LIVRE l\. - LE DlîC DK BOURGOGNE, ETC. — HENRI V
«'étaient avisés de lui lever dans le dos une bande de peau, afin que lui aussi il parlât sa bande blanche d’Armagnac. La puanteur força cnlin de jeter tous les débris dans des tombereaux, puis, sans prêtres ni prières, dans une fosse ouverte au Marcbé-aux- Pourceaux
Les gens du Bourguignon, effrayés eux-mêmes, le pressaient fort de venir à Paris. Il y fit en effet son entrée avec la reine. Ce fut une grande joie pour le peuple; ils criaient de toutes leurs forces : « Vive le roi, vive la reine, vive le duc, vive la paix ! »
La paix ne vint pas, les vivres non plus. Les Anglais tenaient la rivière par en bas, pareil haut les Armagnacs étaient maîtres de Melun. Une sorte d'épidémie commença dans Paris et les campagnes voisines, qui emporta cinquante mille hommes. Ils se laissaient mourir ; rabattement était extrême, après la fureur. Les meurtriers surtout ne résistèrent pas; ils repoussaient les consolations, les sacrements; sept ou huit cents moururent à l'Hôtel- Dieu , désespérés. On en vil un courir les rues en criant : •; Je suis damné a. » Et il se jeta dans un puits la tête la première.
D’autres pensèrent tout au contraire que, si les choses allaient si mal. c’est qu’on n'avait pas assez tué. Il se trouva , non-seulement parmi les bouchers, mais dans l’université même, des gens qui criaient en chaire qu'il n'y avait pas de justice à attendre des princes, qu’ils allaient mettre les prisonniers à rançon et les relâcher aigris et plus méchants encore. Le 21 août, par une extrême chaleur s, un formidable rassemblement s'ébranle vers les prisons, une foule à pied, en tète la mort même à cheval 4, le bourreau de Paris. Capeluche. Celle masse va fondre au grand Châtelet; les prisonniers se défendent, du consentement des geôliers. Mais les assassins entrent par le toit; tout est tué , prisonniers et geôliers. Même scène au petit Châtelet5. Puis, les voilà devant la Bastille. Le duc de Bourgogne y vient, sans troupes, voulant rester à tout prix le favori de la populace ; il les prie honnêtement de se retirer, leur dit de bonnes paroles. Mais rien n'opérait. Il avait beau montrer
* Les mauvais enfans jouoient A les traisner avant la court du Palais... Et furent enfouis... en une fosse nommée la Louvi ère... Lefebvre de Sainl-Remy.t. VIII, p. 122.
7 Juvénal des Ursins, p. 354.
* Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 240.
4 Solus equester... Religieux, ms., fol. 114.
5 Tuèrent bien trois cens prisonniers. Monstrelct, t. IV, p. 120. Durant laquelle assemblée et commotion, furent tuez cl mis h mort environ de quatre-vingt k cent personnes, entre lesquelles y ol trois ou quatre
de la confiance, de la bonhomie, se faire petit, jusqu’à toucher dans la main au chef6 (le chef, c’était le bourreau). 11 en fut pour celte honte. Tout ce qu’il obtint, ce fut une promesse de mener les prisonniers au Châtelet; alors il les livra. Arrivés au Châtelet, les prisonniers y trouvèrent d’autres gens du peuple qui n’avaient rien promis et qui les massacrèrent.
Le duc de Bourgogne avait joué là un triste rôle. Il fut enragé de s'élre ainsi avili. Il engagea les massacreurs à aller assiéger les Armagnacs à Mont- Ihéry pour rouvrir la route aux blés de la Beauce. Puis il fil fermer la porte derrière eux 7, et couper la tête à Capeluchu 8. En même temps , pour consoler le parti, il fait décapiter quelques magistrats armagnacs.
Ce Capeluchc, qui paya si cher l’honneur d’avoir touché la main d’un prince du sang, était un homme original dans son métier , point furieux , et qui se piquait de tuer par principe et avec intelligence. Il tira un bourgeois du massacre au péril de sa vie 9. Ouand il lui fallut franchir le pas à son tour, il montra à son valet comment il devait s’y prendre ,0.
Le duc de Bourgogne, en devenant maître de Paris, avait succédé à tous les embarras du connétable d’ Armagnac. Il lui fallait à sou tour gouverner la grande ville, la nourrir, l’approvisionner; cela ne pouvait se faire qu’en tenant les Armagnacs et les Anglais à distance, c’est-à-dire en faisant la guerre , en rétablissant les taxes qu'il venait de supprimer, en perdant sa popularité.
Le rôle équivoque qu'il avait joué si longtemps, accusant les autres de trahison, tandis qu’il trahissait, ce rôle devait finir. Les Anglais remontant la Seine, menaçant Paris, il fallait lâcher Paris, ou les combattre. Mais , avec son éternelle tergiversation et sa duplicité, il avait énervé son propre parti ; il ne pouvait plus rien ni pour la paix , ni pour la guerre. Juste jugement de Dieu; son succès l’avait perdu ; il était entré, tête baissée, dans une longue et sombre impasse, où il n'y avait [dus moyen d’avancer, ni de reculer.
Le peuple de Koucn, de Paris, qui l’avait appelé, était Bourguignon sans doute et ennemi des Anna-
femmes tuées, si comme on disoit... Archives, Registres du parlement. Conseil, XIV, folio 142 verso, 21 août.
6 Juvénal des Ursins, p. 353.
7 Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 247. Monstrelct, t. IV, p. 122.
8 (Jng nomme Capeluchc et deux autres... cl curent chascuu dculz ung poing copé ès halles de Paris... Archives, Registres du parlement , Conseil , XI V, folio 144, 20 août.
9 Religieux, ras., folio 115.
i® Journal du Bourgeois de Paris, t XV, p. 246.
gnacs, mais encore pins des Anglais. Il s'étonnait, dans sa simplicité, de voir que ce bon duc ne Ht rien contre l'ennemi du royaume. Ses plus chauds partisans commençaient à dire k qu'il était en toutes ses besognes le plus long homme qu'on püt trouver1.» Cependant que pouvait-il faire? appeler les Flamands; un traité tout récent avec l'Anglais ne le lui permettait pas 3. Les Bourguignons? ils avaient assez à faire de sc garder contre les Armagnacs. Ceux-ci tenaient tout le centre, Sens, Morel. Crécy, Compiègue, Moutlhéry, un cercle de villes autour de Paris, Meaux et Meluu, c'est-à-dire la Marne et la haute Seine. Tout ce dont il put disposer, sans dégarnir Paris, il l’envoya à Rouen; c'était quatre mille cavaliers.
On pouvait prévoir de longue date que Rouen serait investi. Henri V s'en était approché avec une extrême lenteur. Non content d'avoir derrière lui deux grandes colonies anglaises, llarûeur et Caen, il avait complété la conquête de la basse Normandie par la prise de Falaise, de Vire, de Saint -Lo, de Coutancc et d’Évrcux. Il tenait la Seine , non-seulement par Hardeur , mais par le Ponl-de-l'Arche. 11 avait déjà rétabli un peu d’ordre, rassuré les gens d'Eglise, invité les absents à revenir, leur promettant appui, et déclarant qu'autrement il disposerait de leurs terres et de leurs bénéfices. Il rouvrit l'échiquier et les autres tribunaux, et leur donna pour président suprême son grand trésorier de Normandie. Il réduisit presque à rien l'impôt du sel , « en l’honneur de la sainte Vierge 3. »
Peu de rois avaient clé plus heureux à la guerre, mais la guerre était son moindre moyen. Henri V était, ses actes en témoignent, un esprit politique, un homme d'ordre, d'administration, et en même temps de diplomatie. Il avançait lentement, parlementant toujours, exploitant toutes les peurs, tous les intérêts, profilant à merveille de la dissolution profonde du pays auquel il avait affaire, fascinant de sa ruse, de sa force, de son invincible fortune, des esprits vacillants qui n'avaient plus rien où se prendre, ni principes ni espoir; personne en ce
• Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 248.
3 Le traite probablement n« concernait que la Flandre. Tout le monde croyait que daus une entrevue avec Henri V à Calais, il s’était allié à lui. H existe un traité d'alliance et de ligue, où le duc reconnaît les droits de Henri à la couronne de France, mais cet acte ne présente ni date précise ni signature. Il est probable que cc n'était qu’un projet, une offre de partager les conquêtes qui se feraient à frais communs. — Il est probable que Jean sans Peur fit entendre au roi d’Angleterre que. s’il l'aidait activement, c’en était
malheureux pays ne sc fiait plus à personne, tous se méprisaient eux-mêmes.
Il négociait infatigablement, toujours, avec tous; avec ses prisonniers d’abord, c'était le plus facile. Les tenant sous sa main, tristement, durement, il eut bon marché de leur fermeté.
Chacun des princes n'eut au commencement qu’un serviteur français 4. Du reste honorablement, bon lit 6, sans doute bonne table ; mais le besoin d'activité n’en était que plus grand ; ils se mouraient d'ennui. Chaque fois que le roi d'Angleterre revenait dans son Ile, il faisait visite « à scs cousins d’Orléans et de Bourbon; » il leur parlait amicalement, confidentiellement. Une fois il leur disait : u Je vais rentrer en campagne; et pour celte fois, je n’y épargne rien; je m'y retrouverai toujours; les Français en feront les frais. Une autre fois, prenant un air triste : u Je m’en vais bientôt à Paris... C'est dommage, c’est un brave peuple. Mais que faire? lecouragc ne peut rien, s’il y a division*.»
Ces confidences amicales étaient faites pour désespérer les prisonniers. Ce n'étaient pas des Régulus. Ils obtinrent d’envoyer en leur nom le duc de Bourbon pour décider le roi de France à faire la paix au plus vite, en passant par toutes les conditions de Henri;qu'aulremciil ils se feraieut Anglais et lui rendraient hommage pour toutes leurs terres 7.
C’était un terrible dissolvant, une puissante contagion de découragement, que ces prisonniers d'Azincourl qui venaient prêcher la soumission à tout prix. Cela aidait aux négociations que Henri menait de front avec tous les princes de France. Dès l'ouverture de la campagne, au mois de mars 1418, il renouvela les Iréics avec la Flandre et le duc de Bourgogne. En juillet, il en signa une pour la Guicnnc ; le 4 août , il prorogea la trêve avec le duc de Bretagne. Il accueillait avec la meme complaisance les sollicitations de la reine de Sicile, comtesse d’Anjou et du Maine. Ce roi pacifique n'avait rien plus à cœur que d'éviter l'effusion du sang chrétien. Tout en accordant des trêves particulières il écoutait les propositions continuelles de paix générale que les deux partis lui faisaient ;
fait du parti bourguignon en France, qu’il servirait mieux les Anglais par sa neutralité que par son concours. Rymer, 5e éd.,t. IV, pars I, p. 177-178, octobre
* Rymer, t. IV, pars II, p. 51, 4 mai 1417.
4 Selon le Religieux. Mais Rymer indique un plus grand nombre.
* f'oy. plus haut, p. 635, note 7.
9 lit roromuniter dicitur, divisa virtus cito dilabitur. Religieux, ms., folio 37.
7 Rymer, t. IV. pars I, p. 191, 27 janvier 1417.