LIVRE IX. - MORT DE HENRI V ET DE CHARLES VI
Ainsi commençait à apparaître tel qu'il était en réalité, faible et ruineux, ce colossal édifice dont le pharisaîsmc anglican avait cru sceller les fondements du sang des lollards anglais et des Français schismatiques.
Henri V ne voyant que trop clairement tout cela; il n'espérait plus. Rouen lui avait coûté une année, Melun une année, Meaux une année. Pendant cet interminable siège de Meaux, lorsqu'il voyait sa belle armée fondre autour de lui, on vint lui apprendre que la reiue lui avait mis au monde un fils au château de Windsor: il n'en montra aucune joie, et comparant sa destinée à celle de cet enfant , il dit avec une tristesse prophétique : « Henri de Monmoulh aura régne peu et conquis beaucoup ; Henri de Windsor régnera longtemps et il perdra tout. La volonté de Dieu soit faite! »
On conte qu'au milieu de ces sombres prévisions, un ermite vint le trouver et lui dit : « Noire-Seigneur, qui ne veut pas votre perte, m'a envoyé un saint homme, et voici ce que le saint homme a dit : « Dieu ordonne que vous vous désistiez de tourmenter son chrétien peuple de France; sinon, vous avez peu à vivre »
Henri V était jeune encore ; mais il avait beaucoup travaillé en ce monde, le temps était venu du repos. Il n'en avait pas eu depuis sa naissance. Il fut pris après sa campagne d’hiver d'une vive irritation d'entrailles, mal fort commun alors, et qu'on appelait le feu sainlAntoine.La dyssenlerie le saisit1 * 3. Cependant le duc de Bourgogne lui ayant demandé secours pour une bataille qu’il allait livrer, il craignit que le jeune prince français ne vainquit encore celte fois tout seul, et il répondit : « Je n'enverrai pas, j'irai. » Il était déjà très- faible, et se faisait porter en litière : mais il ne put aller plus loin que Melun ; il fallut le rapporter à Vincenncs. Instruit par les médecins de sa fin prochaine, il recommanda son fils à ses frères et leur dit deux sages paroles : premièrement , de ménager le duc de Bourgogne; deuxièmement, si l'on traitait, de s’arranger toujours pour garder la Normandie.
Puis il se fit lire les psaumes de la pénitence ; et quand on en vint aux paroles du Miserere : « Ut «edificenlur mûri Hierusalem , » le génie guerrier
1 Chronique de George Chastellain, p. 115, édition Huchon, 1830.
7 Le parti ennemi publia qu’il était mort mangé des poux. Dernier, Mémoires sur Sentis, p. 13 (1831).
3 11 avait envoyé pour examiner le pays le chevalier
Guilleberl de Launcy, dont nous avons le rapport : Sur
plusieurs visitations de villes, pors et rivières, tant
as par d’Égypte, corne de Suric, l’an de grâce 1422 , le
commandement, etc. Turner, vol. II. 477.
du mourant se réveilla dans sa piété même : « Ah ! i si Dieu m'avait laissé vivre mon âge, dit-il, et finir la guerre de France, c'est moi qui aurais conquis ! la terre sainte 5 * ! »
1 II semble qu’à ce moment suprême il ail éprouvé quelque doute sur la légitimité de sa conquête de France, quelque besoin de se rassurer. On en jugerait volontiers ainsi, d'après les paroles qu’il ajouta comme pour répondre à une objection intérieure :
: < Ce n’est pas l'ambition ni la vaine gloire du monde qui m'ont fait combattre. Ma guerre a été approuvée des saints prêtres et des prud'hommes ; en la faisant, je n’ai point mis mon âme en péril. » l'eu après il expira [ 13 août 1422].
L’Angleterre, dont il avait exprimé l'opinion en mourant, lui rendit mèinc témoignage. Son corps fut porté à W estminster, parmi un deuil incroyable non comme celui d'un roi, d’un triomphateur, mais comme les reliques d’un saint 4.
Il était mort le 31 août; Charles VI le suivit le 21 octobre 5. Le peuple de l’aris pleura son pauvre roi fol, autant que les Anglais leur victorieux ! Henri V. « Tout le peuple qui éloit dans les rues et aux fenêtres pleuroit et crioit, comme si chacun eût vu mourir ce qu'il aimoit le plus. Vraiment i leurs lamentations étoient comme celles du pro- 1 phèle : Ouornodù sedet sola civitas plena populo ? » f « Le menu commun de Paris criait : Ah ! trèscher prince, jamais nous n’en aurons un si bon ! Jamais nous ne te verrons. Maudite soit la mort! nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu ’ nous as laissés. Tu vas en repos ; nous demeurons j en tribulation et douleur *. «
Charles VI fut porté à Saint-Denis, « petitement accompagné pour un roi de France ; il n’avoit que I son chambellan , son chancelier, son confesseur et | quelques menus officiers. » Un seul prince suivait le convoi , et c'était le duc de Bedford 7. « Hélas ! son fils et ses parents ne pouvoient être à l’accompagner, de quoi ils ctoicnt légitimement excusez*. » Cette belle famille était presque éteinte; les trois filsainésélaicntmorls. Des filles, l'aidée avait épousé l'infortuné Richard II, puis le duc d'Orléans , prisonnier pour toute sa vie; la seconde, femme du 1 duc de Bourgogne, mourut de chagrin ; la troi-
4 Comme s’ils fussent acertenez qu’il fût ou soit saint en paradis. Monstrclet, t. IV, p. 410.
3 Après le quatrième ou cinquième accès de fièvre quarte. Archives , Registres du parlement , Conseil , XIV, fol. 239 verso.
6 Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 324.
7 Chaslellain (éd. Buehon, 1836), p. 1 17. Monstrclet,
f.IV, p. 417.
3 Juvénal des Ursins, p. 396.
sième avait été contrainte dVpouser Fennemi de la France. Le seul qui restât des (ils de Charles VI était proscrit, déshérité.
Lorsque le corps fut descendu, les huissiers d'armes rompirent leurs verges et les jetèrent dans la fosse, et ils renversèrent leurs masses. Alors Rerri, roi d’armes de France, cria sur la fosse : « Dieu veuille avoir pitié de l’âme de très - haut et trèsexcellent prince Charles, roi de France, sixième du nom, notre natunl et souverain seigneur. » Ensuite il reprit : «= Dieu accorde bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu, roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur *. »
Après avoir dit la mort du roi. il faudrait dire la mort du pcnple. De 1418 à 1423 , la dépopulation fut effroyable. Dans ces années lugubres, c'est comme un cercle meurtrier : la guerre mène à la famine , et la famine à la peste ; celle-ci ramène la famine à son tour. On croit lire cette nuit de l’Exode où l'ange passe et repasse, touchant chaque maison de l’épée.
L’année des massacresde Paris [1418], la misère, l’effroi , le désespoir amenèrent une épidémie qui enleva, dit-on , dans celte ville seule, quatre-vingt mille âmes *. u Vers la fin de septembre , dit le témoin oculaire, dans sa naïveté terrible, on mouroit tant et si vite , qu’il falloit faire dans les cimetières de grandes fosses où on les meltoit par trente et quarante, arrangés comme lard, et à peine poudrés de terre. On ne rcnconlroit dans les rues que prêtres qui portoient Notrc-Scigneur. »
En 1419, il n’y avait pas à récolter; les laboureurs étaient morts ou en fuite : on avait peu semé, et ce peu fut ravagé. La cherté des vivres devint extrême. On espérait que les Anglais rétabliraient un peu d’ordre et de sécurité, et que les vivres
* Monstrelet, t. IV, p. 419.
3 Comme il fut trouvé par les curés de paroisses. Monstrelet, t. IV, p. 119. — Ceux qui faisoieut les fosses... alTermoient... qu’avoient enterré plus de cent mille personnes. Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 351 . Il a dit un peu plus haut que dans les cinq premières semaines il était mort cinquante mille personnes. A ces calculs fort suspects d'exagération, il en ajoute un qui semble mériter plus de confiance : Les corduaniers comptèrent le jour de leur confrérie les morts de leur met lier... et trouvèrent qu'ils estoient trépassés biendix-buit cents, tant maistres que varlets, en ces deux mois. Ibid,
* Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 397.
4 Ibid., p. 300.
4 Nombre exagéré évidemment. Toutefois il ne faut pas oublier qu'il y avait alors plus de maisons h proportion qu'aujnurd'bui , parce qu'elles étaient fort |>ctites et qu’il n'y avait guère de famille qui n’eût la sienne. —Il résulte des détails qu'on trouve dans la vie
deviendraient moins rares; au contraire, il y eut famine. « Quand venoient huit heures , il y avoit si grande presse à la porte des boulangers, qu'il Liutl’avoir vu pour le croire... Vous auriez entendu dans tout Paris des lamentations pitoyables des petits enfants qui crioienl : « Je meurs de faim. » On voyoit sur un fumier, vingt, trente enfants , garçons et filles, qui mouroient de faim et de froid. Et il n’y avoit pas de cœur si dur, qui , les entendant crier In nuit : « Je meurs de faim , » u'en eût grand' pitié. Quelques-uns des bons bourgeois achetèrent trois ou quatre maisons dont ils firent hôpitaux pour les pauvres enfants *. »
En 1421 , même famine et plus dure. Le tueur de chiens était suivi des pauvres, qui , à mesure qu’il tuait , dévoraient tout . « chair et trippes 4. » La campagne, dépeuplée, se peuplait d'antre sorte: des bandes de loups couraient les champs , grattant, fouillant les cadavres; ils entraient la nuit dans Paris, comme pour en prendre possession. La ville, chaque jour plus déserte, semblait bientôt être à eux : on dit qu’il n’y avait pas moins de vingt-quatre mille maisons abandonnées 6.
On ne pouvait plus rester à Paris. L’impôt était trop écrasant. Los mendiants (autre impôt) y affluaient de toute pari , et à la fin il y avait plus de mendiants que d’autres personnes, on aimait mieux s'en aller, laisser son bien. Les laboureurs de même quittaient leurs champs et jetaient la pioche; ils se disaient entre eux : *< Fuyons aux bois avec les bêtes fauves... adieu les femmes et les enfants... Faisons le pis que nous pourrons. Remettons-nous en la main du diable (. «
Arrive là , on ne pleure plus ; les larmes sont finies, ou parmi les larmes mêmes éclatent de diaboliques joies, un rire sauvage... C'est le caractère
de Flamcl que la dépopulation avait commencé dès 1 40G. Vilain, Hist. de Flamcl, p. 355.
6 Journal du Bourgeois, p. 309. Nous regrettons de ne pouvoir, faute d'espace, suivre, pour ces tristes années, te conseil que M. de Sismondi donne à l'historien avec un sentiment si profond de l'humanité :
• Ne nous pressons pas; lorsque le narrateur se presse, il donne une fausse idée de l'histoire... Ces années, si pauvres en vertus et en grands exemples, étaient tout aussi longues à passer pour les malheureux sujets du royaume, que celles qui paraissent resplendissantes d'héroisme. Pendant qu'elles s'écoulaient , les uns étaient affaissés par le progrès de l’âge; les autres étaient remplacés par leurs enfants ; la nation n 'était déjà plus la même... Le lecteur ne s'aperçoit jamais de ce progrès du temps, s'il ne voit p&6 aussi comment ce temps a été rempli : la durée sc proportionne toujours pour lui au nombre des faits qui lui sont présentés , et en quelque sorte , au nombre des pages qu’il parcourt. Il peut bien être averti que des