‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 45 sur 398 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LES ALLEMANDS

cl vaste, une montagne . un fleuve. parliculièrcinenlle Volga, ce fleuve immense qui sépare l’Asie de l'Europe. Tel aussi Rirait Attila dans les Niliclungcn . puissant, formidable, mais indécis el vague, rien d’humain, indifférent, immoral comme la nature, avide comme les éléments *, absorbant comme l’eau ou le feu.

On douterait qu’il eût existé comme homme, si tous les auteurs du cinquième siècle ne s’accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait avec terreur qu’il l’a vu en face, et ne nous décrivait la table d'Attila. El dans l’histoire aussi elle est terrible cette table , quoiqu'on n’y trouve pas, comme dans les Nibclungen, les funérailles de toute une race. Mais c’est un grand spectacle d'y voir à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares, siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d’Oricnt et d’Occident J. Pendant que les mimes el les farceurs excitent la joie el le rire des guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille courte cl forte , le nez écrasé , le fronl large el percé de deux trous ardents3, roule de sombres pensées , tandis qu’il passe la main dans les cheveux de son jeune (Ils... Ils sont là ces Grecs qui viennent jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait, mais il lui suffit de renvoyer à l’empereur la bourse avec laquelle on a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes : « Attila et Théodose sont fils de pères très-nobles. Mais Théodose, en payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave d’Attila ; il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître , comme un esclave méchant. »

Aelti, Valer, signifient dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père, juge, chef, roi. — C'est le radical des noms du roi marcomau Attalus, du More Attala, du Scythe Atheas.d'Attalus de Prrgame. d’Atalricb, Elicho, Ediko. — Mais il y a un sens plus profond et plus large. Attila est le nom du Volga , du Don, d’une montagne de la prorince d’Eiusiedoln , le nom général d’un mont ou d’un fleuve. Il aurait ainsi un rapport intime avec I' Atlas des mythes grecs.» Jac. Grinirn, Altdeutsche Wàlder, I, 0.

1 Ou voit dans Pnscus el Jornandès, les Grecs et les Romains l'apaiser souvent par des présents ( Priscus , in Corp. Ilistor. Byzantin», I, 72 : ... Ta^x®»I **

Ttàv iitptut. — Gcuséric le détermine, par des présents, h envahir la Gaule. — Pour réparation d’uu attentai à sa vie, il exige une augmentation de tribut, etc.). — Dans ta Wilkina-saga, c. 87, il est appelé le plus avide des hommes ; c'est par l'espoir d'un trésor que Chrietuhild le décide h faire venir ses frères dans son palais.

5 Priscus, in Corp., Ilistor. Byzautitiie, 1,00 : A«vWpx9 3k vifra •ni» luéiwyuv, Iv ?, « vsfX**o/u* 4vr *«, upo-

r*Qta6i* B tpfyO'J Sxûdatrf Ivyt-jovixtt ï*ipiç.

Il ne daignait pas nutrement se venger, saul quelques milliers d’onces d'or qu’il exigeait de plus. S’il y avait retard dans le payement du tribut, il lui sullisail de faire dire à l’empereur par uii de scs esclaves : « Attila , ton maître et le mien, va te venir voir; il t’ordonne de lui préparer un palais dans Rome 4. »

Du reste, qu’y eût-il gagné , ce Tarlare, à conquérir l'Empire? Il eût étouffé dans ccs cités murées, dans ccs palais de marbre. Il aimait bien mieux son village de bois, tout peint el tapissé, aux mille kiosques, aux cent Couleurs, et tout autour la verte prairie du Danube. C’est de là qu'il partait tous les ans avec son immense cavalerie , avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré mal gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l’Allemagne ; son allié , c’était l'ennemi des Allemands . le Vende Gcuséric, établi eu Afrique3. Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l’Empire, pendant qu’Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicou contre le Golli Alaric reparaît dans celle de Gcnséric contre les Gollis de Toulouse ; il avait demandé , puis mutilé cruellement la fille de leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien contemporain , Idace ( historien peu grave il est vrai), Attila eût été appelé aussi par son compatriote Aélius *, général de l'empire d’üccideut. qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns par les Goths. IiC passage d’Attila fut marque par la ruine de Melz et d'une foule de villes. La multitude des légendes qui sc rapportent à cette époque, peut faire juger de l’impression que ce terrible

3 Jor nanties, de rebut Getic., ap. Duciietne, 1, 226 : Farm A brvvis, lato pectore, capile grandiori , miuulit oculit, rarus barbA, canis aspersus, timo nato, trier colore, originit su» signa rrfemis. — Amm. Marcel., XXXI, 1. llunni... pandi, ut bipedes existâmes bestias; vel qualea in commargiuamlit ponlibus cfligiati stipitrs dolantur incompti. — Jornandès, c. 24. Species pavendâ nigredinc, tcd veluti quedam ( ai dici fas eat) ofla, non faciès; habensque magic puncta quàm lumina.

4 Chrome. Alexandrin., p. 734.

4 Jornandès, ap. Scr. fr., I, 22 : Gizericus... Altilam rouilis muneribus ad Wesegutharum bclla précipitât, etc.

• Greg. Tur., 1. II, ap. Scr. fr., I, 103 : Gaudeutius, Atflii pater, Scylhi» provinci* primons loci. — Jornaiidèa dit (ap. Scr. fr., 1,23)- Forlissimorum M<*siorum stirpe progruilus, in DoroslenA civitale. — Actius avait été olagr chrx les Hun» (Greg. Tur., Inc. cil. Parmi les ambassadeurs d'Attila, riaient Ureslc, père d’Augustulc, le dernier empereur d'Occident, rt le Hun Êdeeon, père d’Odoacrc , qui conquit ITl«lie. l'oy. la relation de Priscus.

événement laissa dans la mémoire des peuples1. Troyes dut son salut aux mérites de saint Loup. Dieu lira saint Serval de ce monde pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongrcs. l'aris fut sauvé par les prières de sainte Geneviève 3. L’évéque Anianus défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les murs , le saint évêque, en prières, demandait si l'on ne voyait rien venir. Deux foison lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième, on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon : c'étaient les Goths cl les Romains qui accouraient au secours s.

Idacc assure gravement qu'Altila tua près d'Orléans deux cent mille Goths avec leur roi Théodoric. Thoristnond, (ils de Théodoric, voulait le venger; mais le pmdent Aélius, qui craignait également le triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit : Vous n'avez détruit que la moindre partie des Goths ; demain il en viendra une si grande multitude que vous aurez peine â échapper. Attila reconnaissant lui donne dix mille pièces d’or. Puis Aclius va trouver le Golh Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre d'ailleurs

frère n'usurpe le Irène. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi dix mille tolidi. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de l'autre 4.

Le Golh Jornandès. qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter aux fables d'idace ; mais chez

1 L'invasion d'Attila en Italie u’y avait pas laissé une impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains, aux portes mêmes de Rome, tout , disait- on, avait péri des deux côtés. • Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une infatigable fureur, trois jours et trois nuits. « Damascius , ap. Phot. Bibl., p. 1031).

3 Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les onze mille vierges de Cologne.

3 Gregor. Tur., I. II, c. 7. Aspicite de muro ci vital i», si Dei miseratio jim succurrat... Aspicite iterûm , ete.

4 Idatius, ap. Fredcg., Scr. fr., 11,402. On a regardés’ comme suspects les extraits «le Frédégairc.

3 Jornandcs, c. 30, ap. Scr. fr„ II, 23.

• F'og. Jornandcs, e. 30, ap. Scr. fr., et les notes des éditeurs.

• La plus grande partie de l'armée qu'Aétius avait réunie dans les Gaules , se serait composée de Francs que les modernes ont supposés être Saliens et sujets de Mérovée, de Ripuaires qui étaient aussi de la race des Francs, de Saxons <|ui avaient un établissement A Baycux , de Bourguignons qui depuis quarante ans avaieut fondé leur monarchie près du lac de Genève, de Sarmatcs qui avaient passé dans les Gaules lors de la grande invasion des barbares en 406, d'Alain* «l'Orléans ou de Valence , de Tayfales du Poitou , de B. cous, cantonnés en Rliélie, d'Armuriques , |»eut-

| lui toute la gloire est pour les Goths. Dans son récil, ce n'cst pas Aélius, mais Attila qui emploie la perfidie. Le roi des Huns n’en veut qu'au roi des Goths, Théodoric *. Il emmène dans la Gaule toute la Barbarie du Nord et de l’Orient *. C'est une épouvantable bataille de tout le monde asiatique , romain , germanique. D y reste près de trois cent mille morts. Attila , menacé de sc voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y mettre le feu 7.

Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu’on ne peut guère révoquer en doute : des deux côtés, c’étaient pour la plupart des frères. Francs contre Francs, Oslrogolbs contre Wisigoths8. Après une si longue séparation, ces tribus sc retrouvaient pour se combattre et pour s'égorger. C’est ce que les chants germaniques ont exprime d’uuc manière bien touchante dans les Nihclungcn, quand le bon markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l’épouse d'Attila, les Burgundcs qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en combattant Hagen, il lui prèle son bouclier8. Plus pathétique encore est le chant d'Hildcbrand cl Hadubrand : le père et le lits, séparés depuis bien des années, sc rencontrent i au bout du monde; mais le fils ne reconnaît point le pcrc, et celui-ci sc voit dans la nécessité de périr ou de tuer son fils l0.

(431-81) Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait

être soldats des provinces qui avaient secoué le joug , et de Leli, ou de vétérans barbares , qui , après avoir servi l'Empire , en avaient reçu en récompense des terres qu'ils s’étaient engagés à défendre. • Sismondi , Histoire des Français, I, 156, d’après Jornandès, c. 36.

1 Jornand.,c.40 : Equinis sellis construxisse pyram, seseque, si adversarii irrumperent , flamrais injicere voluisse. — Dan* les Nibelungen , Chriemhild fait mettre le feu aux quatre coins «le la salle où se trouvent scs frères.

* Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogot hs et 1rs Gépidcs. Un Ostrogot h tua Théodoric.

* IF'ie grme iek dir mrrr gui mil minent Sckibte ,

Tonï iek dir’n birlen ror Chriemhilde !

Finch nin» du in kit». Ungtne. uni Irat/en an der hant . liri, inldeitu in ftlren heim in der Bugundm lant/

Der MMungrn, JV«* K88-»i«.

Je te donnerais volontiers mon honrlier,

Si j'osais te l’offrir devant Chriemhild... ft'itnporte! prend»-le, Ha^cu, et porle-leè ton liras.

Ah! pnisscs-tu le porter jusque clic* vous , jusqu'à la lrrr« des liiirgiindes!

*° Le chaut d'Ilildebrand et Ua«lubrand a été retrouvé rt publié en 1R12 par les frères Grimm. Ils le croient du huitième siècle. Je ne puis m'empêcher de repro-

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