‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 374 sur 398 · LIVRE IX. - HENRI V · texte numérisé non relu

LIVRE IX. - HENRI V

d'inquiétude. Celle grandeur, ne l'oublions pas, elle la dcvail principalement à l'étroite alliance de l'épiscopat et de la royauté sous la maison de Lancastrc : ces deux puissances s’étaient accordées pour réformer l'Eglise et conquérir la France schismatique. Or, au moment de la reforme, l’épiscopat anglais n’avait que trop laissé voir combien peu il s'en souciait ; d’autre part, la conquête de la France à peine commencée, la bonue intelligence des deux alliés, épiscopat cl royauté, était déjà compromise.

Depuis un siècle, l’Angleterre accusait la France de ne vouloir aucune réforme, de perpétuer le schisme. Elle en parlait à son aise, elle qui. par son statut des Proviseurs, avait de bonne heure annulé l'influence papale dans les élections ecclésiastiques. Séparée du pape sous ce rapport, elle avait beau jeu de reprocher le schisme aux Français. La France, soumise au pape, voulait un pape français à Avignon; l'Angleterre, indépendante du pape dans la question essentielle , voulait un pape universel , et elle l'aimait mieux à Rome que partout ailleurs. Dès qu'il n’y eut plus de pape français, les Anglais ne s'inquiétèrent plus de réformer le pontificat ni l’Église.

Les Anglais avaient donné leur victoire pour la victoire de Dieu ; leur roi, sur les premières monnaies qu'il lit frapper en France, avait mis : Christus régnât, Christus vincit, Christus imperat. Il eut beaucoup d’égards et de ménagements pour les prêtres français ; il entendait son intérêt ; ces prêtres, qui étaient prêtres au moins autant que Français, devaient s’attacher aisément à un prince qui respectait leur «obe. Mais ce n'était pas l’intérêt des lords évêques qui suivaient le roi comme conseillers, comme créanciers; ils devaient trouver avantage à ce que la fuite des ecclésiastiques français laissât un grand nombre de bénéfices vacants qu’on pût administrer, ou même prendre, donner à d’autres. C'est ce qui explique peut-être la dureté que ce conseil anglais, presque tout ecclésiastique, montra pour les prêtres qu’on trouvait dans les places assiégées. Dans la capitulation de Rouen, dressée et négociée par l'archevêque de Cantorbéry, le fameux chanoine de Livet fut excepté de l'amnistie; il fut envoyé eu Angleterre ; s’il lie périt

1 ln horribili carcere eu tu vit* austerilate detineri fecit. — Le Religieux de Saint- Denis , sans être arrêté

par les préjugés de sa robe , décide avec son bon sens ordinaire, que, quoique moines, ils out dû résister à l’ennemi : Minus bene considérons qu* canunt jura , videlicet vint vi repellere omnibus cujuscumque sta-

tus... licitum esse, pugnareque pro patriâ. Religieux,

ras., fol. 176-177.

pas, c’est qu’il était riche, et qu'il composa pour sa vie. Lesmoinesétaient traités plus durementencore que les prêtres. Lorsque Melun 3c rendit, on en | trouva deux dans la garnison , et ils furent tues. A la prise de Meaux, (rois religieux de Saint-Denis ne furent sauvés qu'à grand'peine par les réclama- ! lions de leur abbé ; mais le fameux évéque Cauchon, l'âme damnée du cardinal Winchester, les jeta dans d'affreux cachots *.

Cela dcvail effrayer les bénéficiers absents. L’évéque de Paris, Jean Courlecuissc, n’osait revenir dans son évéchc; ces absences laissaient nombre de bénéfices à la discrétion des lords évéques, bien des fruits à percevoir. Le roi, qui sans doute aurait mieux aimé que les absents revinssent et se ralliassent à lui , ne sc lassait pas de les rappeler, avec menaces de disposer de leurs bénéfices1 * 3 ; mais ils n’avaient garde de revenir. Les bénéfices étant alors considérés comme vacants, les lords évéques en disposaient pour leurs créatures; cela faisait deux titulaires pour chaque bénéfice. Après avoir tant accusé la France de perpétuer le schisme pontifical, la conquête anglaise créait peu à peu un schisme dans le clergé français.

Ccsgrandesct lucratives affaires expliquent seules pourquoi, dans toutes les expéditions de Henri V, | nous voyons les grands dignitaires de l’Église d'Angleterre ne plus quitter son camp, le suivre pas à pas. Ils semblent avoir oublié leur troupeau : les àmes insulaires deviennent ce qu’elles peuvent; les pasteurs anglais sont trop préoccupés de sauver celles du continent. Nous ne voyons encore au siège , d'ilarflcur que l’évêque de Norwich comme prin- ! cipal conseiller de Henri. Mais après la bataille ! d’Azincourt, le roi, pressé de revenir en France, I se remet entre les mains des évêques ; il charge les j deux chefs de l’cpiscopat, l’archevêque de Canlnrbéry et le cardinal de Winchester, de percevoir, *au nom de la couronne, le» droite féodaux de gardes, mariages et forfaitures pour notre prochain passage de mer *. Il fallait, avant même de commencer une autre expédition, mettre Harflcur en ! étal de défense 4; le roi, parfaitement instruit des affaires de France, ne doutait pas qu'Arinagnac n'essayât de lui arracher cet inappréciable résultat de la dernière campagne. Les évêques, qui seuls

2 f'oy. R y mer, pataim, ami. 1420-1422.

5 Exilus et prolicusde wardis cl maritagiis,aceliam forisfacturas... Volentes quod H. Cantuariensi archicpiscopo, H. Wintoniensi cancellario nostro, et T. Dunolmensi epiacopis, ac... roiliti noatro J. Rothenbale persolvanlur.Rymer,t.IV,pars l,p. 150, 28nov. 1415.

* Presse de maçons, tuiliers, etc., pour aller fortifier ! Darfleur. M.,ibid.,|». 152, 10 déc. 1415.

avaient de l'argent toujours prêt, firent évidemment les avances, cl se firent signer en garantie le produit de ces droits lucratifs.

Le cardinal Winchester, oncle de Henri V, devint peu à peu l’homme le plus riche de l’Angleterre et peut-être du monde. Nous le voyons plus tard faire à la couronne des prêts tels qu’aucun roi n’eût pu les faire alors ; des vingt mille, cinquante mille livres sterling à la fois Quelques années après la mort de Henri, il se trouva un moment le vrai roi de la France et de l’Angleterre [1430- 1432}. Henri, de son vivant même, lui reprocha publiquement d'usurper les droits de la royauté1 2 *; il croyait même que Winchester souhaitait impatiemment sa mort, et qu’il eût voulu la hâter.

11 se trompait peut-être; mais ce qui est sûr, c’cst que les deux royautés, la royauté militaire et la royauté épiscopale et financière, avaient pu commencer ensemble la conquête, mais qu’elles n’auraient pu posséder ensemble, qu’elles ne pouvaient tarder à se brouiller. Au moment de ce grand efTorl du siège de Rouen, le roi ayant besoin d’argent, se hasarda à parler de réformer les mœurs du clergé s. Les évêques lui accordèrent uue aide pour la guerre, mais ce ne fut pas gratis; ils sc firent livrer en retour plusieurs hérétiques.

En 1420, sous prétexte d’invasion immiuente des Ecossais, il obtint une derai-décime du clergé du nord de l’Auglelerre, et chargea l'archevêque d’York de lever cet impôt 4. C’était la terrible année du traité de Troyes; il n'avait pas à espérer de rien tirer de la France, d’un pays ruiné, à qui celte année même on prenait son dernier bien , l'indépendance et la vie nationale. Au contraire, il essaya de rattacher étroitement la Normandie et la Guienncà l’Angleterre, d'une part, en exemptant de certains droits les ecclésiastiques normands; de l’autre , en diminuant les droits que payaient en Angleterre les marchands de vins de Bordeaux6.*

Mais en 1421 , il fallut de l’argent à tout prix. Charles VU occupait Meaux et assiégeait Chartres. l.es Anglais avaient mis toute la campagne précédente à prendre Melun. Henri V fut obligé de pressurer les deux royaumes, et l'Angleterre, mécontente et grondante, tout étonnée de payer,

1 ê'oy. l'énuméra lion détaillée de cea prêt» , dans Turner, Hist. of England, t. III, p. 52, note.

2 Henri lui reprochait, entre autres félonies, de contrefaire la monnaie royale, f 'oy. les lettres de pardon qu'il lui accorde. Rymcr, t. IV, pars II, p. 7, 23 juin 1417. — Mais, tout vainqueur, tout populaire qu'était alors Henri V, il craignait ce daugereux prê-

tre. Il lui accorde une faveur le 1 1 septembre suivant,

l'appelle son oncle, etc.

i lorsqu’elle attendait des tributs, cl la malheureuse France, un cadavre, un squelette, dont on ne pouvait sucer le sang, mais tout au plus ronger les os. Le roi ménagea l’orgueil anglais en appelant l’impôt un emprunt; emprunt volontaire, mais qui fut ; levé violemment, brusquemenl;danschaquecomté, il avait désigné quelques personnes riches qui répondaient et payaient, sauf à lever sur les autres, en s’arrangeant comme ils pourraient : les noms de ceux qui auraient refusé devaient être envoyés au roi6.

La Normandie fut ménagée, quant aux formes, presque autant que l’Angleterre. Le roi convoqua les trois états de Normandie à Rouen, pour leur exposer ce qu’il voulait faire pour l'avantage général. Ce qu'il voulait d'abord, c'était de recevoir du clergé une décime. En récompense, il limitait le pouvoir militaire des capitaines des villes 7 , réprimait les excès des soldats. Le droit de prise ne devait plus être exercé en Normandie, etc.

L’emprunt anglais, la décime normande ne suffisaient pas pour solder celte grosse arméede quatre mille hommes d'armes eide plusieurs milliers d’archers qu’il amenait d’Angleterre. Il fallut prendre une mesure qui frappât toute la France anglaise; le coup fut surtout terrible à Paris. Henri V fit faire une monnaie forte, d’un titre double ou triple de la faible monnaie qui courait; il déclara qu'il n’en recevrait plus d'autres; c’était doubler ou tripler l'impôt. La chose fut plus funeste encore au peuple qu'utile au trésor; les tansactions particulières furent étrangement troublées; il fallut i pendant toute l'année des règlements vexaloires pour interpréter, modifier celüt grande vexation B.

La lourde et dévorante armée que ramenait | Henri , ne lui était que trop nécessaire. Son frère J Clarcncc venait d’èlre battu et lue avec deux ou I trois mille Anglais en Anjou (bataille de Baugé,

! 23 mars 1421). Dans le nord même, le comte ; d’Harcourt avait pris les armes contre les Anglais I et courait la Picardie. Sainlraillcs cl la llire venaient à grandes journées lui donner la main. Tous les gentilshommes passaient peu à peu du côté de Charles Vil*, du parti qui faisait les expéditions hardies, les courses aventureuses. Les paysans, il

5 Turner, t. III, p. 104.

4 Ryiner, t. IV, pars II, p. 155, 27 oct. 1420.

6 Id.,ibid., p. 155, 100 ; 22 januarii, 22 mart. 1420.

6 Id., ibid., pars IV, p. 19, 21 apnl. 1421.

7 Un chevalier est chargé de faire une enquête à ce sujet. ld.,ibid.,p. 26, 5 maii 1421.

6 Ordonn., t. XI, p. Il 5- 140, pattim.

9 En ce temps u'avoil eu France nui sigueur, ne nul ' chevalier de nom, ne Angloys, ne autre, et pour ce

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