LIVRE IX. - SUITE. - CONCILE DE CONSTANCE
devenus ses vassaux Le palatio et autres princes ■l'Empire, avec toute leur fierté allemande, sollicitaient son arbitrage, et n’étaient pas loin de rcconnallrcsa juridiction. Cette couronne impériale qu'il avait prise hardiment à Azincourt, clic semblait devenue sur sa tète la vraie couronne du saint Empire, celle de la chrétienté.
Une telle puissance pesa, comme on peut croire, au concile de Constance. Cette petite Angleterre s’y lit d’abord reconnaître pour un quart du monde, pour une des quatre nations du concile. Le roi des Romains, Sigismond, étroitement lié avec les Anglais, croyait les mener et fut mené par eux. Le ! pape prisonnier, confié d’abord à la garde de Sigismond , le fut ensuite à celle d'un évêque anglais ; Henri V, qui avait déjà taut de princes français et écossais dans scs prisons, sc fit encore remettre ce précieux gage de la paix de l'Église.
Pour faire comprendre le rôle que l'Angleterre ' et la France jouèrent dardée concile, nous devons remonter plus haut. Quelque triste que soit alftrs ! l’état de l’Eglise, il faut que nois en parlions et que '' nous laissions un moment ce Paris de Henri V. Notre j histoire est d'ailleurs à Constance autant qu'à Paris. (
Si jamais concile général fut œcuménique, ce fut celui de Constance. On put croire un moment que ce ne serait pas une représentation du monde, j mais que le monde y venait en personne, le monde ecclesiastique et laïque1 * 3. Le concile semblait bien , répondre^ celle large déûyition que Gcrson donnait d'un concile : «Une assemblée... qui n’exclue aucun fidèle.» Mais il s'en fallait de beaucoup que tous ftiMent^dcs fidèles ; celte foule représentait si bien le inonde, qu'elle en contenait toutes les misèi^ÿ morales, tous les scandales. Les pères du concile qui devait réformer la chrétienté ne pou-*«j vaientpas meme réformer le peuple de toute sorte qui venait à leur suite ; il leur fallut siéger comme au milieu d'une foire, parmi les cabarets et les i mauvais lieux.
Les politiques doutaient fort de l’utilité du concile *. Mais le grand homme de l'Église, Jean Gcrson, s'obstinait à y croire; il conservait, par delà tous les autres, l'espoir et la foi. Malade du mal de l’Église4 *, il ne pouvait s’y résigner. Son maflre, Pierre d’Ailly, s’était reposé dans le cardinalat. Son ami, Clémcngis, qui avait tant écrit contre la Kabylone papale, alla la voir cl s’y trouva si bien , qu'il devint le secrétaire, l'ami des papes.
Gerson voulait sérieusement la réforme, il la voulait avec passion, et quoi qu’il en coûtât. Pour cela, il fallait trois choses : 1° rétablir l’unité du pontificat, couper les trois têtes de la papauté; 2° fixer et consacrer le dogme; Wicleff, déterré et brûlé à Londres 6, semblait reparaître à Prague dans la personne de Jean Uuss; 3° il fallait raffermir enfin le droit royal, et la société elle-même, condamner la doctrine meurtrière du franciscain Jean Petit *.
Ce qui rendait la position de Gerson difficile , ce qui Uanimait d'un zèle implacable contre scs adversaires, c’est qu’il avait partagé, ousemblait partager encore plusieurs de leurs opinions. Lui aussi , à un autre époque, il avait dit comme Jean Petit cette parole homicide : « Nulle victime plus agréable à Dieu qu’un tyran 7 8. » Dans sa doctrine sur la hiérarchie et la juridiction de l’Église, il avait bien aussi quelque rapport avec les novateurs. Jean Huss soutenait, d'après WiclefT, qu’il est permis à tout prêtre de prêcher sans autorisation de l’évêque, ni du pape. Et Gerson, à Constance même, fit donner aux prêtres et mémo aux docteurs laïques, le droit de voter avec les évêques et de juger le pape. Il reprochait à Jean Huss de rendre l’inférieur indépendant de l'autorité , et cet inférieur, il le constituait juge de l’autorité même.
Les trois popes furent déclarés déchus. Jean XXI II fut dégradé, emprisonné. Grégoire Xll abdiqua. Le seul Benoit XIII (Pierre de Luna), relire dans un fort du royaume de Valence, abandonné de la
1 Procuration du roi d’Angleterre au palatin du Rhin pour recevoir l'hommage de l’électeur deColugne. Rymer, t. IV, pars I, p. 158-6 , 4 maii L4I0. — Autre au palatin du Rhin ( pensionnaire de rAngleterre) ,
pour qu’il reçoive rhommoge des électeurs de Mayence 1 et de Trêves. Id., ibid, pars II , p. 102, 1 april. 1419. I
3 On dit qu’il y vint cent cinquante mille personnes, I
que les chevaux des princes et prélats étaient au nom- ;
bre de trente mille. Cochlxus, Hist. Huss., Iib.2. Royko, j
Geschichte der Kirchenversammlung zu Kosluitz |
(Prag., 1799), I, GO.
8 Petrus de Alliaco, de difficullate reformationis in I concilio , ap. Von der Hardt , Concil. Constant., t. I , j pars VI, p. 250. Schmidt. Essai sur Gerson, p. 37 (Strash. 1839).
4 In leclo ad vers* valeludinis me*. Gerson. epistola de reform. lheologix, t. I, p. 122.
8 Cette scène atroce eut lieu à Londres en 1412, la même année où Jérôme de Prague en donna une si indécente en Bohême, lorsqu'il afficha la bulle sur la gorge d’une fille publique. Vater, Synchronislischc Tafeln der Rirchengescliichte, Halle, 1828.
8 Selon quelques-uns, Jean Petit n'était pas franciscain , mais simplement clerc laïque. Labbc, Chronol. hist., pars I, p. 298. Bulæus , llist. univers., t. V, p. 895.
7 D'après Sénèque le tragique : Nulla Deo gratior vietimaquam lyranuus. Gerson, Considcrationrs contra adulatores, t. IV, p. 624, consid. VIL
France , de l'Espagne même , et n’ayant plus dans son obédience que sa tour et son rocher, n’en brava pas moins le concile, jugea scs juges, les vil passer comme il cri avait vu tant d'autres, et mourut invincible à près de cent ans.
Le concile traita Jean IIuss comme un pape , c'cst-à-dirc très-mal. Ce docteur était en réalité, depuis 1 412, comme le pape national de la Bohême. Soutenu par toute la noblesse du pays, directeur de la reine, poussé peut-être sous inain par le roi | Wenceslas comme Wicleff semble l'avoir été par Édouard III et Richard II, beau-frère de Wenceslas , Jean IIuss était un politique tout autant qu'un théologien; il écrivait dans la langue du pays1 *; il défendait la nationalité de la Bohême contre les Allemands, contre les étrangers en général ; il repoussait les papes, comme etrangers surtout. Du reste, il n’attaquait pas, comme fit Luther, la papauté même. Dès son arrivée à Constance, il fut absous par Jean XXIII.
Jean IIuss soutenait les opinions de Wicleff su» la hiérarchie; il voulait, connue lui, un clergé ‘ national, indigène, élu sous l’influence des localités. En cela il plaisait aux seigneurs , qui , comme anciens fondateurs, comme (tairons et défenseurs des églises , pouvaient tout dans les élections locales. IIuss fut donc, comme Wicleff, l'homme de la noblesse. Les chevaliers de Bohême écrivirent trois ! fois au concile pour le sauver3; à sa mort, ils armèrent leurs paysans cl commencèrent la terrible guerre des llussiles.
Sous d’autres rapports, Huss était bien moins le disciple de W icleff qu’il ne se le croyait lui-même.
Il se rapprochait de lui pour la Trinité ; mais il n’attaquait pas la présence réelle, pas davantage la doctrine du libre arbitre 4 5. Je ne vois pas du moins dans ses ouvrages que, sur ces questions essentielles, il se rattache à Wicleff, autant qu’on le croirait d’après les articles de condamnation.
En philosophie, loin d'être un novateur, Jean Huss était le défenseur des vieilles doctrines de la scolastique. L'université de Prague, sous son in-
1 Wenceslas le défendit contre les accusations des moines et des clercs. / oy. sa réponse dans Pfistcr, liist. d’Allemagne, t. VI de la trad.de M. Paquis( 1837),
3 Traclatus et opuscula, in lalino sive ruhjari bohe-
mico per ipsum dites. Concil. Labbe, l. XII, p. 127.
5 Royko , Geschichte der Kirchcuvcrsammlung zu KostniU (Prag., 1796), H Ibcil, 5, 9, 10, 50.
* Il ne parait pas avoir une grande intelligence de ces questions. Il commente les lettres des apôtres sans voir combien dillerent S. Pierre et S. Paul, S. Jacques et S. Jean, etc. f'by. son second volume pastim , llis-
flucncc, resta fidèle au réalisme du moyen âge. taudis que celle de Paris sous d’Ailly , Clémcngis et Gerson, sc jetait dans les nouveautés hardies du nominalisme trouvées (ou retrouvées) parOccam. C'était le novateur religieux, Jean IIuss. qui défendait le vieux credo philosophique des écoles. Il le soutenait dans son université bohémienne , d'où il avait chassé les étrangers ; il le soutenait à Oxford, à Paris même, par son violent disciple Jérôme de Prague. Celui-ci était venu braver dans sa chaire , dans son trône, la formidable université de Paris3, dénoncer les maîtres de Navarre pour leur enseignement nominaliste, les signaler comme des hérétiques en philosophie, comme de pernicieux adversaires du réalisme de saint Thomas.
Jusqu'à quel point celte question d’école avaitelle aigri nos gallicans, les meilleurs, les plus saints?... On n'ose sonder celte triste question. Eux-mêmes probablement n'auraient pu l’éclaircir. Ils s'expliquaient leur tpi ne contre Jean Huss par sa participation aux hérésies de Wicleff.
Le concile s’ouvrfe le novembre 1414; dès le 27 mai, Gerson avait écrit à l’archevêque de Prague pour qu'il livrât Jean Huss au bras séculier, « II faut . disait-il , couper court aux disputes qui compromettent la vérité; il faut, par une cruauté miséricordieuse, employer le fer et le feu *. « Les gallicans auraient bien voulu que l’archevêque pût épargner au concile cette terrible besogne. Mais qui aurait ose en Bohême mettre la ihain sur l'homme des chevaliers bohémiens?
Jean IIuss était un brave, à la manière de Zwingli ; il semble de plus avoir ét^ fort Iqger et ôulrecuidant; il voulut voir en face scs ennemis; il vint au concile. Il croyait d’ailleurs à la parole de$igis- •mond, dont il avait un sauf-conduit. Là, excepté l<? pape, il trouva tout le monde contre lai. Les pères, qui, par leur violence contre la papauté, se sentaient devenus fort suspects aux peuples, avaient besoin d'un acte vigoureux contre l’hérésie, pour prouver leur foi. Les Allemands trouvaient fort bon qu’on brûlât un Bohémien; les nominaux sc résignaient aisément à la mort d’un réa-
toria et monumenta Llu&si et Uicronymi Pragensis, 3 vol. in-folio. Nuremberg, 1715.
3 Royko, Hheil, 1 13. Jean Huss avait, dit-ou. délié l'uuivcrsité de Paris : Ve niant oinnes magistri de Parisiis^Ego volo cum ipsis disput are qui libres uostros cremavcrunt in quibus houor totius muudi jacuil! Concil. Labbe, t. XII, p. 140.
* ... Sccuris brachii secularis... In ignem mitions... miscricordicrudelilate.Nimis allercando...dept*rdclur veritas... Vos brachium iuvoeare viis omnibus convenir Gerson. epist. ad archicpisc. Prag., 27 mai 1414. ! Bulacus, V, 270.