LIVRE IX. — SUITE. — CONCILE DE CONSTANCE
liste1 *. Le roi des Romains, qui lui avait promis i sûreté 3, saisit celte occasion de perdre un homme dont la popularité pouvait fortifier Wenccslas en Bohème.
Ceux mêmes qui ne trouvaient pas le Bohémien hérétique, le condamnèrent comme rebelle; qu’il eût erré ou non, il devait, disaient-ils, se rétracter sur l’ordre du concile8. Cette assemblée, qui venait de nier trois fois l’infaillibilité du pape, réclamait ! pour elle-même l'infaillibilité, la toute-puissance sur la raison individuelle. La république ecclésiastique
ficale. Elle posa de même la question entre l’autorité et la liberté, entre la majorité et la minorité ; faible minorité sans doute, qui, dans cette grande assemblée, sc réduisait à un individu ; l’individu ne céda pas, il aima mieux périr.
Il dut eu coûter au cœur de Gerson de consommer ce sacrifîcc à l’unité spirituelle, celte immolation d’un homme... L’année suivante, il fallut en immoler un autre. Jérôme de Prague avait échappé, mais quand il apprit comment son maître était mort, il rougit de vivre, cl revint devant ses juges. Le concile devait démentir son premier arrêt ou brûler encore celui-ci 4 *.
L’un des vœux de Gerson, l'une des bénédictions qu'il attendait du concile, c’était qu’il condamnerait solennellement ce droit de tuer , prêché par Jean Petit... Et pour en venir là , il a fallu commencer par tuer deux hommes!... Deux? Deux cent mille peut-être. CcHuss, brûlé, ressuscité dans Jérôme et encore brûlé, il est si peu mort, que maintenant il revient comme un grand peuple, un | peuple armé, qui poursuit la controverse l’épée à . la main. Les hussilcs, avec l’épéc, la lance cl la faux, , sous le petit Procop, sous Ziska, l’indomptable borgne, donnent la chasse à la belle chevalerie allemande; et quand Procop sera tué, le tambour
1 Pierre d'Ailly avait contribué puissamment h la chute de Jean XXII (Royko, I ,88). Il se montra, en compensation, d'autant plus zélé contre l'hérétique; il l'embarrassa par d'étranges subtilités, voulant l’a-
meuerè avouer que celui qui ne croit pas aux uuiversaux, ne croit pas à la transsubstantation.
3 Le sauf-conduit était daté du 18 oct. 1414. Art de
vérifier les dates, t. 1, p. 210 (éd. de 1783 ).
8 Jean Huss nous fait connaître lui-même les efforts que l’on fit auprès de lui pour obtenir le sacrifice absolu de la raison humaine. Ou n’y épargna ni les argu-
ments ni les exemples. Ou lui citait entre autres cette étrange légende d’une sainte femme qui entra dans un couvent de religieuses sous babit d'homme, et fut, comme homme , accusée d'avoir rendue enceinte une
des nonnes ; elle se reconnut coupable, confessa le ,
fait et éleva l'enfant ; la vérité ne fut connue qu’à sa I
fait de sa peau, mènera encore ces barbares, et battra par l’Allemagne son roulement meurtrier.
Nos gallicans avaient payé cher la réforme de Constance, et ils ne l’eurent pas & *. Elle fut habilement éludée. Les Italiens, qui d’abord avaient les trois autres nations contre eux, surent se rallier les Auglais ; ceux-ci, qui avaient paru si zélés, qui avaient tant accusé la France de perpétuer Ica maux de l’Eglise, s’accordèrent avec les Italiens pour faire décider, contre l’avis des Français et des Allemands, que le pape serait élu avant toute réforme, c'est-à-dire qu’il n’y aurait pas de réforme sérieuse. Ce point décidé, les Allemands sc rapprochèrent des Italiens et des Anglais, et les trois nations firent ensemble un pape italien. Les Français, restèrent seuls, et dupes, ne pouvant manquer d’avoir le pape contre eux, puisqu'ils avaient entravé son élection. Il était beau, toutefois, d'être ainsi dupes, pour avoir persévéré dans la réforme de l’Église.
C’était en 1417; le connétable d’Armaguac, partisan du vieux Benoit Mil. gouvernait Paris au nom du roi et du Dauphin. Il fil ordonner par le Dauphin , à l'université , de suspendre son jugement sur l’élection du nouveau pape, Uartin V; mais son parti était tellement affaibli dans Paris même, malgré les moyens de terreur dont il avait essayé, que l'université osa passer outre et approuver l’élection. Kllc avait hâte de sc rendre le pape favorable; elle voyait que le système des libres élections ecclésiastiques qu'elle avait tant défendu, ne profitait point aux universitaires. Elle avait abaissé la papauté, relevé le pouvoir des évêques; et ceux-ci, de concert avec les seigneurs, faisaient élire aux bénéfices des gens incapables , illettrés , les cadets des seigneurs, leurs ignares cbapclains, les fils de leurs paysans, qu’ils lonsuraiciit tout exprès. Les papes, du moins, s'ils plaçaient des
mort. Joh. llussi monumenta, epist. 31, ed. Nur. 1558.
4 Vo y, les détails du supplice de Jean Huss et de Jérôme : Monumenta Uussi, t. II, p. 515-521,532-535. Le Pogge, témoin du jugement de Jérôme, fut saisi de son éloquence. Il l'appelle : Virum dignura me mûri. t tttnpileruæ.— Cet homme, si fier et si obstiné, montra sur le bûcher uue douceur héroïque; voyant un petit paysan qui apportait du bois arec grand zèle, il s’écria: « 0 respectable simplicité, qui te trompe est mille fois coupable! *
* Clémengis leur avait écrit pendanl le concile qu'ils n'arriveraient à aucun résultat : Excidit spes unicuique unquam videuds uuiouis... Quis in rc dcsperata suum libenter velit laborcm impendere? Ibit schisma Latins: ecclesias, cum schismale Gr.ecorucn . iu incuriam atque obliviouem. Nie. Clemeng. epist., t. II, p. 312.
prêtres peu édifiants, ne choisissaient guère que des gens d'esprit. L'uiiiversitédêclaraqu'cllc aimait mieux que le pape donnât le* bénéfice* C’était un curieux spectacle de voir l’université, si longtemps alliée aux évêques contre le pape, de la voir retourner à sa mère, la papauté, et attester contre les évêques, contre les élections locales, la puissance centrale de l’Église. Mais l’université l’avait tuée, cette puissance pontificale ; elle n’y revenait qu’en abdiquant ses maximes, en se reniant cl se tuant elle-même.
Ce fut le sort de Gerson de voir ainsi la Qu de la papauté et de l’université. Après le concile de Constance, il se retira brisé, non en France, il n’y avait plus de Frauce. Il chercha un asile dans les forêts profondes du Tyrol. puisé Vienne, où il fut reçu par Frédéric d’Autriche, l’ami du pape que Gerson avait fait déposer.
Plus lard, la mort du duc de Bourgogne encouragea Gerson à revenir, mais seulement jusqu'au bord de la France, jusqu'à Lyon. C’était une ville française, naguère d’Empirc, mais toujours une ville commune à tous, une république marchande dont les privilèges couvraient tout le monde , une patrie commune pour le Suisse, le Savoyard , l’Allemand, l’Italien, autant que pour le Français. Ce conüuent des fleuves et des peuples, sous la vue lointaine des Alpes , cet océan d’hommes de tout pays , cette grande et profonde ville avec ses rues sombres et ses escaliers noirs qui ont l’air de grimper au ciel *, c’était une retraite plus solitaire que les solitudes du Tyrol. Il s’y blottit dans un couvent de célcstins dont son frère était prieur ; il y expia, par la docilité monastique, sa domination sur l’Église, goûtant le bonheur d’obéir, la douceur de ne plus vouloir, de sentir qu’on ne répond plus de soi. S’il reprit par intervalle cette plume toutepuissante, ce fut pour chercher le moyeu de calmer la guerre qui le travaillait encore, pour trouver le
1 Bulxus.HiêtoriaUmversitatisPor., t. V,p.307-309.
line assemblée de grands et de prélats , présidée par
le Dauphin, fit emprisonner le recteur qui avait parle
contre la manière dont ils dirigeaient les élections ecclésiastiques et conféraient les bénéfices. Le parle-
ment ne soutint pas l'université, qui fit des eacuscs. Ce fut l'culcri-cmeut de l'université , comme puissance
|>opulaire.
1 Votf. plus haut sur Lyon cl le mysticisme lyonnais,
mon Tableau de. la France, livre 111.
9 Lire son beau traité De parvulis ad Chrislum trahendia. Gerson, t. lit, p. '277 . Quoique ce traité soit tout entier dans le point de vue du prêtre et du confesseur, il est curieux de le rspprochcr du chapitre de Montaigne sur l'éducation, de l'ouvrage de Fénelou et de celui de Rousseau.
moyeu d’accorder le mysticisme et la raison, d’être scientifiquement mystique, de délirer avec méthode. Sans doute que ce grand esprit finit par sentir que cela encore était vain. On dit qu’en scs dernières années il ne pouvait plus voir que des enfants, comme il arriva sur la tin à Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre. Il ne vécut plus qu’avec les petits, les enseignant s, ou plutôt recevant luimême renseignement de ces innocents amis du Sauveur1 * * 4 * *. Avec eux, il apprenait la simplicité, désapprenait la scolastique. Simplicité, pureté, sur ces deux puissantes ailes9 il prenait l'essor. On inscrivit sur sa tombe un beau mot qui résume cette vie puissante et qui en efface tout ce qui ne fut pas de Dieu (heureux qui mérite un tel mot parmi les misères de notre nature ! ) : « Sursùm corda 9. »
Le résultat du concile de Constance était un revers pour la France, une défaite , et plus grande qu'on ne peut dire, une bataille d’Azineourt. Après avoir eu si longtemps un pape à elle, une sorte de patriarche français, par lequel elle agissait encore sur ses alliés d’Écosse et d'Espagne, elle allait voir l’unité de l'Église rétablie en apparence, rétablie contre elle au profil de ses ennemis; ce pape italien, client du parti anglo-allemand, n’allait-il pas enli dans les affaires de France , y dicter les ordres *' l’étranger?
L’Angleterre avait vaincu par la politique, aussi bien que par les armes. Elle avait eu grande part à l’élection de Martin V ; elle tenait entre les mains son prédécesseur, Jean XXIII . sous la garde du cardinal de Winchester, oncle de Henri V7 *. Henri pouvait exiger du pape tout ce qu'il croirait nécessaire à l’accomplissement de scs projets sur la France, Naples, les Pays-Bas, l’Allemagne, la terre sainte.
Dans cette suprême grandeur où l'Angleterre semblait arrivée, il y avait bien pourtant un sujet
1 11 comptait sur leur intercession , et les réunit encore la veille de sa mort, pour leur recommander de «lire dans leurs prières : a Seigneur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson. •
9 Imitatio Christi.
6 Sur le tombeau de Gerson et sur le culte dont il était l’objet jusqu'à ce que les jésuites eussent fait prévaloir une autre influence, r oyn l'Histoire de l'Église de Lyon, par Saint-Aubin, et une lettre de M. Aimé Guillou, dans la brochure de M. Gcncc : Sur l’Imitation polyglotte de M. Montfalcou. Il n'exi&le qu'un portrait de Gerson, celui que M. Jarry de Mancy a donné dans sa galerie des Hommes utiles, d’après uii manuscrit.
7 R y mer, t. IV, pars I, p. 34, ann. 1418,