‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 363 sur 398 · LIVRE IX. - L’ANGLETERRE. LÉTAL. L’ÉGLISE. - AZINCOURT · texte numérisé non relu

LIVRE IX. - L’ANGLETERRE. LÉTAL. L’ÉGLISE. - AZINCOURT

partis se jetèrent dans les bras les uns des autres et se pardonnèrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce momeut, ajoute-t-il, la haine se changea en amour

Je ne vois point que les Anglais se soient réconciliés*. Ils se confessèrent; chacun se mit en règle, sans s’inquiéter des autres.

Celte armée anglaise semble avoir été une honnête armée, rangée, régulière. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit à peine vraiment de quoi ils se confessaient.

Lesquels moururent en meilleur état? Desquels aurions-nous voulu être?... Le fils du duc de Bourgogne, Philippe le lk>n, que son père empêcha d’aller joindre les Français, disait encore quarante ans après : « Je ne me console point de n’avoir pas été à Azincourt, pour vivre ou mourir 8.

L’excellence du caractère français, qui parut si bien à cette triste bataille , est noblement avouée par l’Anglais Walsingham dans une autre circonstance : « Lorsque le duc de Lancastrc envahit la Castille, cl que scs soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et passèrent dans le camp des Castillans , où il y avait beaucoup de Français auxiliaires. Ceux-ci furent touches de la misère des Anglais ; ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent 4. * Il n'y a rien à ajouter à un Ici fait.

J’y ajouterais pourtant volontiers des vers char-

1 Lefebvre de Saint-Remy, t. VIII, p. 4.

* Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent du même parti, il y avait certainement des partisans do Mortimer et des partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.

8 Et ce... j'ai oui dire au comte de Cliaroloi6, depuis que il avoit atteint l’âge de soixante-sept ans. Lefebvre de Saint-Remy, t. VI, p. 500.

4 De suis victualibus refeceruut , p. 543. — Walsinghara ajoute une observation de la plus haute importance : Ncmpe mos est utrique genti , Angine seilicet atque Gnlliæ. licet sibiraet in propriis sint infesti regionibus , in remotis partihus tanquam fratret subvenire et (idem ad invicem inviolabilem observare. Walsingham, ibid. — C'est qu'en effet , ce sont des frères cuuemis, mais après tout des/hârra.

6 Malgré cette dooceur de caractère, Charles d’Orléans avait eu quelques pensées de vengeance après la mort de son père. Les devises qu'on lisait sur ses joyaux, d'après un inventaire de 1400, semblent y faire allusion : Item une verge d'or, ou il a escript. Dieu lencet.

— Item une autre verge d'or ou il est escript, il eatlaup.

— Item une autre verge d’or plate en laquelle est escript, Soueiegne vou « de... — Item deux autres verges d’or es quelles est escript, Iuterbetterin. — Item ung bracelet d'argent esmaillié de vert cl escript, /nrerbeaterin. Invcntoirc des joyaulx d’or et d'argent , que monseigneur le duc d’Orléans a pardevers lui , fait k

niants, pleins de bonté cl de douceur d’âme *, que le duc d’Orléans, prisonnier vingt-cinq ans en Angleterre, adresse en partant à une famille anglaise qui l’avait gardé *. Sa captivité dura presque autant que sa vie. Tant que les Anglais purent croire qu’il avait chance d’arriver au trône , ils ne voulurent jamais lui permettre de se racheter. Placé d’abord dans le château de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientôt séparé pour être renfermé dans la prison de Pomfrcl, sombre et sinistre prison, qui n’avait pas coutume de rendre ceux qu’elle recevait; témoin Richard II.

Il y passa de longues années , traité honorablement 7, sévèrement, sans compagnie, sans distraction ; tout au plus la chasse au faucon a, chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied, et presque sans changer de place. C’ctait un triste amusement dans ce pays d'ennui et de brouillard , où il ne faut pas moins que toutes les agitations de la vie sociale et les plus violents exercices, pour faire oublier la monotonie d’un sol sans accident , d’un climat sans saison, d’un ciel sans soleil.

Mais les Anglais curent beau faire, il y eut toujours un rayon du soleil de France dans cette tour de Pomfrcl. Les chansons les plus françaises que nous ayons, y furent écrites par Charles d’Orléans*. Notre Béranger du xv* siècle 10, tenu si longtemps en cage , n’en chanta que mieux.

C'est uu Béranger un peu faible, peut-être; mais

Blois en la présence de mondit seigneur, par monseigneur de Gaule et par monseigneur de Chaumont , le ni* jour de décembre, lan mil cccc et neuf, et escript par moy Hugues Perrier, etc. — Cette pièce curieuse a été trouvée dans les papiers des Célestins de Paris. Archives du royaume, L. 1539.

6 Mou très -bon hôte et ma très-doulce hôtesse... Poésies de Charles d’Orléans, p. 305.

7 l'oij. le détail curieux d'un achat de quatorze lits pour les principaux prisonniers : oreillers, traversins, couvertures, plume, satin, toile de Flandre, etc. Rymer, 5e édit., t. IV, p. I, p. 155 (mars 1410).

8 II y avait d’autres poëtes parmi les prisonniers d’ Azincourt, entre autres le maréchal Boucicaut. Livre des faits du maréchal Boucicaut, Mém. coll. Petitot, t. VI, p. 397.

* Id., ibid., p. 150.

io pour compléter un Béranger de ce temps-lâ, il faudrait joindre k Charles d’Orléans , Eustachc Deschamps. Il représente Béranger sous d'autres faces, par ses côtés patriotique, satirique, sensuel , etc. Voy. la pièce : Paix n’aurez jà, s'ils ne rendent Ciflais, p. 71. — Il s'élève quelquefois très-haut. Dans la ballade suivante, il semble comprendre le caractère titanique et satanique de la patrie de Byron (f'oy. mon Introduction à l’histoire universelle ) :

Selon le Itrut , de l'islc des Géans .

Qui depuis fut Alliions appelée.

sans amertume , sans vulgarité , toujours bienveillant, aimable, gracieux ; une douce gaielc qui ne passe jamais le sourire ; et ce sourire est près des larmes *. On dirait que c’est pour cela que ces pièces sont si petites ; souvent il s’arrête à temps , sentant les larmes venir... Viennent-elles, elles ne durent guère, pas plus qu'une ondée d’avril.

Le plus souvent c'est, en effet, un cbant d'avril et d’alouette *. La voix n’est ni forte, ni soutenue , ni profondément passionnée *. C’est l’alouette, rien de plus 4. Ce n'est pas le rossignol.

Telle fut en général notre primitive et naturelle France, un peu légère peut-être pour le sérieux d’aujourd'hui. Telle elle fut en poésie comme elle est en vins, eu femmes. Ceux de nos vins que le monde aime et recherche comme français, ne sont, il est vrai, qu'un souille, mais c’est un souffle d’esprit. La beauté française, non plus, n'est pas facile à bien saisir; ce n’est ni le beau sang anglais, ni la régularité italienne ; quoi donc? le mouvement, la grâce, le je ne sais quoi , tous les jolis riens.

Peuple maudît, lar dis en Dieu créons.

Sera l'isle de tous pains désolée.

Par leur orgueil vient la dure journée Dont leur prophète Merlin Pronostica leur dolereuse fin,

Quand il escript : J'ie perdrez el terre. hors monstreront ot rangiez et voisins :

Au temps jadis estvil ey Angleterre.

Visaigc d'ange portez ( angli angeli), mais la pensée De diable est en vous tou dis sorüssans •

A Lucifer. . . .

Destruiz serez; Grecs diront et Latins:

Au temps jadis estoit ry Angleterre.

1 Fortune, vueiliiez- moi laisser, p. 170 (Poésies de Charles d'Orléans, ëd. 1803). — Puisq u'ainsi est que vous allez en France, Duc rie Bourbon, mon compagnon très-cher, p. 200. — En la forêt d’ennuyeuse tristesse, p. 200. — Eu regardait vers le pays de France, p. 323. — Ma très-doulcc Valcntinéc, Pour moy lualt-s -vous trop têt née, p. 200.

• C’est l’inspiration des ver* de Voltaire :

Si vous voulez que j'aime encore,

Rcndcz-moi l'Age des amours...

Et celle de Béranger :

Vous pleurerez, ô ma belle maîtresse,

Vous pleurerez, et je oe serai plus...

3 César, qui était poète aussi, et qui avait tant d'esprit, appela sa légion gauloise l 'alouette (alauda), la chanteuse...

3 11 y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers suivants ;

Dieu ! qu’il la fait bon regarder,

La gracieuse, bonne et belle I

Qui se pourroit d’elle lasser?

Tous jours sa beauté renouvelle.

Dieu! qu'il la fait bon regarder.

I Autre temps , autre poésie. N’importe ; celle-là [ subsiste ; rien , en cc genre , ne l’a surpassée. Naguère encore, lorsque ces chants étaient oubliés eux-mèmes, il a sufli, pour nous ravir, d'une faible imitation , d'un infidèle et lointain écho \

Quelque blasés que vous soyez par tant de livres el d'événements, quelque préoccupés des profondes littératures des nations étrangères, de leur puissante musique, gardez. Français d'aujourd'hui, gardez toujours bon souvenir à ces aimables poésies, à ces doux chants de vos pères dans lesquels | ils ont exprimé leurs joies , leurs amours , à ces chants qui louchèrent le cœur de vos mères el dont vous-mêmes êtes nés...

Je inc suis écarté , cc semble ; mais je devais ceci au poêle, au prisonnier. Je devais, après cet immense malheur, dire aussi que les vaincus étaient moins dignes de mépris que les vainqueurs ne l’ont cru... Peut-être encore, au milieu de celle docile imitation des mœurs et des idées anglaises qui gagne chaque jour *, peut-être est-ce chose

La gracieuse, bonne ci belle !

Par deçà, ni delà In mer,

Ne scays dame ni demoysclle Qui soit en tout bien parfait telle.

C'eut un songe que d’y penser.’

Dieu! qu'il la fait bon regarder.

(Charles d'Orléans, p. 48.)

Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur; il fut toujours amoureux ; bien de* vers furent adressés par lui fi une belle dame de ce cdté-ci du détroit. Les Anglaises , probablement meilleures pour lui que les Anglais, n’en ont pas gardé rancune, s’il est vrai qu'en mémoire de Charles d’Orléans et de sa mère Valcntine, elles ont pris pour fête d'amour ta Saint -Valentin. f'oy. Poésies de Charles d’Orléans, édit. 1803. \ Note de la p. 42.)

4 Le temps a quitté son manteau

De veut, de froidure el de pluie...

(Idem, p. 237.)

Ces jolis chants d'alouette font penser fi la vieille , petite chanson , incomparable de légèreté et de pres-

J'étais petite cl simplette Quand fi l'école on me mit ,

Et je n*y ai rien appris...

Qu'un petit mot d'amourette...

Et toujours je le redis,

Depuis qu'ay un l»el ainy.

4 Peu m'importe de savoir l’auteur des vers de Clolildc Survillc; il me suilit, pour les croire admirables, de savoir que Lamartine, très -jeune, les avait retenu* par cieur. Personne n'ignore maintenant que le second volume est l'ouvrage de l'ingénieux M. Nodier, le chercheur infatigable de notre vieille littérature , le hardi précurseur de la nouvelle. — f’oy. la notice de M. Dauuou sur Vandcrbourg.

6 M. de Chateaubriand s'en plaint (Essai sur la poésie

U VUE IX. - MORT DU CONNÉTABLE D’ARMAGNAC, ETC.- HENRI V. 1416-142*. 637

uiilc île réclamer eu faveur de la vieille France , qui s'en est allée... Où est-elle celle France du moyen âge el de la renaissance, de Charles d’Orléans, de Fruissarl?... Villon se le demandait déjà en vers plus mélancoliques qu’on n’eùl attendu d’un si joveux enfant de Paris :

« Dit» s moi en quel pays

« Est Flora, la belle Romaine?

• Où est la très-sage Ilélois?...

• La reine Blanche, comme un lis,

•> Qui chantoit k voix de sirène?

• ... Et Jeanne, la bonne Lorraine

• Qu'Anglais brûlèrent à Rouen?

« Où sont-ils. Vierge souveraine?

— •* Où sont les ueiges de l’autre an * ? •

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