‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 42 sur 398 · LIVRE 11. — LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LIVRE 11. — LES ALLEMANDS

seul et s'effacent à l'occident; les Goths et les Lombards commencent à poindre vers l’orient ^l’avantgarde saxonne , les Angli . sont à peine nommés ; la confédération francique n’est pas formée encore; c’cst le règne des Suèves (Hermions) *. Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des éléments, celui des arbres et des fontaines 3. Tous les ans, la déesse Ilerlha (erd, la terre) sortait sur un char voilé, du mystérieux bocage où elle avait sou sanctuaire dans une Ile de l’Océan du Nord *.

Par-dessus ces races et ces religions , sur cette première Allemagne, pile, vague, indécise, monde enfant , encore engagé dans l'adoration de la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs d’Odin, des Goths (jutes, gépides, lombards, burgundes), et des Saxons4. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir encore les développements qu’il prit plus tard, et surtout dans l’Islande, il apportait dès lors les éléments d’une vie plus noble, d'une moralité plus

1 Majorera enim Germani e partent obtiuent. Tacit., Germa n., c. 38.

3 Lorsque saint Boni face alla convertir les Uessois... alii lignis et fontibus claneulù, alii autem aperlè sacriûcabaut,elc. Acla SS. ord. S.Ben.,sæc. III, in S. Bonif.

3 Tacit., Gerraania, c. 40 : « Ils adorent Eetiu, c'està-dire la Terre-Mère. Ils croient qu’elle intervient dans les affaires des hommes, et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans une île de l'Océan est un bois cousacré , et dans ce bois un char couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d’y toucher; il connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire ; elle part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de la religion. Ce sont alors des jours d’allégresse; c'est une fête pour tous les lieux qu’elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les guerres sont suspendues ; on ne prend point les armes; le fer est enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Alors le char, et les voiles qui le couvrent, et si ou les en croit, la divinité elle-même sont baignés dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les engloutit. De là une religieuse terreur, et une sainte ignorance sur cet qj>jet mystérieux qu’on ne peut voir sans périr. *

4 Ceux-ci avaient égard à la positiou astronomique des lieux; de là les noms de : Wisigotbs, Oslrogoths, Wessex , Susses , Essex, etc. Les Celtes , au contraire. t'ojf. le premier chapitre du livre 1.

profonde. Il promettait l'immortalité aux braves, un paradis, un Walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en pièces, et s’asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur parlait d’une ville sainte 5. d’une cité des Ases, Asgard. lieu de bonheur et de sainteté, patrie sacrée d’où les races germaniques avaient été chassées jadis, et qu’elles devaientchcrchcr dans leurs courses parle monde*. Celle croyance put exercer quelque influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche de la ville sainte n’y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte fut plus tard le but des croisades.

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgundes, prévalait l’autorité des chefs militaires qui les menaient aux combats, celle des Ainali, des Baiti7. L’esprit de la bande guerrière, du comilatus, aperça déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant chez ces peuples. *» Le rôle d .* compagnon n’a rien dont on rougisse. Il a scs rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons, c’est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c’cst à qui aura le plus de compagnons cl les plus ardents. C’est la dignité, c'est la puissance d’etre toujours entouré d'une bande

* Le Cattum nemus de Tacite ne serait -il pas l'ite Sainte dea Saxons, / fciliyitmd , à l'embouchure de l’Elbr, appelée aussi Foaetealoml , du nom de l’idole qu’on y adorait (... à nomine dei sui falai Fûsetk, Foseteslandt est appellata. Acta SS. ord. S. Bencd., aect.4, p. 25). Les marina la révéraient encore au onzième siècle , selon Adam de Brème. Pouf an us la décrit en 1530. — Les Anglais possèdent depuis 1814 celte île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un vaisseau voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti North-Slrandt en 1034, a presque détruit Heiligland en 1G4(J. Elle est formée de deux rocs, comme le mont Saint-Michel et le rocher de Delphes. Foy. Turner, Bist. of the Anglo-Saxons, 1, 125.

* Foy. un mémoire intéressant de M. Lco, sur le culte d’Odin eu Allemagne. — Dans la Saga de Régnai' Lodbrog, les Normands vont à In recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire ; ils arrivent à Luna , la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés, ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il leur dit qu’il va & Rome, mais que cette ville est si loin qu’il a déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage. — Foyci l’ouvrage de M. Ampère sur la littérature du Nord.

7 Jornandè» (c. 13, 14) a donné la généalogie de Théodoric, le quatorzième rejeton de la race dea Amali. depuis Gapt, l'un des Ases, ou derai-dieux.— Baltma ou Bold (hardi , brave). « Origo miriGca , • dit le même auteur, c. 29. C’est à cette race illustre qu'appartenait Alaric. — La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait issue des Balti. Foy, Gibbon, V, 430.

d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre. Celui qui sc distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient glorieux et rctioimuc, non'seidcnienl dans sa patrie, mais encore dans les cités voisines. On le recherche par des fMiJtassadeSfcOQ lui envoie des présents ; souvent son ne ni seul fait le succès d'une guerre. Sur le champ de bataille, il est honteux au prince d’élre surpassé on courage: il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son prince. A jamais infâme. celui qui lui survit, qui revienL sans lui «lu combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince* Si la cité qui (es vil naître languit dans l'oiîivelé d’une longue paix, ces chefs de la jeunesse •vont chercha la guerre cliex quelque peuple étranger; tant celte nation hait le repos! D'ailleurs, oïl n'illustre plus facilement dans les basants, et l'on a besoin du règne de la force et îles armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, celte victorieuse et sanglante Tramée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La guerre y fournit, et le pillage '. »

Ce principe d’attachement à un chef, ce dévouement personnel, ccttc religion de l'homme envers l'homme, qui plus lard devint le principe de l'organisation féodale, ne parait pas de bonne heure chox l'autre branche des tribus odiniques. Les Sa^ilSJieniblenl ignorer d'abord celle hiérarchie de la tende guerrière dont parle Tacite. Tous égaux sous les dieux, sous les A scs, enfants des dieux, ils n'obéissent à leurs chefs qu'aulanl que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de Saxons luimême est peut-être identique à celui d’Ascs J. Reparlas en trois peuplades et douze tribus , ils repoussèrent longtemps toute autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à la division militaire des dizaines et cetilaiucs que leurs alliés admettaient3. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre les Francs et les Slaves, sc mirent à courir l'Océan, et se jetèrent sur l'Angleterre, que les chefs militaires

1 Tocit., Germau., c. 15, 14. J'ai suivi, ici comme plu» haut , avec de légère» modifications , l'excellente

traduction de M. Burnotif.

3 Saxonei, Saxcn, Sica, A»i, Ari» ?— Turner, 1, 115. Saxonra. i. e. MaÀui-Suna f fil» des Sara-, conquérant» de la Bactrianc. Pline dit que le» Sakai établi» en Arménie «'appelaient ( I. VI , c. Il ); cette pro-

dntr d'Atinrinc s'appela Saceatraa (Strab., I. XI , * p

prévalurent, et que la division des hundred» s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.

Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Luths ou Jutes au contraire se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les voyons dans la Scandinavie, dans le Daneniarck , et presque en même temps sur le Danube et sur la Rallique. Ces courses immenses ne purent avoir lieu qu'aulanl que la population tout entière devint une bande, et que le comitatue, le compagnonnage guerrier, s’y organisa sous des chefs héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit pour faire place aux nouveaux venus , soit pour les suivre dans leurs courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des chefs, et commencèrent une vie de guerres et d'aventures. Oci est encore un Irait com- I mun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie, dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes. L'exil d’une partie de la population était consacré, régularisé chez les tribus sa bel lien nés, sons le nom de ver sacrum*. Ces bannis, ou bandits ( bondi ti ), lancés de la patrie dans ! le monde, et de la toi dans la guerre ( outlaws ), ces loups ( wartjr ), comme on les appelait dans le Nord *. forment la partie aventureuse et poétique de toutes les nations anciennes.

La forme jeune et héroïque, sous laquelle la race germanique apparut accidentellement au vieux monde latin, on l’a prise pour le génie invariable de cette race. Des historiens graves, et dont l'opinion est pour moi d'une haute autorité, ont dit que les Ccrinains avaient importé en ce monde l’esprit d'indépendance, le génie de la libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races, dans des circonstances semblables, n'ont |«s présenté les mêmes caractères. Derniers venus des barbares, les Lerinains n’anraiciit-ils pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur attachement héréditaire pour les familles des chefs qui

' p. 77IV8 ). On trouve de» Sasoi sur l'Euxin ( Stepliati.. de urb. et pop., p. 057). Ptoléraée appelle Saxons un peuple 6cytliique sorti des Sakai.

I 1 2 Je regrette de ne pouvoir retrouver dans quel au I trur j'ai lu ce fait important.

* P ot/, mon Histoire romaine, I, 288.

4 Jacob Grimm, Deutsche rechts «lUTtiinnm, IM28,

QigjliigjÜjy^Coj

Page 1