, qu’il y aurait conférence avec les princes. L’éloquence de Caboche, qui pérora dan» un brillant costume de chevalier, ne persuada personne ; ses menaces eurent peu d’efTet.
Personne dans la bourgeoisie n’agit plus habilement contre les bouchers que l’avocat général Juvénal. Cet honnête homme poursuivait alors, sans souci des réformes , sans intelligence de l’avenir4, un seul but, la fin des désordres et la ; sécurité de Paris. Celle pensée ne lui laissait ni repos ni sommeil. Une nuit, s'étant endormi vers le matin, il lui sembla qu'une voix lui disait :
, Suryite cù/n sedereth, qui marulucatis pattern dotons. Sa femme, qui était une bonne cl dévote dame, lorsqu'il s’éveilla , lui dit : « Mon ami, j'ai entendu ce matin qu’on vous disait, ou que vous prononciez I en rêvant des paroles que j'ai souvent lues dans mes Heures, » et elle les lui répéta. Le bon Juvénal lui répondit: u Ma mie, nous avons onze enfants, et par conséquent grand sujet de prier Dieu de nousaccorder la paix; ayons espoir en lui, il nous aidera7. » La ruine des bouchers futdécidéc par une chose, petite, et pourtant de grand effet. Il fut convenu, malgré eux , que les propositions des princes seraient lues d’abord , non dans l’assemblée gené- | raie, mais dans chaque quartier [21 juillet]. La i faible minoriléqui tyrannisait Paris pouvait effrayer encore, quaod elle était réunie; divisée, elle devenait impuissante , presque imperceptible. Ce point fut emporté contre les bouchers par l’énergie d’un quartenier du cimetière Saint-Jean, le charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en face aux Legoix : « Nous verrons s’il y a à Paris autant de frappeurs de cognée que d’assoinmeurs de bœufs *, n
Les boucliers n’obtinrent pas même que la paix accordée aux princes le fût sous forme d’amnistie.
qui élait la sienne, avait apparemment moins de scrupule, s’il est vrai qu'après la mort de Charles I», il ait dit dans sa prononciation italienne : « Ce M. de Cromwell est né houroux ( heureux). •
4 Le Bourgeois de Paris est l'écho fidèle des bruits absurdes qu'on faisait circuler : Nais bien seny que ils demandoient toujours... la destruction de In bonne ville de Paris. Journal du Bourgeois de Paris, p. 180.
* Voyez au Musée de Versailles la longue et piteuse figure de Juvénal , et la rouge trogne de son fils l'archevêque. Le père n'en fut pas moins un excellent citoyen. Son fils rapporte un Irait admirable de sa fermeté à l’égard du duc de Bourgogne, p.247.
7 Juvénal des Drsins, p. 258.
» ïd., p.tB9.
HISTOIRE DK FRANCE.
Quoi qu'il» pussent dire, un criait : « La paix! » Ce parti vint Ünir à la Grève même. Dans une assemblée qui s'y tint, une voix cria : u Que ceux qui veulent la paix, passent à droite M » Il ne resta presque personne à gauche. Ils n’curenl d'autre ressource , eux et le duc de Bourgogne , que de sc joindre nu cortège du Dauphin qui allait au Louvre délivrer les prisonniers [3 août],
La réaction alla si vite qu’eu sortant de la prison du Louvre, le duc de Bar en fut nommé capitaine; et l’autre fort de Paris, la Bastille, fut confie à un autre prisonnier, au duc de Bavière. Deux des échcvins furent changés ; le charpentier fut ccbevin à la place de Jean de Troyes *.
l’eu après, un des De Troyes et deux bouchers, coupablesdes premiers meurtres, furent condamnés et mis à mort. Plusieurs s’enfuirent, et la populace se mit à piller leurs maisons. On faisait courir le bruit qu’on avait trouvé une liste de quatorze cents personnes, dont les noms étaient marqués d’un T, d’un B ou d’un R (tué , banni ou rançonné B).
Le duc de Bourgogne n’essaya pas de résister au mouvement. Il laissa arrêter deux de ses chevaliers dans son hôtel même, et partit sans rien dire aux siens, qu’il laissait en grand danger. Il voulait emmener le roi. Hais Juvénal cl une troupe de bourgeois les rejoignirent à Vinccnnes, et il leur laissa reprendre ce précieux otage [23 août]1 * 3 4 *.
Dans l’arrangement avec les princes, il était convenu qu’ils n’entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oubliée, à commencer par celle-ci. Le Dauphin et le duc d’Orléans parurent ensemble, vêtus des mêmes couleurs, portant une huque italienne en drap violet avec une croix d’argent. Celait et ce n’était pas deuil; le chaperon était rouge et uoir; pour devise : * Le droit chemin. » Ce qui était plus hostile encore pour les Bourguignons ; c’était la blanche écharpe d’Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit même aux images des saints. Lorsque les petits enfants , moins oublieux,
1 Journal du Bourgeois de Paria, p. 188.
3 foy. les armoiries de Guillaume Cirasse , dans le Recueil des armoiries des prévôts et échevins de Paris (exemplaire colorié à la biblioth. du cabinet du roi, au Louvre ).
3 Religieux, ms., 815, verso. Juvénal, p. 284.
* Juvénal donne encore ici le beau rôle à son père.
« Le duc de Bourgogne dit au roy : Que s’il luy plaisoit aller esbattre jusque* vers le bois de Vinceunes, qu’il
y faisoit beau , et en fut le roy coûtent. Mais Juvénal alla aussitôt avec deux cents chevaux vers le bois, et
dit au roy : Sire, venez tous- eu en voslre bonne ville de Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir sur
les champs. Dont le roy fut très coûtent , et te mît k
retourner. Juvénal, p. 203.
i moins enfants que ce peuple , chantaient les chansons hourguignones, ils étaient sûrs d'être battus6.
L’ordonnance de réforme, si solennellement proclamée , fat non moins solennellement annulée 6 par le roi dans un lit de justice [5 sept.]. Le sage historien du temps, affligé de cette versatilité, osa demander à quelques-uns du conseil comment, après avoir vanté ces ordonnances comme éminemment salutaires, ils consentaient à leur abrogation. Ils répondiEçul naïvement : « Nous voulons ce que veulent les princes. » « A qui donc vous compareraije, dit le moine, sinon à ces coqs de clochers qui tournent à^»us les vents 7 * ? »
On renvoya à Jean sans Peur sa fille, que devait épouser le fils du duc d’Anjou. L’université condamna les discours de Jean Petit. Une ordonnance déclara le duc de Bourgogne rebelle [10 fév. 1414]; on convoqua contre lui le ban et l’arrière-ban. Il ne s'agissait de rien moins qne de confisquer ses États.
Il crut pouvoir prévenir ses ennemis. Les Co booléens exilés lui persuadaient qu'il lui suffirait de paraître devant Paris avec ses troupes pour y être reçu. Le Dauphin , déjà las des remontrances de sa mère et de celles des princes, appelait en eflet le Bourguignon. Il vint camper entre Montmartre et Chaillol ; le comte d'Armagnac, qui avait onze mille ; chevaux dans Paris , tint ferme et rien ne bougea.
Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le poursuivre, d’exécuter la con- ; fiscalion. Mais les effroyables barbaries des Arma- ! gnacs à Soissons, avertirent trop bien Arras de ce qu’elle avait à craindre. Us échouèrent devant celte ville, comme le duc de Bourgogne avait échoué ! devant Paris *.
| Voilà les deux partis convaincus de nouveau | d’impuissance. Ils font encore un traité. Le duc de • Bourgogne est quitte pour un peu de honte, mais il ne perd rien; il offre au roi , pour la forme, les clefs d’Arras 9. Il est défendu de porter désormais
6 Mrsmes le* petits enfants qui chs ntoient une chanson..., où on disoit: Duc de bourgogne, Dieu te re maint
I ch joie !... Journal du Bourgeois de Paris, p. 193.
3 Quasdam pro ordinationibus regiis condideraut \ scriptural. Ordonn., t. X, p. 172.
7 Gnllis campanilium ecclcsiarum , à cunctis ventis volvendis. Religieux, ms., folio 818.
8 Ce qui força le duc de Bourgogne à traiter, c’est que les Flamands l’abandonnaient. Les députés de Gand dirent au roi , qu'ils se chargeaient du ranger le duc à sou devoir. Id., 880 verso.
*J Le roi désirait fort traiter. Juvénal donne là-dessas une jolie scène d’intérieur. Un grand seigneur vient trouver le roi au matin pour l'animer contre les Bourguignons. Le roy estant en son lict. nedorraoit pas et