‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 378 sur 398 · S1CII ELIT · texte numérisé non relu

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des torches, cl il s’en allait dansant par les rues; le peuple alors se levait aussi, et soit compassion, soit entrainement méridional, ils se mettaient à danser tous ensemble, peuple cl roi, jusqu'à ce qu’il en eût assez, et que l'aube le ramenât épuise à sou palais 4.

Il parait constant qu'au quatorzième siècle, la danse devint, dans beaucoup de pays, involontaire cl maniaque. Les violentes processions des flagellants en donnèrent le premier exemple Les grandes épidémies, lp terrible ébranlement nerveux qui eu restaient aux survivants , tournaient aisément en danse de Saint-Gui *. Ces phénomènes sont, comme on sait, de nature contagieuse. Le spectacle des convulsions agissait d'autant plus puissamment qu'il n'y avait dans les âmes que convulsions et vertige. Alors les saints et les malades dansaient sans distinction. On les voyait dans les rues, dans les églises, sc saisir violemment par la main et former des rondes. Plus d'un , qui d'abord en riait ou regardait froidement, en venait aussi à n'y plus voir, la tête lui tournait , il tournait lui-méme et dansait avec les autres. Les rondes allaient sc multipliant, s'enlaçant; elles devenaient de plus en plus vastes, de plus en plus aveugles, rapides, furieuses à briser tout, comme d'immenses reptiles qui, de minute en minute, iraient grossissant, sc tordant. Il n'y avait pas à arrêter le monstre; mais on pouvait couper les anneaux; on brisait la chaîne électrique, en tombant des pieds et des poings sur quelques-uns des danseurs. Cette rude dissonance rompant l'harmonie, ils se trouvaient libres; autrement, ils auraient roulé jusqu'à l’épuisement final et dansé à mort.

Ce phénomène du quatorzième siècle ne se représente pas au quinzième. Mais nous y voyons, en Angleterre, en France, en Allemagne, un bizarre divertissement qui rappelle ces grandes danses populaires de malades et de mourants. Cela s’appelait la danse des morts, ou danse macabre7.

4 Chroniques de l'Espagne et du Portugal, publiées par M. Perd. Denis (1840), 1. 1, p. 191-122.

6 Sur la perte noire f sur les flagellants et leurs cantiques, voir plus haut, page 483 et suivantes. Le savant et éloquent Littré a donné, dans la Revue des Deux Mondes ( février, 1. V de la IV* série, p. 220), un article d’une haute importance : Sur 1rs grandes épidémies.

* M. Larrey, qui a fait une intéressante notice sur la chorée ou danse de Saint-Gui , aurait dû peut-être rappeler que cette maladie avait été commune au quatorzième siècle. Mémoires de l’Académie des sciences, t. XVI, p. 424-437.

7 C’est-à-dire, danse de cimetière, selon M.VauPraet (Catalogue des livres imprimés sur vélin) ; ce mot viendrait de l'arabe Magaliir, Magabaragh (cimetière). D'au

Celte danse plaisait tort aux Anglais qui l'iiitroduisirent chez nous '.

On voyait naguère à Bâle *, on voit encore à l.ucerne. à la Chaise-Dieu en Auvergne, une suite de tableaux qui représentent la Mort entrant en danse avec des hommes de tout âge, de tout état, cl les entraînant avec elle. Ces danses en peinture lurent destinées à reproduire de véritables danses en nature et en action s. Elles durent certainement leur origine à quelques-uns des mimes sacrés qu'on ÿouait dans les églises, aux parvis, aux cimetières, ou meme dans les rues aux processions 4. L’effort des mauvais anges pour entraîner les âmes, tel qu’on le voit partout encore dans les bas-reliefs des églises •\ eu donna sans doute la première idée. Mais, à mesure que le sentiment chrétien alla s'affaiblissant , ce spectacle cessa d’être religieux, il ne rappela aucune pensée de jugement, de salut, ni de résurrection6, mais devint sèchement moral, durement philosophique et matérialiste. Ce ne fut plus le Diable, fils du péché, de la volonté corrompue, mais la Mort, la mort fatale, matérielle et sous forme de squelette. Le squelette humain , dans ses formes anguleuses et gauches au premier coup d’œil, rappelle, comme on sait, la vie de mille façons ridicules, mais l’affreux rictus prend en revanche un air ironique...

Ire» le tirent des mots anglais Makc, Break (faire, briser), unis ensemble pour imiter le bruit du froissement et du craquement des os. On croyait, dès la fin du quinzième siècle, que Macabre était un nom d'homme; c'est l’opinion la moins probable de tontes.

1 Peut-être y introduisirent -ils aussi la danse aux aveugles, et le tournoi des aveugles : Ou meist quatre Aveugles tous armez en un parc, chacun ung bâton en sa main, et en ce Heu avoit un fort pourcel lequel ils dévoient avoir s’ils le pnvoient tuer. Ainsi fut fait, et tirent cette bataille si estrange; car ils se donnèrent tant de gratis coupa... Journal du Bourgeois , p. 353, ami. 1423.

3 Ainsi qu’au cimetière de Dresde, à Sainte-Marie de l.nbeck, au Temple neuf de Strasbourg, sous les arcades du château de Blois, etc. La plus ancienne peut-être de ces peintures était celle de Minden en Westphalie; elle était datée de 1383.

* L’art vivant, l'art eu action, a partout précédé l’art figuré, (Foy. la note 7, ci-dessos. ). C’est ce que Vico, entre autres, a très -bien compris. Sur la dause, voir particulièrement le curieux ouvrage dcBounet, Histoire de la danse, in- 12, Paris, 1723.

* Foyes Charles Maguiu , Origines du théâtre , ,

* Iconographie chrétienne, par MM. Üidron et «Alexandre Leuoir.

8 J’ai parlé de ces drames à la fi n du livre IV de cette histoire. Ailleurs j’ai rappelé un charmant mime de Résurrection qui se représente dans les processions de ]

Moins étrange encore par la forme que par la bizarrerie îles poses, c'est l'homme et ce n’est pas l’homme... Ou, si c’est lui, il semble, cet horrible baladin, étaler avec un cynisme atroce la nudité suprême qui devait rester vêtue de la terre.

Le spectacle de la danse des morts se joua 7 à , Paris en 1431 au cimetière des Innocents. Celte place étroite où pendant tant de siècles l’énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été d’aliord tout à la fois, un cimetière, une voirie,

: hantée la nuit des voleurs, le soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les lombes. Philippe- Auguste ferma la place de murs, et pour la purifier, la dédia à saint Innocent, un enfant crucifié par les juifs. Au quatorzième siècle, les églises étant I déjà bien pleines , la mode vint parmi les bons ; bourgeois de se faire enterrer au cimetière. On y bâtit une église; Flantcl y contribua *, cl mit au portail des signes bizarres, inexplicables qui , au I dire du peuple, recelaient de grands mystères alchi- : miques. Flnmel aida encore à la construction des charniers qu’on bâtit tout autour. Sous les arcades 1 de ces charniers étaient les principales tombes;

! au-dessus régnait un étage cl des greniers, où l’on pendait demi -pourris les os que l’on tirait des | fosses9; car il y avait peu de place; les morts ne reposaient guère ; dans cette terre virante, un cadavre

i Messine. Introduction â l’Histoire universelle, p. 44 i d’après Blunt, Vestiges of ancient manners discoverable in modem Italy ond Sicily, p. 158.

7 Item, l’an 1424 fut faite la Dante Maratre aux Innocents et fut commencée environ le raoys d’aoust et achevée au karesme suivant. Journal du Bourgeois de Paris, p. 352. « En l’au 1129, le cordelier Richart , prcschant aux Innocent, est oit moulé sur ung baull

1 esckaHaut qui estoit près de toise et demie de haut, le dos tourné vers les charniers en-contre la charounerie, à l'endroit de ta danse macabre, n Ibid., p. 384. — Je crois, avec Félibicn et MM. Dulaurc , de Barante et Lacroix, que c’était d’abord un spectacle, et non sim- , plement une peinture, comme le veut M. Peignot : c’est le progrès naturel , comme je l’ai déjà fait remarquer | ( plus haut, note 3). Le spectacle d’abord, pnis la pein- I turc : puis les livres de gravures avec explication. — La première édition connue de la Danse Macabre (1485) est en français, la première édition latine (1490) a été donnée par un Français ; mais elle porte : Versibua alemanicis descripla. Foy. le curieux travail de M. Peignot, si intéressant sous le rapport bibliographique : Recherches sur les danses des morts et sur l’origine des cartes à jouer. Dijon, 182G.

8 Voir Félibicn , Sauvai et surtout Vilain,, Histoire de Flamel, p. 52, 101-134.

9 Le rez-de-chaussée extérieur, adossé à la galerie des tombeaux , et supportant les galetas où séchaient le» os, étaient occupés par des boutiques de liugères, de marchandes de modes, d’écrivains, etc.

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