LIVRE IX. - HENRI V. liai
est vrai, souffrant de ce» courses et de ces pillages, devaient à la longue se rallier à un mattre qui saurait les protéger *.
La férocité des vieux pillards armagnacs servait Henri V. Il fit une chose populaire en assiégeant la ville de Meaux, dont le capitaine, une espèce d’ogre *, le bâtard de Vaurus avait jeté dans les campagnes une indicible terreur. Mais comme le bâtard et ses gens n’attendaient aucune merci, ils se défendirent en désespérés. Du haut des murs, ils vomissaient toute sorled'outragcscont re HcnriV . qui était là en personne; ils y avaient fait monter un âne, qu'ils couronnaient et battaient tour à tour ; c'était, disaient-ils, le roi d’Angleterre qu’ils avaient fait prisonnier. Ces brigands servirent admirablement la France, dont pourtant ils ne se souciaient guère. Ils tinrent les Anglais devant Meaux tout l'hiver, huit grands mois ; la belle armée se consuma par le froid , la misère et la peste. Le siège ouvrit le 6 octobre; le 18 décembre, Henri, qui voyait déjà cette armée diminuer, écrivait en Allemagne, en Portugal, pour en tirer au plus tôt des soldais. Les Anglais probablement lui coûtaient plus cher que ces étrangers. Pour décider les mercenaires allemands à se louer à lui plutôt qu’au Dauphin, il leur faisait dire entre autre» choses qu’il les payerait en meilleure monnaie*.
Il n’avait pas à compter sur le duc de Bourgogne.
Il vint un moment au siège de Meaux, mais s’éloigna bientôt sous prétexte d’aller en Bourgogne pour obliger les villes de son duché à accepter le , traité de Troyes. Henri avait bien lieu de croire que le duc lui-méme avait sous main provoqué cette résistance à un traité qui annulait les droits éventuels de la maison de Bourgogne à la couronne, aussi bien que ceux du Dauphin, du duc d’Orléans et de tous les princes français. El pourquoi le jeune Philippe avait-il fait un tel sacrifice à l’amitié des Anglais? Parce qu’il croyait avoir besoin d’eux pour venger son père et battre son ennemi. Mais c'étaient eux, bien plutôt, qui avaient besoin de lui. Le bonheur les avait quittés. Pendant que le duc de Clarence se faisait battre en Anjou, le duc 1 de Bourgogne avait eu en Picardie un brillant | succès; il avait joint les Dauphinois, Saintrailles !
estaient les Arminaz si hardis. Journal du Bourgeois de Paris, «un. 1423. Monslrelet, t. IV, p. 143.
1 C’est ce que disent du moins les historiens du parti i bourguignon, Monslrelet et Pierre de Fenin : Et en y eut plusieurs qui commencèrent h eux armer avec les Anglais, non pas gens de grand’ autorité... Monslrelet, ibid. — Pierre de Fenin assure même que : Le povre peuple l'amoit sur tous autres; car il estoit tout conclu de préserver le menu peuple contre les gentis-
et Gamaehes. avant qu'ils eussent pu se réunir à d'Harcourt, et les avait défaits et pris 4.
La malveillance réciproque des Anglais et des Bourguignons datait de loin. De bonne heure, ceux-ci avaient souffert de l'insolence de leurs alliés. Dès 1416, le duc de Glocesfcr se trouvant comme otage cher le duc de Bourgogne . Jean sans Peur, le fils de celui-ci , alors comte de Charolais, vint faire visite à Glocestcr; celui-ci, qui parlait en ce moment à des Anglais, ne se dérangea point à l’arrivée du prince, et lui dit simplement bonjour sans même se tourner vers lui 4. Plus tard , dans une altercation entre le maréchal d’Angleterre Gornwall et le brave capitaine bourguignon Hector de Saveuse, le général anglais, qui était à la tête d’une forte troupe, ne craignit pas de frapper le capitaine de son gantelet. Une telle chose laisse des haines profondes. Les Bourguignons ne les cachaient point.
L'homme le plus compromis peut-être du parti bourguignon était le sire de Plie-Adam, celui qui avait repris Paris et laissé faire les massacres. Il croyait du moins que son maître le duc de Bourgogne en profilerait, mais celui-ci, comme on a vu, livra Paris à Henri V. L'Ile-Âdam avait peine à cacher sa mauvaise humeur. Un jour, il se présente au roi d’Angleterre, vêtu d’une grosse cotte grise. Le roi ne passa point cela : « L’Ile-Adam, lui dit-il, est-ce là la robe d’un maréchal de France? » L’autre, au lieu de s'excuser, répliqua qu’il l’avait fait faire tout exprès pour venir par les bateaux de la Seine. Et il regardait le roi fixement. « Comment donc, dit l’Anglais avec hauteur, osez-vous bien regarder un prince au visage, quand vouslui parlez? — Sire, dit le Bourguignon, c’est notre coutume à nous autres Français; quand un homme parle à un autre, de quelque rang qu’il soit, les yeux baissés, on dit qu'il n'est pas prud’homme, puisqu'il n’ose regarder en face. — Ce n’est pas l'usage d’Angleterre, » dit sèchement le roi. Mais il se tint pour averti ; un homme qui parlait si ferme, avait bien Pair de ne pas rester longtemps du côté anglais. L'Ile-Adam avait pris une fois Paris, peut-être aurait-il essayé de le reprendre, en cas d’une rupture de Henri avec le duc de Bourgogne. Peu après, sous un prétexte, le duc d'Exclcr, capitaine de
hommes. Fenin, p. 187 (dans l’excellente édition de mademoiselle Dupont, 1837).
3 Tout le monde a lu cette terrible histoire populaire de la pauvre femme enceinte qu'un des Vaurus fit lier à un arbre, qui accoucha la nuit et fut mangée des loups. Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 315,
® R y mer, t. IV, pars IV, p. 45, 18 déc. 14*1.
* Monslrelet, t. IV, p. 854.
* ld., t. III. p. 401.
Paris, mit la main sur le Bourguignon et le traîna à la Bastille. Le petit peuple s’assembla , cria et (Il mine de le défendre. Les Anglais firent une charge meurtrière, comme sur une armée ennemie *.
Henri V voulait faire tuer ITIe-Adam, mais le duc de Bourgogne intercéda. Ce qui fut tué, et à n'en jamais revenir, ce fut le parti anglais dans Paris.
Le changement est sensible dans le Journal du ! Bourgeois. Le sentiment national se réveille en lui, il se réjouit d'une défaite des Anglais *; il commence à s'attendrir sur le sort des Armagnacs qui meurent sans confession s.
Le roi d’Angleterre, prévoyant sans doute une rupture avec le duc de Bourgogne, semble avoir voulu prendre des postes contre lui dans les Pays- Bas. Il traita avec le roi des Romains pour l’acquisition du Luxembourg, puis chercha à conclure une étroite alliance avec Liège1 * * 4. On se rappelle que c'est justement par la même acquisition cl la même alliance que la maison d'Orléans sc fil une ennemie irréconciliable de celle de Bourgogne.
Agir ainsi contre un allié qui avait été si utile, sc préparer une guerre au nord quand on ne pouvait venirà bout deccllcdu midi, c'était une étrange imprudence. Quelles étaient donc les ressources du roi d’Angleterre?
D’après son budget, tel qu'il fut dressé en 1431 par l’archevêque de Cantorbéry , le cardinal Winchester cl deux autres évêques , son revenu n’était que de cinquante -trois mille livres sterling, ses dépenses courantes de cinquante mille (vingt et un mille seulement pour Calais et la marche voisine5 *).
Il y avait un excédant apparent de trois mille liyres. Mais, sur celte petite somme, il fallait qu’il pourvût aux dépenses de l'artillerie, des fortifications et constructions, des ambassades, de la garde des prisonniers, à celle de sa maison, etc., etc. Dans ce compte, il n’y avait rien * pour servir les intérêts des vieilles dettes d’Harfleur, de Calais, etc., qui allaient s’accroissant.
La situation de Henri Vdevenait ainsi fort triste. Ce conquérant, ce dominateur de l’Europe, allait
1 Monstrclet , l. IV, p. 277, 309. Les Parisiens fini- j
rent par comprendre ainsi que l’Anglais c’était Penticmi. Ils en étaient déjà avertis par le langage : Les ambassadeurs anglais • requirent ledit président de exposer icelle créance, pour ce que chascun n’euat *ceu bien aisément entendre leur franco»! langage. Archives, Registres du parlement. Conseil , XIV, folio 215-216, j
mai 1420.
1 Le peuple les avoit en trop mortelle haine les uns et , les autres. Journal duBourgeoisdeParis,p.9G,éd. in-4®. i
5 Fut faite grant Teste à Paris... Mieux on dust avoir
pleuré... Queldommaigc et quelle pitié partout? chres-
tirnté... Ibid., p. 94, 3 août 1422.
sc trouver peu à peu sous la dolninalion la plu» humiliante, celle de ses créanciers. D’une part, il traînait après lui ce pesant conseil de lords évêques,
: qui ne pouvait manquer de devenir chaque jour et plus nécessaire et plus impérieux; d’autre part, les hommes d’armes, les capitaines, qui lui avaient engagé , amené des soldats , devaient sans cesse réclamer l’arriéré 7.
Henri V avait trouvé au fond de sa victoire la détresse ella misère. L’Angleterre rencontrait, dans son action sur l'Europe au quinzième siècle, le méntc obstacle que la France avait trouvé au quatorzième. La France aussi avait alors étendu vigoureusement les bras au midi et au nord, vers l’Italie, l’Kinpire, les Pays-Bas. La force lui avait manqué dans ce grand effort, les bras lui étaient retombés et elle était restée dans cet état de langueur où la surprit la conquête anglaise.
Les Anglais s’étaieut figuré, en faisant la guerre, que la France pouvait la payer. Ils trouvèrent le pays déjà désolé. Depuis quinze ans, les misères j avaient crû, les ruines étaient ruinées. Ils tirèrent si peu des pays conquis que, pour n’y pas périr eux-mêmes, il fallait qu’ils apportassent. Où prendre donc? Nous l’avons dit, l'Eglise seule alors était riche. Mais comment la maison de Lancastrc.
1 qui s’était élevée à l'ombre de l'Église, et en lui livrant ses ennemis, comment eùt-clle repris, contre l'Église, le rôle de ces ennemis mêmes, celui des nivclcurs hérétiques qu’elle avait livrés aux bûchers.
L’Angleterre avait reproché à la France, pendant un siècle, d’exploiter l’Église, de détourner les biens ecclésiastiques à des usages profanes ; elle s’était chargée de mettre fin à un tel scandale, l'Église et la royauté anglaises s’étaient unies pour celte œuvre, et elles avaient en effet écrasé la France... Cela fait, où en étaient les vainqueurs? Au point où ils avaient 1 trouvé les vaincus, dans les mêmes nécessités dont ils leur avaient fait un crime ; mais ils avaient de | plus la honte de la contradiction. Si le roi des prêtres ne touchait au bien des prêtres, il était perdu.
4 R y mer, t. IV, par» IV, p. 38, 17 jul. 1421 ; p. 73, 0 août 1422.
5 Pro Calesio et marchiis ejusdem , XXI M marcas; pro eufitodia Anglix , VIII M marcas; pro costodia Hiberniæ IIND marcas. Rymer, ibid.. p. 27, 6 mai
4 Et noudura provisom est, etc. Id., ibid.
7 Ces réclamations forent si vives à la mort de Henri V que le conseil de régence fat obligé de leur assigner en payement le tien et le fiera du tien de tout ce que le roi avait pu gagner personnellement à la guerre, butin, prisonniers , etc. Statutrs of the Realm, vol. II. 1422, 215 (in-folio, 18IG).