‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 357 sur 398 · LIVRE l\. - L’ANGLETERRE. L’ÉTAT. L’ÉGLISE. - AZ1NC0URT · texte numérisé non relu

LIVRE l\. - L’ANGLETERRE. L’ÉTAT. L’ÉGLISE. - AZ1NC0URT

Il enterra honorablement Richard II. Les partis se j tarent. Le parlement unanime vola pour l’expédi- j lion une somme inouïe. Le roi réunit six mille hommes d’armes, vingt-quatre mille archers, la plus forte armée que les Anglais eussent eue depuis plus de cinquante ans

Cette armée, au lien de s’amuser autour de Calais aborda directement à Harfleur, à l’entrée de la Seine. Le point était bien choisi. Harfleur, devenu | ville anglaise , eût été bien autre chose que Calais.

Il eût tenu la Seine ouverte ; les Anglais pouvaient des lors entrer, sortir, pénétrer jusqu'à Rouen et prendre la Normandie, jusqu’à Paris, prendre la France, peut-être.

L’expédition avait été bien conçue, très-bien ] préparée. Le roi s’était assuré de la neutralité de > Jean sans Peur; il avait loué ou acheté huit cents j embarcations en Zélande et en Hollande, pays sou- ! mis à l’influence du duc de Bourgogne, et qui d’ail- | leurs ont toujours prêté volontiers des vaisseaux à qui payait bien *. Il emporta beaucoup de vivres, ! dans la supposition que le pays n’en fournirait pas.

D’autre part, l'Eglise d’Angleterre, de concert avec les communes, n’oublia rien pour sanctifier l'entreprise ; jeûnes , prières, processions, pèlerinages*. Au moment même de l’embarquement on brûla encore un hérétique. Le roi prit part à tout dévotement. Il emmena bon nombre de prêtres, particulièrement l’évéquc de Norwich , qui lui fut donné pour principal conseiller.

Le passage ne fut pas disputé , la France n’avait pas un vaisseau 1 * 3 4 * ; la descente ne le fuL pas non plus, les populations de la côte n’étaient pas en état de combattre celle grande armée. Mais clics se montrèrent très-hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre que prit Henri V , fut mal reçu dans son duché, les villes, les châteaux se gardèrent; les Anglais n’osaient s'écarter, ils n’étaient maltresque de la plage malsaine que couvrait leur camp.

1 Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents '

bâtiments de transport. Tels sont les nombres indiqués par Xonstrelet, t. III, p. 513. Lefebvre dit : huit centa bâtiments. Rien n’est plus incertain que les calculs de ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait j deux cent mille hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent cinquante mille aux Français à la bataille d’Azincourt. Je crois cependant qu’il a été mieux instruit sur le nombre réel de l'armée anglaise à son départ.

3 Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.

* V og. les divers auteurs cités par Turner, t. III,

p.434, note. Les scrupules de Henri allèrent jusqu’à refuser le service d'un gentleman qui lui amenait vingt

hommes, mais qui avait été moine, et n’était rentré

N’oublions pas que notre malheureux pays n’avait plus de gouvernement. Les deux partis ayant reflué au nord , au midi , le centre était vide; Paris était las , comme après les grands efforts , le roi fol, le Dauphin malade, le duc de Bcrri presque octogénaire. Cependant ils envoyèrent le maréchal de Boucicaut à Rouen , puis ils y amenèrent le roi, pour réunir la noblesse de l’Ile-de-France , de la Normandie et de la Picardie. Les gentilshommes de cette dernière province reçurent ordre contraire du duc de Bourgogne*; les uns obéirent au roi, les autres au duc; quelques-uns se joignirent même aux Anglais.

Harfleur fut vaillamment défendu, opiniâtrément attaqué. Une brave noblesse s'y était jetée. Le siège traîna; les Anglais souffrirent infiniment sur cette côte humide. Leurs vivres s’étaient gâtés. On était en septembre, au temps des fruits; ils se jetèrent dessus avidement. La dyssenterie se mit dans l’armée , et emporia les hommes par milliers, nonseulement les soldats, mais les nobles, écuyers, chevaliers, les plus grands seigneurs, l’évèque môme de Norwich. Le jour de la mort de ce prélat, l'armée anglaise, par respect, interrompit les travaux du siège.

Harfleur n'était pas secouru. Un convoi de poudre envoyé de Rouen fut pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des seigneurs avaient réuni jusqu’à six mille hommes pour surprendre le camp anglais ; leur impétuosité fit tout manquer, ils se découvrirent avant le moment favorable 6.

Cependant ceux qui défendaient Harfleur n’en pouvaient plus de fatigue. Les Anglais ayant ouvert une large brèche, les assiégés avaient élevé des palissades derrière. On leur brûla cet immense ouvrage, qui fut trois jours à se consumer. L’Anglais employait un moyen infaillible de les mettre à bout; c’était de tirer jour et nuit; ils ne dormaient plus.

dans la vie séculière qu’au moyen d’une dispense du pape. Id., ibid. Ces dispenses étaient le sujet d’une guerre continuelle entre Rome et l'Église d’Angleterre.

4 Le roi n’en avait pas; mais plusieurs villes, telles que la Rochelle, Dieppe, etc., en avaient on assez grand nombre.

5 Le serviteur des ducs de Bourgogne , qui depuis fut leur héraut d’armes sous le nom de Toison d'or, avoue ceci expressément : T allèrent à puissance de gens, jà toit (quoique) le due de Bourgogne mandât par ses lettres patentes , que il» ne bougeâaaent , et que ne servissent ni partissent de leurs hostcls, jusques à tant qu’il leur fist sçavoir. Lefebvre de Saint-Remy, t. VIII, p. 493.

• Id., ibid.. p. 495-496.

Ne voyant tenir aueun secours, ils finirent par demander deux jours pour savoir si l’on viendrait j à leur aide. « Ce u’ost pas assez de deux jours , dit ! l'Anglais; vous en aurez quatre. » 11 prit des ! otages, pour être sûr qu’ils tiendraient leur parole. ! Il fit bien , car le secours n’élant pas veuu au jour dit, la garnison eût voulu se battre encore. Quelques-uns même, plutôt que de se rendre, sc réfugièrent dans les tours de la côte, et là ils tinreut dix jours de plus.

Le siège avait dure un mois. Mais ce mois avait été plus meurtrierque toute l’année qu’Édouard III resta campe devant Calais. Les gens d’Harfleur I avaient, comme ceux de Calais, tout à craindre des vainqueurs. Un prêtre anglais qui suivait j l’expédition nous apprend , avec une satisfaction visible, par quels délais on prolongea rinquiéliide et l'humiliation de ces braves gens : « On les amena dans une tente , et ils se mirent à genoux , mais ils ne virent pas le roi ; puis dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne virent pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une tente intérieure, et le roi ne se montra pas • encore. Enfin , on les conduisit au lieu où le roi | siégeait. Là ils furent longtemps à genoux, et notre ; roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent été très-longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et fit signe au comLe de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Français furent relevés et rassurés1 * *. »

Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clergé, son armée, fit son entrée dans la ville. A la porte, il descendit de cheval et sc fil ôter sa chaussure; il alla, pieds nus, à l'église paroissiale u rcgrâcier son Créateur de sa bonne fortune. » La ville n’en fut pas mieux traitée; une bonne partie des bourgeois furent mis à rançon, tout comme les gens de guerre; tous les habitants furent chassés delà ville, les femmes rnéme et les enfants; on leur laissait cinq sols et leurs jupes *.

Les vainqueurs, au bout de celte guerre de cinq

1 Ms. cité par sir Barris Nicolas, dans son Histoire de 1a bataille d'Aziucourt (18ô2),p. 120. Ce remarquable opuscule offre toute l’impartialité qu’on devait attendre d’un Anglais judicieux qui d'ailleurs n'a pas oublié l’origine française de sa famille. Qu'il me soit permis de faire remorquer en passant que beaucoup d'étrangers distingués descendent de nos réfugies français : sir Nicolas, miss Martineau , Saviguy , Aucillon , Michelet de Berlin, etc.

a Le chapelain rapporte les lamentations de cca pauvres gens, et il ajoute, avec une bien singulière préoccupatiou anglaise, qu’après tout ils regrettaient

une possession à laquelle Un n’arnirnt pan droit : For

the loss of their accuslomed, tkongk unltnrful, habita- j

semaines, étaient déjà bicu découragé». Des trente mille hommes qui étaient partis, il en restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui étaient blessés, malades ou trop fatigués. Mais, quoique la prise d’Iiarflcur fût un grand et important résultat , le roi, qui l'avait acheté par la perte de tant de soldats, de tant de personnages éminents , ne pouvait se présenter devant le pays en deuil, s'il ue relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi. D'abord il défia le Dauphin à combattre corps à corps. Puis, pour constater que la France n’osait combattre, il déclara que d'Harflcur il irait, à travers champs, jusqu’à la ville de Calais *.

La chose était hardie, elle n’étail pas téméraire. On connaissait lesdi visions de la noblesse française, les défiances qui l'empêchaient de se réunir en armes. Si elle n’était pas venue à temps, pendant tout un grand mois, pour défendre le poste qui couvrait la Seine et tout le royaume, il y avait à parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les huit jours qu'il leur fallait pour arriver à Calais selon le calcul de Henri.

Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une armée leste, robuste; c’étaient ceux qui avaient résisté. Il leur fil prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de Normandie, il y avait à parier que les capitaines du duc de Bourgogne en Picardie, eu Artois, aideraient à nourrir cette armée, ce qui arriva. Celait le mois d’octobre, les vendanges se faisaient; le vin ne manquerait pas ; avec du vin , le soldat anglais pouvait aller au bout du monde.

L'essentiel était de ne pas soulever les populations sur sa route, de ne pas armer les paysans par des désordres. Le roi fit exécuter à la lettre les belles ordonnances de Richard II sur la discipline4: Défense du viol et du pillage d’église, sous peine de la potence ; défense de crier hatoc ( pille ! ), sous peine d’avoir la tète coupée ; même peine contre celui qui vole un marchand ou vivandier ; obéir au

lions. f 'oy. sir Nicolas, p. 914.

5 Cette expédition a été racontée par trois témoins oculaires qui, tous trois, étaient dans le camp anglais : Hardyng, un chapelain de Henri V, et Lefebvre de Saint - Remy , gentilhomme picard, du parti bourguignon, qui suivit l’armce de Henri. 11 n'y a qu'un témoin de l'autre parti , Jean de Vaurin , qui n’ajoute guère au récit des autres. Je suivrai volontiers les témoignages anglais. L'historien français , qui raconte ce grand malheur national , doit sc tenir en garde contre son émotion, doit s'informer de préférence dans le parti ennemi.

4 Règlement de 1386, d’après le ms. cité par sir Nicolas, p. 107.

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