LIV RK IX. - L’ANGLETERRE. L’ÉTAT. L'ÉGLISE. - AZINCOÜRT
De douze cents hommes qui exécutaient celte charge , il n’v en avait plus cent vingt , quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La plupart avaient chu en roule, hommes cL chevaux, en pleine bouc. Et plût au ciel que tous eussent tombé ; mais les autres, dont les chevaux étaient blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses qui revinrent se ruer sur les rangs français L’avantgarde, bien loin de pouvoir s’ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l’a vu, serrée à ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui curent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant , reculant , s’étouffant , jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans leurs armures entre le fer et le fer.
Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant arcs et (lèches, ils vinrent fort à leur aise , avec les haches , les cognées , les lourdes épées et les massues plombées *, démolir cette montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent à bout de nettoyer l’avant-garde, et entrèrent, leur roi en tête, dans la seconde bataille.
C’est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français seraient venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait vœu, dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en détacha i un fleuron ; tous y périrent 5. Cet on dit ne suffit pas aux historiens; ils l'ornent encore, ils en font ! une scène homérique où le roi combat sur le corps de son frère blessé, comme Achille sur celui de . Palrocle. Puis, c’est le duc d’Alençon, commun- ! dont de t'armée française, qui tue le duc d’York j et fend la couronne du roi. Bientôt entouré, il sc 1 2 3 rend; Henri lui tend la main; mais déjà il était tué 4.
Ce qui est plus certain , c’est qu'à ce second moment de la bataille, le duc de Brabant arrivait en bâte. C’était le propre frère du duc de Bourgo- I gne; il semble être venu là pour laver l'honneur | de la famille. Il arrivait bien tard, mais encore à | temps pour mourir. Le brave prince avait laissé j tous les siens derrière lui. il n’avait pas inéine >êtu sa cotte d’armes; au défaut, il prit sa bannière, y
1 Lefebvre de Saint-Remy, t. VIII , p. 11.
2 Ictus reiterabant mortales, iuusitato etiam armo- | mm généré usi quisque eorum in parle maximA cia vam ! (•luinbcam ges ta fiant , quæ capiti alicujus atllicla inox ilium præcipitabat ad trrram moribuncluiu. Religieux j de Saint-Denis, ms., folio 950.
3 Lefebvre de Saint-Remy, I. VIII, p. 5.
* Cet embellissement est de la façon de Mmisirclet,
I. III , p. 555. Il le place hors du récit de la bataille, après la longue liste des morts. Lefebvre, témoin oculaire, n*a pu se décider à copier ici Monslrrlet.
fil un trou, y passa la tête, et se jeta à travers les Anglais, qui le tuèrent au moment même.
Restait l'arrière-garde, qui rie tarda pas à se dissiper. Une foule de cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s'étaient tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vint dire au roi qu’un corps français pille ses Iwigages, et d’autre part il voit dans l’arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque homme eût à tuer le sien. Pas un n obéissait ; ces soldats sans chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait de se ruiner... Alors le roi désigna deux cents hommes, pour servir de bourreaux. Ce fut, dit l'historien, un spectacle effroyable, de voir ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui de sang-froid furent égorgés, décapités, taillés en pièces A!,.. L’alarme n'était rien. C'étaient des pillards du voisinage, des gens d’Azincourt, qui, malgré leduc de Bourgogne leur maître, avaient profilé de l’occasion ; il les en punit sévèrement 6, quoiqu'ils eussent tiré du butin une riche épée pour son fils.
La bataille finie, lesarchers se hâtèrent dedépouillerles morts, tandis qu’ils étaient encore lièdes. Beaucoup furent tirés vivants de dessous les cadavres, entre autres leduc d’Orléans. Le lendemain, au départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie 7.
* C’était pitoyable chose à voir, la graul noblesse qui là avoil été occise, lesquels éloient desjà tout nuds comme ceux qui naissent de niens. * Un prêtre anglais n'en fut pas moins touché. « Si cette vue, dit-il, excitait compassion etcompunction en nous qui étions étrangers et passant par le pays, quel deuil était-ce donc pour les natifs habitants! Ah ! puisse In nation française venirà paix et union avec l’anglaise, et s'éloigner de scs iniquités et de ses mauvaises voies! « Fuis la dureté prévaut sur la compassion, et il ajoute : « E11 attendant, que leur faute retombe sur leur télé * ! »
5 Moult pitoyable chose; car de sang froid... qui estoit une merveilleuse chose à voir. Lefebvre de Saint- Remy. t. VIII, p. 14.
• C’est justement de rhistorieu bourguignon que nous tenons ce détail. Monstrelel, t. III, p. 545.
7 Lefebvre, t. VIII, p. 16-17. lonstrelet, t, lit, p. 547 . Je ne sais d’après quel auteur, M, de Barante a dit :
• Henri V fil cesser le carnage et relever les blessés.» Hist . des ducs de Bourgogue, 3«édit.,t. IV, p. 250.
® Lct bis grief bc turued upou hi» hrad. Ms., cité par sir Harris Nicolas, p. 275.
Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille, presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannières, La liste occupe six grandes pages dans Monstrclct. D'abord sept princes (Brabant, Ncvers, Albret Alençon, les trois de Bar), pais des seigneurs sans nombre. Dampierre, Vaudemont, Marie, Roussy. Salm . Dammarlin, etc., etc., les baillis du Vermandois, de Mâcon, de Sens, de Senlis.de Caen.de Meaux, un brave archevêque, celui de Sens, Monlaigu. qui se battit comme un lion.
Le fils du duc de Bourgogne fil à tous les morts qui restaient nus sur le champ de bataille, la charité d’une fosse. On mesura vingt-cinq verges carrées de terre, et dans cette fosse énorme l’on descendit tous ceux qui n'avaient pas été enlevés; de compte fait, cinq mille huit cents hommes. La terre fut bénite , et autour on planta une forte haie d’épines, de crainte des loups *.
Il n’y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tué, comme on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'étaient rien moins que les ducs d’Orléans et de Bourbon , le comte d’Eu, le comte de VendAme, le comte de Richemont, le maréchal de Boucica ul, messirc Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une colonie française transportée en Angleterre.
Après la bataille de la Mcloria, perdue par les Bisons , on disait : •> Voulez-vous voir Bise. allez à Gènes. >* On eut pu dire après Azincourl : « Voulezvous voir la France, allez à Londres. «
Ces prisonniers étaient entre les mains des soldats. Le roi fil une bonne affaire ; il les acheta à bas prix , et en tira d’énormes rançons *. En attendant, ils furent tenus de très-près. Henri ne se piqua point d’imiter la courtoisie du prince Noir.
La veuve de Henri IV, veuve en premières noces du duc de Bretagne, eut le malheur de revoir à Londres son fils Arthur prisonnier. Dans celle triste
1 Le connétable fut très -heureux en cela; sa mort
répondit à ceux qui l’accusaient de trahir. Le Rt-ligieux revient fréquemment (fol. 940, 940, 948) sur ces bruits de trahison , qui probablement circulaient surtout à
Paris, sous l'influence secrète du parti bourguignon. — Nulle part ces accusations ne «ont exprimées avec plus de force que dans le récit anonyme qu’a publié N.Tailliar : « Charles de Labrecb , connétable de Franche, alloit bien souvent boire et mangier avec le roi en l’ost des Englès... Li connétables se tenoit en ses bonnes villes et faisoit défendre de par le roi de Franche que
on ne le combatesit nient, • Celte dernière accusation,
si manifestement calomnieuse , ferait soupçonner que
cette pièce est un bulletin du duc de Bourgogne. Au
reste, l'auteur confond beaucoup de choses; il croit
entrevue, elle avait mis à sa place une dame qu’Arj thur prit pour sa mère. Le cœur maternel en fut | brisé. « Malheureux enfant, dit-elle, ne me reconnais-tu donc pas? » On les sépara. Le roi ne permit pas de communications entre la mère et le fils *.
Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir les sermons de ce roi des prêtres d’endurer ses | moralités, ses humilités, lin média te me ni après la | bataille , parmi les cadavres et les blessés, il fit venir I Montjoic le héraut de France, et dit : « Ce n’est pas nous qui avons fait celte occision , c’est Dieu, j pour les péchés des Français. * Puis il demanda i gravement à qui la victoire devait être attribuée, au roi de France ou à lui ?«À vous, monseigneur,» l répondit le héraut de France ®.
| Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna
dans une halle qu’on envoyât du pain cl du vin au | duc d’Orléans, et, comme on vint lui dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla , et lui dit :
•« Beau cousin, comment vous va? Bien, monsei- ' gneur. — D’où vient que vous ne voulez ni boire ni manger?— Il est vrai, je jeûne. — Beau cousin, ne * prenez souci ; je sais bien que si Dieu m’a fait la grâce de gagner la bataille sur les Français, ce n’csl pas que j’en sois digne ; mais c’est, je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait, il n’y a pas à s’en étonner, si ce qu’on m’en raconte est vrai ; on dit que jamais il tic s’csl vu tant de désordres, de voluptés , de péchés cl de mauvais vices, qu’on en voit aujourd’hui en France. C’est pitié de l’ouïr, et horreur pour les écoutants. Si Dieu en est courroucé, ce n’est pas merveille 1 * * * * * 7. «
Était-il donc bien sur que l’Angleterre fût chargée de punir la France? La France était-elle si complètement abandonnée de Dieu , qu’il lui fallût celte discipline anglaise et ces charitables enseignements?
Un témoin oculaire dit qu’un moment avant la bataille il vit, dos rangs anglais, un touchant spec- I tacle dans l'autre armée. Les Français de tous les
que c’est C.lignct de Brabant qui pilla le camp anglais, etc. Dans la même page, il appelle Henri V tantôt ! roi de France, tanliît roi d'Angleterre. Archives du I nord de la France et du midi de la Belgique ( Valeuj demies), 1839.
* Monstrelet , t. III, p. 858. Selon le récit anonyme | publié par N. Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts; ceux qui lesavaieotenfouis, jurèrent de ne point le révéler. Archives, id. (Valeur.), 1839.
5 Religieux, ms., fol. 952 verso.
4 Mémoire d’Artus III , édit. Godefroy ( Histoire de Charles VII, p. 745).
5 Princeps presbylerorum. Walsingbam, p. 390.
1 * Monstrclct, t. III, p. 340.
I 7 Lefebvre de Saiut-Remy, t. VIII, p. 17.