LIVRE VIII. - CONCILE DE PISE. — 1409- IMS
la production eût augmenté aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion assez rapide pour suffire à l'autre. La richesse croissait lentement , et elle était mal répartie. L'équilibre de la production et de la consommation avait peine à s'établir.
Un autre grief de Clémcngis, et le plus grand sans doute aux yeux des universitaires, c’est que les bénéfices étaient donnés le plus souvent à des gens fort peu théologiens, aux créatures des princes, da pape, aux légistes surtout; il pouvait ajouter, aux médecins, aux écrivains, aux artistes, etc. *. Cela était vrai , mais qu'y faire? Les princes, les papes n’avaient pas tout le tort. Ce n'était pas leur faute, si les laïques partageaient alors avec l'Église ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen âge, Yesprit, le pouvoir spirituel. Le clergé seul était riche , les récompenses sociales ne pouvaient guère se prendre que sur les biens du clergé. Devait -on se plaindre que le grand historien, le gracieux poète, Froissart, eût un petit bénéfice qui l'aidât à vivre? Plût au ciel qu'on eût pu en donner un à la pauvre Christine, si laborieuse, si nécessiteuse, qui soutenait sa famille du produit de ses écrits !
Clémcngis lui-méme fournit une bonne réponse à ses accusations. Quand on parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est étonné de trouver dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme d'affaires de l'université, si peu de choses positives. Ce n'est que vide, que généralités vagues. Nulle condamnation plus décisive de l'éducation scolastique.
Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvreté intellectuelle, ce dessèchement de l'esprit. Us se félicitaient de l'état florissant de la philosophie cl de la littérature. N'avaient-ils pas de grands hommes, tout comme les âges antérieurs?
an cours du temps des travaux et leur évaluation, etc.
1 Ou sait que le pape Eugène IV offrit au grand peintre fra Angelico de Fiesole , l’archevéché de Florence ( Vasari ), que le médecin Aichspalter devint archevêque de Mayence et qu'il fil empereur Henri de Luxembourg (Schmidt, Geschichte der Dcutschen), etc.
3 Je ne veux pas contester le mérite réel de ces deux personnages qui furent tout à la fois d'émîuents docteurs et des hommes d’action. D'Ailly fut l'une des gloires de la grande école gallicane du collège de Navarre; il y forma Clémengis et Gcrson. Clémengis est un bon écrivain polémique, mordant, amusant, »aU (comme aurait dit Saint-Simon). Voy. le tableau qu'it fait de la servitude et de la servilité du pape d'Avignon, dans le livre de la Corruption de l'Église (p. 96). La conclusion du livre est très-éloquente. C'est une apostrophe au Christ; les protestants ne demanderont pas mieux que d'y voir une prophétie de la
Clémengis était un grand homme, d'Ailly était un grand homme 3, et bien d'autres encore, qui dor- ' ment dans les bibliothèques , et méritent d’y 1 dormir.
L’esprit humain se mourait d’ennui. C’était là son mal. Cet ennui était une cause, indirecte, il esl vrai , mais réelle, de la corruption de l'Église. Les prêtres, excédés de scolastique, de formes | vides, de mots où il n'y avait rien pour l’âme, | la donnaient au corps, cette âme dont ils ne savaient que faire. L’Église périssait par deux causes ! en apparence contraires, et dont pourtant l’une expliquait l’autre : subtilité, stérilité dans les idées, matérialité grossière dans les mœurs.
Tout le monde parlait de réforme. Il fallait, disait-on, réformer le pape, réformer l'Église; il fallait que l'Église , siégeant en concile , ressaisslt | ses justes droits. Mais transporter la réforme du pape au concile , ce n’était guère avancer. De tels maux sont au fond des âmes : « Iii culpâ est anim us. » Un changement de forme dans le gouvernement ecclésiastique, une réforme négative ne pouvait changer les choses; il eût fallu l'introduction d'un élément positif, un nouveau principe vital , une étincelle , une idée.
Le concile de Fisc crut tout faire, en condam- 1 nant par contumace les deux papes qui refusaient de céder, en les déclarant déchus, en faisant pape i un frère mineur, un ancien professeur de l’université de Paris. Ce professeur, qui était mineur avant tout , se brouilla bien vite avec l'université. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut tout.
Ceux qui aiment les satires, liront avec amusement le piquant réquisitoire du concile contre les deux papes réfractaires s. Celte grande assemblée du monde chrétien comptait vingt -deux cardi-
Réforme : Si tuam vineam labruscis senticosisque virgullis palraites suffocantibus obseptam, infructiferam, vis ad natoram reduccre, quis melior modus id agendi, quàtn inutiles stirpes eam sterilem efficientes qa* falcibus amputais pullulant, radicitùs evellere, vineumque ipsam aliis agricotis locatam novis rursùm autiferacibus et fructiferis palmitibus iuserore... ll.ee non oisi exigua sunt dolorum initia et suavia quædam eorum qua supersunt prœludia. Sed tempos erat , ut portum, ingrueute jàm tempestate, petrrrmus, nostraque in bis pcriculis saluli consuleremus, ne tanta procellarum vis , qua laceram Pétri naviculam validiori turbinis imputsu , qunm ullo alias tempore concu.ttura est , lu mediis nos fluctihus, cum bis qui merito naufragio perituri sunt, absorbeat. Nie. Clemcng., He corrnpto Ecclesiæ statu, t. I, p. 96.
8 Coneilium Pisauum, ap. Concil., ed. Labke et Cossart, 1671 ; t. XI. pars il, p. 9179 et seq.
iwiux . quatre patriarches, environ deux cents évêques, trois cents abbés, les quatre généraux des ordres mendiants, les députés de deux cents chapitres , de treize universités trois cents docteurs , et les ambassadeurs des rois ; elle siégeait dans la vénérable église byzantine de Pise, à deux pas du Campo Santo. Elle n’en écouta pas moins avec complaisance le facétieux récit des ruses et des subterfuges par lesquels les deux papes éludaient depuis tant d'années la cession qu’on leur demandait. Ces ennemis acharnés s'entendaient au fond à merveille 3. Tous deux, à leur exaltation, avaient juré de céder. Mais ils ne pouvaient, disaient-ils. céder qu’cnsemble, qu’au même moment; il fallait une entrevue. Poussés l’un vers l’autre par leurs cardinaux , ils trouvaient chaque jour de nouvelles difficultés. Les routes de terre u’élaient pas sûres; il leur fallait des sauf- conduits des princes. Les sauf-conduits arrivaient-ils. il ne s'y 6aient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats à eux. D’ailleurs, ils n’avaient pas d’argent pour se mettre en route; ils en empruntaient è leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer; il leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prêts, c’était autre chose. On parvint un moment à les approcher un peu l’un de l’autre. Mais il n’y eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L’un voulait que l’entrevue eût lieu dans un port, au rivage même3; l’autre avait horreur de la mer. C'étaient comme deux animaux d’élément différent, qui ne peuvent se rencontrer.
Benoit XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu’il croirait pécher mortellement, s’il acceptait la voie de cession *. El peut-être était-il sincère. Céder, c’était rcconnallrccommesupéricurc l’autorité qui imposait la cession, c’était subordonner la papauté au concile, changer le gouvernement de l’Église, de monarchie en république. Ce gouvernement. de fait ou de droit , était monarchique depuisplusieurs siècles; était-cc bien, au milieu d'un
1 Les ouiversités de Bologne, d'Angers, d’Orléans, de Toulouse même, avaient fini per se réunir contre les papes A celle de Paris. Concii., t. XI , p. 2194.
3 Habentes faciès diversaa..., sed caudas habent ad invicem colligatas, ut de vanilate convuniant. Id., ibid., p. 2183.
5 Volebat uuum pedrm trnere in aquà et aiium in terrà. Id., ibid., p. 2184.
, * Lorsqu'on lui apprit que la France avait déclaré sa tâurfraciion d’obéritenet, il dit avec beaucoupde dignité: • Qu’importe? Saint Pierre n’avait pas ce royaume dans son obédience. » Id., ibid., p. 2176.
5 Non-seulement Valla, mais Gerson, dans son épitre De rnodis uniendi ac reformandi Ecclesiam, p. 166. Sur Valla , lire un article excellent de la Biographie
ébranlement universel du monde, que l’on pouvait loucher à l’unité qui , si longtemps, avait fait la force du grand édifice spirituel, la clef de la voûte?
| Au moment où la critique touchait à la légende ! législative de la papauté , lorsque Valla élevait les I premiers doutes sur l'authenticité des décrétales *,
| pouvait-on demander au pape d’aider à son abais- I sement, de se tuer de ses propres mains?
Il faut le dire. Ce n’était pas une question de forme, mais bien de fond et de vie. Monarchie ou république, l’Église eût été également malade. Le concile avait-il en loi la vie morale qui manquait au pape? les réformateurs valaient -ils mieux que le réformé? le chef était gâté, mais les membres étaient -ils sains? Non, il y avait, dans les uns et dans les autres, beaucoup de corruption; tout ce qui constituait le pouvoir spirituel tendait à se matérialiser , à n'ùlre plus ëpiriiuel. Et cela venait principalement, nous l’avons dit, de l’absence des idées, du vide immense qui se trouvait dans les esprits.
C’en était fait de la scolastique. Raymond Lnlle l’avait fermée par sa machine à penser ; puis Occam,
! en suprimant la poésie du réalisme, en réduisant j tout à la mécanique des mots, en obscurcissant I l’essence et In cause, en faisant un Dieu verbal.
Raymond Lullc pleura aux pieds de son Arbor *. qui finissait la scolastique. Pétrarque pleura la poé- ' sic. Les grands mystiques d’alors avaient de même | le sentiment de la fin. Le quatorzième siècle voit [ passer ces derniers génies; chacun d’eux se lait, s’en va , éteignant sa lumière ; il se fait d’épaisses ténèbres.
Il ne faut pas s’étonner si l’esprit humain s’effraye cl s’attriste. L’Église ne le console pas. Cette grande épouse du moyen Age avait promisde ne pas vieillir, d'ètre toujours belle et féconde, de renouveler 7 toujours , de sorte qu’elle occupât sans cesse l’in- ; quiète pensée de l’homme , l’inépuisable activité i de son coeur. Cependant elle avait passé de la jeune
, universelle (par M. Viguier), t. XLV1I , p. 345-353. — Des papes ont permis A Ballerini de critiquer, à Rome même, les fausses décrétales. Pourquoi ne les ont -ils pas révoquées? Pour la même raison que les rois de ! France n’ont pas révoqué les fables politiques relatives j aux douze pairs de Charlemagne , ni les Empereurs celles qui ne rattachent A l'origine des cours vebmiqurs, etc. Telle est la réponse fort spécieuse de l'ingénieux M. Walter. Walter, Lchrbuch des Kirchcnrechts, Bonn, 1829, p. 161.
* l'otf. la curieuse préface. Raymnndi Lullii Majoneensis, illumina ti patris, Arkor scienliæ. Lugduni,1656, in-4», p. 2 et 3.
7 Ce verbe, employé comme neutre, avait bien plus de gr&ce. Je crois qu’on y reviendra. Foy. Charles