LIVRE II. — LES ALLEMANDS
entre Tournay cl le Rhin Ils s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient l'embouchure <!c la Somme et de la Seine2. Ils s'associèrent les soldats de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Egidius *. Mais jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les Bourguignons. repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur marche, leur gagna d'avance les populations.
[480] Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des premiers pas des Francs dans la Gaule. « On rapporte qu'alors Chlogion, homme puissant cl distingué dans son pays, fut roi des Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pa ys des Thuringiens de Tongres. Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les Burgundes , attachés aussi à la secte des Ariens, habitaient au delà du Rhône qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai, cl fait examiner tout le pays, défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childcric, était né de sa race 4. »
Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée. père de fUovis, avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mcl-
lobaud et Arbogast. Nous voyons en effet Egidius, un général romain, un partisan de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths. et de leur créature l'empereur arverne Avilus , succéder au chef des Francs, Childéric, momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité de chef héréditaire et national ft, c’est comme maître de la milice impériale qu'Kgidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir violé des vierges libres, s'est retiré chex les Thuringiens dont il enlève la reine; il retourne parmi les Francs après la mort d'Egidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le patrice Syagrius . fils d’Egidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se réfugie chez les Goths. qui le livrent à Clovis (an 480). Celui-ci est revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de Constantinople, Anaslasc.
[ 496] Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de Tournay , lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom d'AII-mcu (tous hointnosou tout à fait hommes), menacèrent de passer le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus s'unissaient sous le chef le plus brave *. Clovis eut ainsi l’honneur de la victoire commune. Il embrassa en celte occasion le culte de la Gaule romaine. C’était celui de sa femme Clotildc , nièce du roi des Bourguignons. Il avait fait vœu, disait-il, pendant la bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois mille de ses guerriers l'imitèrent 7. Ce fut une
1 Dans le long séjour qu'ils firent eu Belgique, ils durent nécessairement se mêler aux indigeurs, et n'arrivèrent sans doute en Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.
2 Procop., Bell. Gntli., c. H, ap. Scr. fr., Il , 30 :
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ixovatot ivtiixorre. X ji rrtavoi yt iufirtfot Svti« i Tvygavsv.
* ld.. ibid. : Rai sT^ariûTai ci tvn («
Pcü/iijv 2it«c «jra*é.{ov*<v i/tvn,- , ci «Cr « ncoy/üft I* A pttxveU oZit t 'Ai oo/i/ko({ jSouli/uvoi, vfif... Af6ofv-
t* **i rrf.wavolf («osa». — Ainsi les Francs s'associent contre les Ariens tous 1rs catholiques de la Gaule.
4 Greg. Tur., I. II, c. 9, ap. Scr. fr.. Il, 100.
• Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait rien de germanique, mais qu’elle était nue simple imitation des gouverneurs impériaux, prmêidet f etc. érey. Palgrave , Upou (lie Commoncallh of lhe England, 1882, 1« vol. — En 406, les Fraucs avaient tenté vainement de défendre les frontières contre la grande invasion des barbares, et à plusieurs reprises ils avaient obtenu drs terres comme soldats romains. Sismondi , 1 , 174. — Enfin , les Bénédictins disent dans leur préface (Scr. r. fr., I, un ) : • Il n’y a rien, ui dans l'histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse
S. mr.nr.iKT.
inférer que les habitants des Gaules aient été dépouillés d’une partie de leurs terres pour former des terres saliqucs aux Francs. ■
• Les passages suivants, recueillis par M. Guizot , Essais, p. 103, montrent à quel point ils étaient indépendants de leurs rois : • Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec les frères, disent les Francs 2k Théodoric,uous te laisserons U et nous marcherons avec eux.» Greg. Tur., I. III , c. 1 1. — Ailleurs les Francs veulent marcher coutre les Saxons qui demandent la paix. — ■ Ne vous obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit Clotaire I«; si vous voulez y aller je ne vous suivrai pas. • Mais alors les guerriers sc jetèrent sur lui , mirent en pièces sa lente, l'en arrachèrent de force, l’accablèrent d'injures, et résolurent de le tuer s’il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela , alla avec eux malgré lui. * Ibid., lib. IV, c. 14. — Le titre de roi était primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius , évêque de Paris, dit d’uue armée du grand Théodoric : • Il y aeail tant dt roû dans cette armée , que leur nombre était ao moins égal à celui des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des habitants du district où elle campait. «
7 Greg. Tur., lib. Il , c. 51. — Sigrbcrl et Cbilpérir
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grande joie dans le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de sa délivrance. Saiul Avitus. évêque de Vienne, et sujet des Bourguignons ariens, n'hésitail pas à lui écrire : « Quand lu combats, c'est à nous qu'est la victoire '. « Ce mol fui commenté éloquemment par saint Remi au baptême de Clovis : « Sicambrc, baisse docilement la tête; brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé J. » Ainsi l'Église prenait solennellement possession des barbares.
[500] Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules scinbiaildcvoir être fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une guerre entre leurs rois, Godegisilc cl Gondcbaud. Il avait pour prétexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde.que Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par les évêques. Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire catholique. Il leur confia ses enfants à élever *. Il accorda aux Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis.
Alaric II, roi des Wisigolhs, partageant les mêmes craintes, voulut gagner Clovis, et le vil dans une Ile de la Loire. Celui-ci lui donna de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs. « Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie des Gaules ; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-lcs ; soumettons leur terre à notre pouvoir; nous ferons bien, car elle est très-bonne (an 507) 4. »
Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne 6. Une colonne de feu s'éleva pour le guider la nuit , sur la cathédrale de Poitiers *. Il envoya consulter les sorts à Saint- Martin de Tours 7, et ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur le territoire de celte ville consacrée par le tombeau de saint Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons saint Martin •? Après sa victoire sur Sya-
n'époutenl Brunchault et Galsuinthc qu’a prêt leur avoir (ait abjurrr l'artaniamc. — Chlotainde, fille de Clotaire I», Ingundia, femme d'Ermengild, Brrthc, femme du roi de Kent , convertirent leura maria.
1 Cûm pognalia, vincimua. S. Avili, epiat., in append. ad Grcg. Tur.
* Milia depnnc colla, Sicamber : adora quod incendiait , inernde quod adoraati. Grog. Tur., I. II, e. 54.
| grius. un guerrier refusa au roi un vase sacré qu'il demandai t dans son partage pour le remettre à sai lit Remi , à l'église duquel il appartenait. Peu après, Clovis, passant ses bandes en revue , arrache au soldat sa francisque , et pendant qu'il la ramasse, lui fend la télé de sa hache : « Souviens-loi du vase île Soissons •. » Uii si xélé défenseur des biens de l'Église devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire.il vainquit en effet Alaric, à Vouglc près Poitiers, s’avança jusqu'en Uingucdoc. et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi «les Ostrogoths d'Italie, et beau- père d'Alaric II, n’eùl couvert la Provence cl l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils enfant de ce prince, qui, par sa mère se trouvait son petitfils.
L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été devinés et analysés avec plus de bonheur que dans le Cours de M.Guixot (l. p. 297).
n L'invasion , nu pour mieux dire, les invasions étaient des événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande arrivait, en général très -peu nombreuse; les plus puissantes, celles qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis , par exemple . n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait rapidement un territoire étroit , ravageait un district, attaquait une ville, et tantôt se relirait emmenant son butin, tantôt s'établissait quelque part, soigneuse de ne pas trop sc disperser. Nous savons avec quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs : tout ce mal fait, au bouLde quelques jours les flots se referment, le sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la société rentre, en apparence du moins, dans son
> Grcg. Tur., I. Il, c. 31.
4 Gcalaregutn frincorum, ap. Scr. fr., 11,553. Thierry, Conquête de l'Angleterre, I, 43.
* Greg. Tur., I. 11. c. 37.
« td., «bid.
7 ld., ibid.
1 ld., ibid ; • Et ubi erit apca Victoria, si beatus Mari mua oflenditur? •
» Greg. Tur., I. U, c. S8.