LIVRE IX. - LE DÜC DE BOURGOGNE, ETC. — HENRI V
à Beauvais. Il y reçu! encore un homme de Rouen | qui s'clait dévoué pour risquer le passage; c'était le dernier messager, la voix d’une ville expirante; il dit simplement que dans Rouen et la banlieue, il était mort cinquante mille hommes de faim. Le duc de Bourgogne fut touché, il promit secours, puis, débarrassé du messager, cl comptant bien j sans doute ne plus entendre parler de Rouen , il ! tourna le dos à la Normandie et mena le roi à ! Provins.
[1419] Il fallut donc sc rendre. Mais le roi d’An- < gleterre, croyant utile de faire un exemple pour une si longue résistance, voulait les avoir à merci. Les Rouennais qui savaient ce que c’était que la merci de Henri V, prirent la résolution de miner un mur , et de sortir par là la nuit les armes à la main, à la grâce de Dieu *. Le roi et les évêques j réfléchirent, et l'archcvéquc de Cantorbéry vint j lui-même offrir une capitulation1 * 3 : 1° La vie sauve, j cinq hommes exceptés s; ceux des cinq qui étaient j riches ou gens d'Eglisc se tirèrent d’affaire; Alain i Blanchard paya pour tous; il fallait à l’Anglais une exécution, pour constater que la résistance avait clé rébellion au roi légitime. 2° Pour la même raison, Henri assura à la ville tous les privilèges que les rois de France, scs ancêtres, lui avaient accordés, avant l'usurpation de Philippe de Palois. 3" Mais elle dut payer une terrible amende, trois cent mille écus d'or, moitié en janvier (on était déjà au 19 janvier 4 * *), moitié en février. Tirer cela d*unc ville dépeuplée, ruinée*, ce n’était pas chose facile.
Il y avait à parier que ces débiteurs insolvables feraient plutôt cession de biens, qu’ils se sauveraient tous de la ville, et que le créancier sc trouverait n’avoir pour gage que des maisons croulantes. — On y pourvut; la ville fut contrainte par corps ; tous les habitants consignés jusqu'à parfait payement. Des gardes étaient mis aux portes ; pour sortir, il fallait montrer un billet qu’on ache-
tait fort cher *. Ces billets parurent une si heureuse invention de police et d’un si bon rapport, que désormais on eu exigea partout. La Normandie entièredevint une geôle anglaise. Ce gouvernement sage et dur ajouta à ces rigueurs un bienfait, qui parut une rigueur encore : l'unité de poids, de mesures et d’aunage , poids de Troyes , mesure de Rouen et d’ Arques, aunage de Paris7.
Le roi d’Angleterre, occupé d’organiser le pays conquis , accorda une trêve aux deux partis français, aux Bourguignons et aux Armagnacs. 11 avait besoin de refaire un peu son armée. 11 lui fallait surtout ramasser de J'argcnl et s'acquitter envers les évêques qui lui en avaient prêté pour cette longue expédition. L'Église lui faisait la banque , mais en prenant ses sUrctës ; tantôt les évêques sc faisaient assignerpar lui le produit d’un impôt8; tantôt, ils lui prêtaient sur gage, sur ses joyaux *, sur sa couronne par exemple. Voilà sans doute pourquoi ils suivaient le camp en grand nombre ,0. A chaque conquête, ils pouvaient récupérer leurs avances , occupant les bénéfices vacants, les administrant , en percevant les fruits. Si les absents s’obstinaient à ne pas revenir, le roi disposait de leurs bénéfices, de leurs héritages en faveur de ceux qui le suivaient. La terre ne manquait pas. Beaucoup de gens aimaient mieux tout perdre que de revenir. Le pays de Caux était désert, il se peuplait de loups ; le roi y créa un louvetier.
Ce grand succès de la prise de Rouen exalta l’orgueil de Henri V et obscurcit un moment cct excellent esprit ; telle est la faiblesse de notre nature. Il se crut si sûr de réussir , qu’il fit tout ce qu'il fallait pour échouer.
Chose étrange, et pourtant certaine, ce conquérant de la France n’avait encore qu'une province , et déjà la France ne lui suffisait plus. Il commençait à se mêler des affaires d'Allemagne. Il y voulait marier son frère Bedford la désorganisation
1 Jfonstrelet. t. IV, p. 138.
3 H. Chéruel, Rouen sous les Anglais, p. 69.
5 Item, estoit octroyé par ledit seigneur roi , que tous et chacun pourroient s’en retourner..., excepté Lee, Italien; Guillaume de Houdetot, chevalier bai I ly ; Alain 0/aRclnrt; Jehan maire; maître Robin
Deliret, et excepté la personne qui, de mauvaises paroles et déshonnêtes, aurait parlé antiennement f s'il peut être découvert, sans fraude ou mal engyn... Vidimus de la capitulation de Rouen, aux Archives de Rouen (communiqué par M. Chéruel). Ryrarr donne le même acte en latin, t. IV. pars II, p. 82, 13 januar. 1419.
4 Jsnuarii instantis, februarii instautis. Les articles
suivants prouvent qu’il s’agit bien de 1418, et non
.1. 1419. Rvmer, e. IV, purs II, p. Rï. !