‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 369 sur 398 · LIVRE IX. — MORT DU DUC DE BOURGOGNE, ETC.- HENRI V · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — MORT DU DUC DE BOURGOGNE, ETC.- HENRI V

de nouveaux négociateurs pour renouer l'affaire du mariage. Ce qui est plus étrange, ce qui étonnera ceux qui ne savent pas combien les Anglais sortent aisément de leur caractère quand leur interet l'exige, c’est qu'il devint tout à coup empressé et galant ; il envoya à la princesse un présent considérable de joyaux *. Il est vrai que les gens du Dauphin arrêtèrent ces joyaux en route ; ils crurent pouvoir porter au frère ce qu'on destinait à la sœur.

Le roi d’Angleterre eut bientôt lieu de se rassurer. Le duc de Bourgogne, quoi qu’il fit, ne pouvait sortir de la situation équivoque où le plaçait l’intérêt de la Flandre. Son traité avec le Dauphin ne rompit pas les négociations qu'il avait engagées depuis le mois de juin pour continuer les trêves entre la Flandre et l’Angleterre. Le 28 juillet, à Londres, le duc de Bedford proclama le renouvellement des trêves. Le 29, près de Paris, les Bourguignons en garnison à Pontoise se laissèrent surprendre par les Anglais; les habitants fugitifs arrivèrent à Paris, et y jetèrent une extrême consternation. Elle augmenta, lorsque, le 50, le duc de Bourgogne, eminenaut précipitamment le roi de Paris à Troycs, passa sous les murs de Paris, sans y entrer, sans pourvoir à la défense des Parisiens éperdus, autrement qu’en nommant capitaine de la ville son neveu, enfant de quinze ans *.

D'après tout cela, les gens du Dauphin crurent, à tort ou à droit, qu'il s'entendait avec les Anglais. Ils savaient que les Parisiens étaient fort irrités de l'abandon où les laissait leur bon duc, sur lequel ils avaient tant compté. Ils crurent que le duc de Bourgogne était un homme ruiné, perdu. El alors, la vieille haine se réveilla d’autant plus forte qu’enfin la vengeance parut possible après tant d’années.

Ajoutez que le parti du Dauphin était alors dans la joie d’une victoire navale des Castillans sur les Anglais; ils savaient que les armées réunies de Castille et d'Aragon allaient assiéger Bayonne . qu’enfin les flottes espagnoles devaient amener au Dauphin des auxiliaires écossais. Ils croyaient que le roi d'Angleterre, attaqué ainsi de plusieurs côtés, ne saurait où courir.

1 Le Religieux croit, sans doute d'après un bruit populaire, qu’il y en avait pour cent mille écus ! Folio

3 Monstrelet, t. IV, p. 148. Le mécontentement extrême de Paris se fait sentir jusque dans les pèles et timides notes du greffier du parlement : Ce jour (U août), les Anglois vinrent courir devant les portes de Paris...

El lors, y avoit à Paris petite garnison de gens d’armes, pour l'absence du roy , de la royne, de Hess, le Dauphin, le Hue He Bouryoingn» et des autres soigneurs de

France, qui juaque» cy oui fui I petite ré*i»teme aut dit»

Le Dauphin , enfant de seize ans, était fort mal entouré. Ses principaux conseillers étaient son chancelier Maçon , et Louvet , président de Provence , deux légistes , de ces gens qui avaient toujours pour justilicr chaque crime royal une sentence de lèse-majesté. Il avait aussi pour conseillers des hommes d’armes , de braves brigands armagnacs, gascons et bretons, habitues depuis dix ans à une petite guerre de surprises, de coups fourrés, qui ressemblaient fort aux assassinats.

Les serviteurs du duc lui disaient presque tous qu’il périrait dans l'cntrcvue que le Dauphin lui demandait. Les gens du Dauphin s’étaient chargés de construire sur le pont de Montcrcau la galerie où elle devait avoir lieu, une longue et tortueuse galerie de bois; point de barrière au milieu, contre l'usage qu’on observait toujours dans cet âge défiant. Malgré tout cela , il s'obstina d'y aller ; la dame de Giacs, qui ne le quittait point, le voulut ainsi.

Leduc tardant à venir, Tannegui Duchâlcl alla le chercher. Le duc n’hésita plus; il lui frappa sur l'épaule, en disant : Voici en qui je inc ûe 1 * 3 4. Duché (H lui fit hâter le pas; le Dauphin, disait-il, attendait; de celte manière il le sépara de ses hommes, de sorte qu’il entra seul dans la galerie avec le sire de Navailles, frère du captai de Bucli , qui servait les Anglais et venait de prendre Pontoise. Tous deux y furent égorgés [10 septembre 1419}.

L’altercation qui eut lieu est diversement rapportée. Selon l’historien ordinairement le mieux informé, les gens du Dauphin lui auraient dit durement : « Approchez donc enfin, monseigneur, vous avez bien tardé 5. » A quoi il aurait répondu que u c’était le Dauphin qui lardait à agir, que ses lenteurs et sa négligence avaient fait bien du mal dans le royaume. » Selon un autre récit, il aurait dit qu'on ne pouvait traiter qu’en présence du roi, que le Dauphin devait y venir; le sire de Navailles, mettant la main sur son épée, de l'autre saisissant le bras du jeune prince, aurait crié, avec la violence méridionale de la maison de Foix : « Que vous le veuillez ou non, vous y viendrez, mon-

Angioi » et à leurs entreprises. Archives, Registres du parlement. Conseil, XIV, folio 101.

* Le trahit-elle? tout le monde le crut, quand après l'événement on la vit rester du côté du Dauphin. Pourtant elle avait perdu , par la mort de Jean sans Peur, l'espoir d'une grande fortune. Innocente ou coupable, qu’aurait-clle été chercher en Bourgogne ? La haine de la veuve, toute-puissante sous son (ils?

* /oy. M. de Baranle. qui a réuni tous les témoig nages.

4 Taidavistii...lanlavislis... Religieux, ms., fol. ISO.

seigneur. » Ce récit , qui est celui des dauphinois, n’en est pas moins assez croyable ; ils avouent , comme on voit , que leur plus grande crainte était que le Dauphin ne leur échappât, qu’il ne revint prés de son père et du duc de Bourgogne.

Tannegui Duchâtel assura toujours qu'il n’avait pas frappé le duc. D’autres s’en vantèrent. L’un d’eux, le Bouteiller disait : « J’ai dit au duc de Bourgogne: Tu as coupé le poing au duc d’Orléans, mon maître, je vais te couper le tien. »

Quelque peu regrettable que fût le duc de Bourgogne. sa mort lit un mal immense au Dauphin1. Jean sans Peur était tombé bien bas, lui et son parti. Il n’y avait bientôt plus de Bourguignons. Rouen ne pouvait jamais oublier qu’il l'avait laissé sans secours. Paris, qui lui était si dévoué , s’en voyait de même abandonné au moment du péril. Tout le monde commençait à le mépriser , à le haïr. Tous , dès qu’il fut tué , se retrouvèrent Bourguignons.

La lassitude était extrême, les souffrances inexprimables; on fut trop heureux de trouver un prétexte pour céder. Chacun s’exagéra à lui-même sa pitié et son indignation. La honte d'appeler l’étranger sc couvrit d’un beau semblant de vengeance. Au fond , Paris céda , parce qu’il mourait de faim. La reine céda, parce qu’après tout, si son fils n'était roi , sa fille au moins serait reine. Le fils du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, était le seul sincère; il avait son père à venger. Mais sans doute aussi , il croyait y trouver son compte; la branche de Bourgogne grandissait en ruinant la branche aînée, en mettant sur le trône un étranger j qui n’aurait jamais qu'un pied de ce côté du détroit, et qui, s’il était sage, gouvernerait la • France par le duc de Bourgogne.

Il ne faut pas croire que Paris ail appelé facilement l'étranger. Il avait été amené à cette dure extrémité par des souffrances dont rien peut-être, sauf le siège de. 1890, n’a donné l’idée depuis. Si l’on veut voir comment les longoes misères abaissent et matérialisent l’esprit, il faut lire la chronique d’un Bourguignon de Paris qui écrivait jour par jour. Ce désolant petit livre fait sentir à la lecture quelque chose des misères et de la brutalité

1 Le seigneur de Barbezan par plusieurs fois reprocha à ceux qui avoient machiné le cas dessus dit , disant quils avoient détruit leur maître de chevancc et d'honneur, et que mieux voudrait avoir été mort, que d’avoir été à icelle journée, combien qu'il en fût innocent. Xoustrelet . t. IV, p. 188-9. — Pour occasion duquel fait plusieurs graus inconvéniens et domages ; irréparables sont disposez davenir et plus grans que i paravant , à la bonté des faiseurs, au dnmage de moud. I

du temps. Quand on vient de lire le placide et judicieux Religieux de Saint-Denis, et que de là on passe au journal de ce furieux Bourguignon, il semble qu’on change, non d’auteur seulement, mais de siècle ; c’est comme un âge barbare qui commence. L’instinct brûlai des besoins physiques y domine tout; partout un accent de misère, une âpre voix de famine. L’auteur n’est préoccupé que du prix des vivres, de la difficulté des arrivages; les blés sont chers, les légumes ne viennent plus, les fruits sont hors de prix . la vendange est mauvaise, l’ennemi récolte pour nous. En deux mots, c’est là le livre : * J'ai faim; j’ai froid, » ce cri déchirant que l’auteur entendait sans cesse dans les longues nuits d'hiver.

Paris laissa donc faire les Bourguignons, qui avaient encore toute autorité dans la ville. Le jeune Sainl-Pol, neveu du duc de Bourgogne et capitaine de Paris, fut envoyé en novembre au roi d'Angleterre avec maître Eustachc Atry , « au nom de la cité, du clergé et de la commune. » Il les reçut à merveille, déclarant qu’il ne voulait que la possession indépendante de ce qu’il avait conquis et la main de la princesse Catherine. Il disait gracieusement : « Ne suis-je pas raoi-méme du sang de France? Si je deviens gendre du roi, je le défendrai contre tout homme qui puisse vivre et mourir *. »

Il eut plusqu'il ne demandait. Scs ambassadeurs, encouragés par les dispositions du nouveau duc de Bourgogne, réclamèrent le droit de leur maître à la couronne de France , et le duc reconnut ce droit [2 déc. 1419]. Le roi d'Angleterre avait mis trois aus à conquérir la Normandie ; la mort de Jean sans Peur sembla lui donner la France eu un jour.

[1420] Le traité conclu à Troyes au nom de Charles VI assurait au roi d’Angleterre la main de la fille du roi de France, et la survivance du royaume : » Est accordé que tantôt après notire trépas, la couronne cl royaume de France demeureront et seront perpétuellement à nostredit fils le roy Henri et à ses hoirs... La faculté et V exercice de gouverner et ordonner la chose publique dudit royaume, seront et demeureront, nostre rie durant, à nostre dit fils le roy Henri, avec le conseil des nobles et sages

Seig. Dauphin principalment, qui attendoit le royaume par hoirrieet succssion après le roy notre souverain S. A quoy il aura moins daide et de faveur et plus dennemis et adversaires que par avant. Archives, Registres du Parlement, Conseil, XIV, folio 193, sept. 1419.

2 Tanquam verus gêner Regis et ex claro priscorum Regum Francise (sanguine) ducens origincm, sibi lidelis existerrt contra quoscuraque viventes. Religieux . ms., fol. 152 verso.

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