‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 359 sur 398 · MICHRIIT · texte numérisé non relu

MICHRIIT

même que les Français étaient loin d'êlre prêta. Le troisième parli, c’élait de s'engager dans les terres, en remontant la Somme, jusqu’à ce qu'on trouvât un passage. Ce parti eût été. le plus hasardeux des trois, si les Anglais n’eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut pas perdre de vue que depuis 1406, la Picardie était sous l’inllueuce du duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les capitaines des villes devaient craindre de lui déplaire, et qu’il venait de leur défendre d’armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur les vaisseaux de Hollande et de Zélande, avaient dans leurs rangs des gens du Hainaul; des Picards s’y joignirent, et peut-être les guidèrent *.

L'armée, peu instruite des facilités qu'elle trouverait dans cette entreprise si téméraire en apparence , s’éloigna de la mer avec inquiétude. Les Anglais étaient partis le 9 d’Harfleur ; le 13 ils commencèrent à remonter la Somme. Le 11 ils envoyèrent un détachement pour essayer le passage de Pont-dc-Remv;maisce détachement fut repoussé; le 13 ils trouvèrent que le (tassage de Pont-Audemer était gardé aussi. Huit jours étaient écoulés au 17, depuis le départ d'Harflcur, mais au lieu d'étre à Calais, ils se trouvaient près d’Amiens. Les plus fermes commençaient à porter la tète basse; ils se recommandaient de tout leur cœur à saint George et à la sainte Vierge4. Après tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient à chaque station du pain et du vin; à Boves.qui était au duc de Bourgogne, le vin les attendait, en telle quantité, que le roi craignit qu’ils ne s'enivrassent s.

Près de Ncslc , les paysans refusèrent les vivres et s'enfuirent. La Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire *, qu’en traversant un marais, ils trouveraient un gué dans la

febvre de Saint - Rcmy , après avoir combattu pour les Anglais à Azincourt, devenir le confident de la maison de Bourgogne, la servir dans les plus importantes missions ( Lefebvre, prologue, t. VII, p, 23»), et enfin vieillir dans celle cour comme héraut de la Toison d’or, on est bien tenté de croire, que Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent bourguignon près de Henri V. Il ne vint pas seulement pour voir la bataille; les détails minutieux qu’il donne ( p. 499 ) , portent à croire qu'il suivit l’armée anglaise , dès son entrée en Picardie. Foy.t sur Lefebvre, la notice de mademoiselle Dupont (Bulletin de la Société de l’histoire de France , t. Il , I" partie). La savante demoiselle a retait toute la vie «le Lefebvre; elle a prouvé «ju’il avait généralement copié Monstrelet ; il me parait toutefois qu’en copiant, il a quelque peu modifié le récit des faits dont il avait été témoin oculaire.

4 Sloane, ms., apud Turner, t. II. p. 241 .

5 Lefebvre, U Vit, p. 499.

* Les «leux Bourguignons, Monstrelet et Lefebvre ,

HISTOIRE DK FRANCK.

rivière. C'était an passage long, dangereux, auquel on ne passait guère. Le roi avait ordonné au capitaine de Saint-Quentin de détruire le gué, et même d’y. planter des pieux, mais il n’en avait rien fait

Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils abattirent les maisons voisines, jetèrent sur l'eau des portes, des fenêtres, des échelles, tout ce qu'ils trouvaient3. Il leur fallut tout un jour; les Français avaient une belle occasion de les attaquer dans ce long passage.

Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre , que le roi d’Angleterre reçut enlin le défi du duc d'Orléans, du duc de Bourbon et du connétable d’Albret. Ces princes n’avaient pas perdu de temps, mais ils avaient trouvé tous les obstacles que pouvait rencontrer un parti qui se portait seul pour défenseur du royaume. En un mois, ils avaient entraîné jusqu'à Abbeville toute la noblesse du midi , du centre. Ils avaient forcé l’indécision du conseil royal et les peurs du duc de Bcrri. Ce vieux duc voulait d’abord que les partis d’Orléans et de Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement3; mais ceux d'Orléans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers où il s’était sauvé jadis, il voulait qu’on évitât la bataille, que du moins le roi et le Dauphin se gardassent bien d’y aller. Il obtint ce dernier point ; mais la bataille fut décidée. Sur trente-cinq conseillers, il s'en trouva cinq contre, trente pour 4. C’était au fond le sentiment national ; il fallait , dût-on être battu , faire preuve de cœur, ne pas laisser l’Anglais s’en aller rire à nos dépens après celte longue promenade. Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent nous servir de seconds dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du Brabant, de Zélande, de Hollande même, si éloignés, et que la chose ne touchait en rien, vinrent combattre dans nos rangs, malgré le duc de Bourgogne.

D’Abbeville, l’armée des princes avait de son côté remonté la Somme jusqu’à Péronne, pour disputer le passage. Sachant que Henri était passé, ils lui envoyèrent demander, selon les us de la chevale-

ne disent rien de ceci. Ce sont les Anglais qui nous l'apprennent : But suddeuly, in the midst of their despondenrv , one of lhe tillagera communicated to the king the invaluabl** iu format ion... Turner, t.II, p.435.

1 Monstrelet, l. III, p. 550.

3 Lefebvre, I. VII, p. 501.

* II avait d'abord fait écrire en ce sens aux deux ducs, avec défense de venir en personne; c’est ce qu'assure le duc de Bourgogne dans la lettre au roi. Juvcnal des Ursius, p. 309.

4 Monstrelet, t. III, p.53l

8 Lefebvre, t. VIII. p. 18.

rie, jour et lieu pour la bataille, et quelle route il 1 voulait tenir. L'Anglais répondit avec une simplicité digne : Qu’il allait droit à Calais, qu’il n’cnlrait dans aucune ville, qu’ainsi on Iclrouveraittoujours ! en plein champ, à la grâce de Dieu. A quoi il I ajouta : « Nous engageons nos ennemis à ne pas nous fermer la route, et à éviter l’eiïusion du sang chrétien. »

De l’autre côté de la Somme, les Anglais sévirent vraiment en pays ennemi. Le pain manqua ; ils ne mangèrent pendant huit jours que de la viande , des œufs, du beurre s, enfin ce qu’ils purent trouver.Lcsprinces avaient dévasté la campagne, rompu les roules. L’armée anglaise fut obligée, pour les logements, de se diviser en plusieurs villages. C'était encore une occasion pour les Français; ils n’en profitèrent pas. Préoccupés uniquement de. faire une belle bataille, ils laissaient l'ennemi venir tout à son aise. Ils s’assemblaient plus loin , près du château d’Azincourl, dans un lieu où la route de Calais se resserrant entre Azincourlet Tramecourt, le roi serait obligé, pour passer, de livrer bataille.

Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant passé Blaugy 6. apprirent que les Français étaient tout près , et crurent qu’ils allaient attaquer. Les gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant à genoux , levant les mains au ciel , prièrent Dieu de les prendre en sa garde. Cependant il n’y eut rien encore; le connétable n’était pas arrivé à l’armée française. Les Anglais allèrent logera Maisoncelle, se rapprochant d’Azincourt. Henri V se débarrassa de ses prisonniers. « Si vos maîtres survivent, dil-il, vous vous représenterez à Calais. »

Enfin ils découvrirent l'immense armée française, ses feux, ses bannières. Il y avait, au jugement du témoin oculaire, quatorze mille hommes d'armes, en tout peut-être cinquante mille hommes; trois fois plus que n’en comptaient les Anglais 7. Ceux-ci avaient onze ou douze mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmenés d'Harflcur; dix mille au moins, sur ce nombre, étaient des archers.

Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois1

6 Comme il fut dit au rny d'Angleterre que il «voit j passé son logis, il s'arrêta, et dit : « Jâ Dieu ue plaise ,

1 entendu que j'ai la cotte d'armes vestue , que je dois ! retourner arrière, a Et passa outre. Lefebvre, t. VIII, | p. 507.

7 ld., ibid., p. 51 1. Religieux, ms. ,045 verso. Jt-ban de Vauriu, Chroniques d’Angleterre, vol. V, partie 1,

; chap. 0, folio 15 verso ; ms. de la Bibliothèque royale,

8 Henri avait des Gallois et des Portugais. Religieux, ms., 038 verso. On a vu déjà qu'il avait des gens du Hainaut.

.Dipiliz

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