‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 366 sur 398 · LIVRE IX. - LE DUC DE BOURGOGNE, ETC. -HENRI V · texte numérisé non relu

LIVRE IX. - LE DUC DE BOURGOGNE, ETC. -HENRI V

il prêtait impartialement une oreille au Dauphin , 1 l'autre au duc de Bourgogne, mais il n'en était pas | tellement préoccupé qu’il ne mil la main sur Rouen.

Dès la An de juin , il avait fait battre la campagne, de sorte que les moissons ne pussent arriver j à Rouen et que la ville ne fût point approvisionnée. 1 Il avait importé pour cela huit mille Irlandais, i presque nus , des sauvages , qui n'étaient ni armés ni montés , mais qui , allant partout à pied , sur de petits chevaux de montagne, sur des vaches, mangeaient ou prenaient tout. Ils enlevaient les petits enfants pour qu'on les rachetât. Le paysan était ; désespéré *.

Quinze mille hommes de milice dans Rouen , quatre mille cavaliers, en tout peut-être soixante raille âmes, c'était tout un peuple à nourrir. Ueuri, sachant bien qu'il n'avait rien à craindre ni des Armagnacs dispersés, ni du duc de Bourgogne, qui venait de lui demander encore une trêve pour la Flandre, ne craignit pas de diviser son armée en huit ou neuf corps, de manière à embrasser la vaste enceinte de Rouen. Ces corps communiquaient par I des tranchées qui les abritaient du boulet; vers j la campagne, ils étaient défendus d’une surprise | par des fossés profonds revêtus d'épines. Toute l’Angleterre y était, les frères du roi, Glocesler, I Clarencc , son connétable Cornwall , son amiral Dorset, son grand négociateur Warwick, chacun à une porte.

Il s’attendait à une résistance opiniâtre; son attente fut surpassée. Un vigoureux levain cabochicn fermentait à Rouen. Le chef des arbalétriers, Alain Blanchard1 et lcsautres chefs rouennais semblent avoir été liés avec le carme Pavilly , l’orateur de Paris en 1413. Le Pavilly de Rouen était le chanoine Delivet. Ces hommes défendirent Rouen pendant sept mois, tinrent sept mois en échec celle grande armée anglaise. Le peuple et le clergé riva-

lisèrent d’ardeur ; les prêtres excommuniaient, le peuple combattait ; il ne se contentait pas de garder ses murailles ; il allait chercher les Anglais, il sortait en niasse, « et non par une porte, ni par deux, ni par trois, mais à la fois par toutes les portes s. m

La résistance de Rouen eût été peut-être plus longue encore, si, pendant qu’elle combattait, elle n’eut eu une révolution dans ses murs. La ville était pleine de nobles et croyait être trahie par eux. Déjà en 1413, les voyant faire si peu de résistance aux Anglais descendus en Normandie, le peuple s'élail soulevé et avait lué le bailli armagnac. Les nobles bourguignons n’inspirèrent pas plus de confiance 4. Le peuple crut toujours qu'ils le trahissaient. Dans une sortie, les gens de Rouen attaquant les retranchements des Anglais, apprennent que le pont sur lequel ils doivent repasser vient d’être scié en dessous. Ils accusèrent leur capitaine, le sire de Bouteiller. Celui-ci ne justifia que trop ces accusations après la reddition de la ville; il se lit Anglais et reçut des Qefs de son nouveau maître.

Les gens de Rouen ne tardèrent pas à souffrir cruellement de la famine. Ils parvinrent à faire passer un de leurs prêtres jusqu’à Paris. Ce prêtre fut amené devant le roi par le carme Pavilly , qui parla pour lui ; puis l’homme de Rouen prononça ces paroles solennelles : « Très-excellent prince et seigneur , il m’est enjoint de par les habitants de la ville de Rouen de crier contre vous, et aussi contre vous, sire de Bourgogne , qui avez le gouvernement du roi et de son royaume, le grarul haro, lequel signifie l'oppression qu’ils ont des Anglais ; ils vous mandcul et font savoir par moi , que si, par faute de votre secours, il convient qu’ils soient sujets au roi d’Angleterre , vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu’eux , cl s’ils peuvent, ils détruiront vous et votre génération \ »

* Un de leurs pieds chaussé et l'autre nud.sans avoir braies... prenoient petits enfants en berceau... montoieut sur vaches, portant lesdits petits enfants... Monstrelct, l. IV, p* 115.

1 Sur Alain Blanchard , rayai la notice publiée par M. Auguste le Pré vêt , en 1826, l'Qistoire de Rouen sous les Anglais , par X. Chéruel ( 1840 ), et l'Uistoire du privilège de Saint-Romain, par M. Floquet, t. II, p. 548.

4 M. Chéruel , p. 46, d'après la chronique versifiée d'un Anglais qui était au siège. Archxologia Britannica, t. XXI, XXII. Ce curieux poème a été traduit par M. Potier, bibliothécaire de Rouen.

4 Les Engloys descendirent à la Hogue de Saint- Vaast, dimence jour d'aost 1410, adonc estoit le dalphin de Vyane à Rouen avec sa Torche ; et de là se parti à soy retraire à Paris, et laissa l'ainsur filz du

comte de Harcourt, chapilaine du chastel et de la ville, et X. de Gamaches, bail I y de la dicte ville, avec grant quantité d'estrangiers qui gardoient la ville et la quidèrent piller ; mes l'eu s'en aperchut , et y oui sur ce pourvéanche. Mais nonostant tout, fut levé en la ville une taille de 16,000 liv. et un prest de 12,000, et tout poié dedens U my-aost ensuivant. Et fu comtuenchement de malvèse estrenchc; et puis touz s'eu alèreut au dyable. El après euls y vint M. Guy le Bouteiller, capitaine de la ville, de par le duc de Bourgogue, avec 1400 ou 1500 Bourguégnons et estrangiers, pour guarder la ville contre les Euglois ; mais il est.oicnt micz Engloys que Franchoiz ; les quiez estoieut as gages de la ville , et si destruioient la vilailie et la garnison de la ville. Chrouique ms. du temps, communiquée par .M. Floquet.

1 Moustrclrt. t. IV, p. 140.

HISTOIRE DK FRANCK.

Le dac de Bourgogne promil qu'il enverrait du secours. Le secours ne fat autre chose qu'une j ambassade. Les Anglais la reçurent, comme à l'or- j dinaire, volontiers; cela servait toujours à énerver : et à endormir. Ambassade du due de Bourgogne au Pont-dc-IWrche, ambassade du Dauphin à Alençon. !

Outre les cessions immenses du traite de Brétigny, ; le duc de Bourgogne offrait la Normandie; le Dauphin proposait, non la Normandie, mais la Flandre et l’Artois, c’est-à-dire les meilleures provinces du duc de Bourgogne.

Le clerc anglais Morgan , chargé de prolonger ' quelques jours ces négociations, dit enGn aux gens du Dauphin : •> Pourquoi négocier? Nous avons des lettres de votre maître au duc de Bourgogne, par lesquelles il lui propose de s’unir à lui contre nous. ;< Les Anglais amusèrent de mémo le duc de Bourgogne et finirent par dire : « Le roi est fol, le Dauphin mineur, et le duc de Bourgogne n’a pas qualité pour rien céder en France *, »

Ces comédies diplomatiques n’arrêtaient pas la tragédie de Rouen. Le roi d’Angleterre, croyant faire peur aux habitants, avait dressé des gibets autour de la ville, et il y faisait pendre des prisonniers 3. D'autre part il barra la Seine avec un pont de bois , des chaînes et des navires, de sorte que rien ne pût passer. Les Rouennais de bonne heure semblaient réduitsaux dernières extrémités, cl ils résistèrent six mois encore ; ce fut un miracle. Ils avaient mangé les chevaux , les chiens et les chats *. Ceux qui pouvaient encore trouver quelque aliment, tant fût-il immonde, ils se gardaient bien de le montrer ; les affamés se seraient jetés dessus. La plus horrible nécessité, c'est qu'il

• f'oy. le journal des négociations dans Rymer, t. IV, pars II, p. 70 75, nov. 1418.

2 Chronique de Normandie, édit. 1581, p. 173.

5 Le poème anglais donne un étrange tarif des animaux dégoûtants dont les gens de Rouen se nourrirent ; peut-être ce tarif n’est qu’une dérision féroce de la misère des assiégés : On vendait un rat 40 pence (environ 40 francs , monnaie actuelle ) , et un chat , deux nobles (00 francs), une souris sc vendait six pence (eu- j viron 6 francs), etc. Archasologia , t. XXI, XXII. — | U. Chérucl a trouvé un renseignement plus sérieux sur le prix des denrées ; par délibération du 7 octobre 1418, le chapitre fait foudre une châsse d’argent, et paye, entre autres dettes, toixa nie livre» tournois (mille lianes ! d'aujourd'hui ? ) pour deux boisseaux de M. M . Chérucl, Rouen sous les Anglais , p. 53, d’après les registres capitulaires, conserves aux Archives déjiarte Mentales de la Seine- Inférieure. Cet excellent ouvrage donne une foule de renseignements non moins précieux pour 1 l'histoire de la Normandie et de la Fraucc en gêné- ; rai.

* Monstrolet. t. IV, p. 152 -l.a saison, dit le chro- I

fallut faire sortir de la ville tout ce qui ne pouvait pas combattre, douic mille vieillards, femmes et enfants. Il fallut que le fils mit son vieux père à la porte, le mari sa femme; ce fut là un déchirement. Celte foule déplorable vint se présenter aux retranchements anglais ; ils y furent reçus à la pointe de l'épée. Repoussés également de leurs amis et de leurs ennemis . ils restèrent entre le catnp et la ville, dans le fossé, sans autre aliment q ne l’herhe qu'ils arrachaient. Ils y passèrent l'hiver sous le ciel. Des femmes, hélas! y accouchèrent...; et alors les gens de Rouen, voulant que l'enfant fût du moins baptisé, le montaient par une corde; puis ou le redescendait , pour qu’il allât mourir avec sa mère 4. On ne dit pas que les Anglais aient eu cette charité; et pourtant leur camp était plein de prêtres, d’évéques; il y avait entre autres le primat d’Angleterre , archevêque de Canj torbéry.

Au grand jour de Noël . lorsque tout le monde chrétien, dans la joie, célèbre par de douces réunions de famille la naissance du petit Jésus, les Anglais se firent scrupule de faire bombance 5 sans jeter des miettes à ces affamés. Deux prêtres anglais descendirent parmi les spectres du fossé cl leur apportèrent du pain. Le roi fit dire aussi aux habitants qu'il voulait bien leurdonner des vivres pour le saint jour de Noël; mais nos Français ne voulurent rien recevoir de l’ennemi s.

Cependant le duc de Bourgogne commençait à se mettre en mouvement. Et d'abord , il alla de Paris à Saint-Denis. Là il fit prendre au roi solennellement l’oriflamme ; cruelle dérision ; ce fut pour rester à Pontoise, longtemps à Pontoise, longtemps

niqueur anglais , était pour eux une grande source de misère; il ne faisait que pleuvoir. Les fossés présentaient plus d’an spectacle lamentable; on y voyait de» enfants de deux à trois ans obligés de mendirr leur pain, parce que leurs père et mère étaient morts. LVau séjournait sur le sol qu’ils étaient contraints d'habiter, et, gisant çà et là , ils poussaient des cria, implorant un peu de nourriture. Plusieurs avaient les membres fléchis par la faiblesse, et étaient maigres comme une branche desséchée; les femmes tenaient leurs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour les réchauffer ; des enfants (étaient encore le sein de leurs mères étendues sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un vivant. Chronique anglaise en vers, Arclueologia. t. XXI, ap. Chérucl, p. 00.

* Le camp auglais regorgeait de vivres ; les habitants de Londres avaient envoyé à eux seuls un vaisseau chargé de vin et de cerroise. M. Chéruel , p. 58, d’après le ms. latin de In Bibl. royale, n*> 6240 , Chronicon HenrieiY, folio 178.

6 M. Chéruel , d’après le poème anglais, Archæologia, t. XXI.

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