U VUE II. - LES ALLEMANDS
| Ancien étal. Ainsi se passaient les choses en Gaule J au cinquième siècle.
•• Mais nous savons aussi que la société humaine,
I relie société qu’on appelle un peuple, n'est pas une
i simple juxtaposition d’existences isolées et passn-
f gères: si elle n'était rien de plus, les invasions des
I barbare* n'auraient pas produit l'impression que
peignent les documents de l’époque. Pendant long- , temps le nombre des lieux et des hommes qui en souiïraient. Tut bien inférieur au nombre de ceux i qui leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n’est point concentrée dans l'espace matéi riel qui en est le théâtre et dans le moment qui
i s’ensuit ; elle se répand dans toutes les relations
qu’il a contractées sur les différents points du territoire; et non-seulement dans celles qu’il a contractées, mais aussi dans celles qu’il peut contracter ou seulement concevoir ; elle embrasse non-seule- , ment le présent , mais l’avenir ; l'homme vit sur mille points où il n’habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement de sa vie lui est retranché, s’il est forcé de s’enfermer dans les étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s'isoler dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n’est plus.
» C'était lé l’effet des invasions, de ces apparitions des bandes barbares, courtes il est vrai, et bornées, mais sans cesse renaissantes, partout possibles . toujours imminentes. Elles détruisaient :
1* toute correspondance régulière, habituelle, facile entre diverses parties du territoire ; 8* toute sécurité, toute perspective d’avenir : elles brisaient les liens qui unissent entre eux les habitants d'un même pays, les moments d’une même vie; elles isolaient les hommes, cl pour chaque homme, les journées. En heaucoupdc lieux, pendant beaucoup d'annccs, l’aspect du pays put rester le méinc; mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus ; le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines ; le mal éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l’autre : une ville était pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans tel ou tel district : en un mol, l'harmonie organique, l'activité générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées; chaque jour la dissolution
* • Il envoya secrètement dire au fils «lu roi de Cologne, S igebert le Boiteux : «Ton père vieillit, et boite «le tou pied malade. S’il mourait , je te rendrait ton royaume avee mon amitié... » Chlodéric envoya det assassins contre ton père, et le fit tuer, etpéraut obtenir •on royaume... Et Clovit lui fit dire : • Je rendt gracet i
cl la paralysie faisaient quelque nouveau progrès.
» Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant d’efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde; ce grand système d’administration , d’impôts, de recrutement, de travaux publics, de routes , ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui pouvait subsister isolément, localement, c’est-à-dire, les débris du régime municipal. Les habitants sc renfermèrent dans les villes; là ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l’avaient fait jadis, avec les mêmes droits, parles mêmes institutions. Mille circonstances pronvent celte concentration de la société dans les cités; en voici une qu'on a peu remarquée sous l'administration romaine: ce sont les gouverneurs de provinces, les consulaires, les correcteurs, les presidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les lois et l'histoire ; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup plus rare : on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est confié le gouvernement des provinces ; les rois barbares s’efforcent d’hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment les gouverneurs des provinces n'ont plus la même importance, ne jouent plus le même rôle ; ce sont les gouverneurs de villes qui remplissent l'histoire ; la plupart de ces comtes deChilpéric.deGontran. deThéodcberl, dont Grégoirede Tours raconte les exactions, sont des comtes de villes, établis dans l'intérieur de leurs murs, à côlé de leur évêque. Il y aurait de l’exagération à dire que la province a disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain , survit presque seule à sa ruine, »
[&07-1 1] C’est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu sc former , dont la ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne , comptée pour rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de Clovis, deux choses furent accomplies qui le préparaient de loin.
D’une part, l'unité de l’armée barbare fut assurée : Clovis fit périr tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies *. L’Église , préoccupée
à ta bonne volonté, el je te prie de montrer te« trésors* me» envoyés, aprè* quoi tu Ir» posséderas tous.» Chlodéric leur dit : «C’est dans ce coffre que mon père amassait ses pièces d'or. • Ils lui dirent : • Plonge ta main jusqu'au fond pour trouver tout. ■ Lui l'ayant fait et s'étant tout i fait baissé , un des envoyés leva sa
de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. « Tout lui i réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le cœur droit devant Dieu1.» C'est ainsique saint Avilus, évéquede Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère qui terminait la 1 guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs, j wisigolhs et romains, réunit sous une même main toute la Gaule occidentale , de la Batavie à la Narbonnaise.
D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité d'asile et de protection. A une époque où la loi ne protégeait plus, c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en main la tutelle cl la garantie des vaincus. Ces esclaves memes ne pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons des prêtres devaient couvrir et protéger , comme les temples , ceux qui paraîtraient titra arec eux *. Il suffisait qu'un évêque réclamât un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu.
Sans doute il était plus facile au chef des barbares d’accorder ces privilèges à l'Église, que de les faire respecter. L'aventure d'Atlalc. enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par miracle *, nous apprend combien la protection ccclésiastiq ue était insuffisante. C'était du moins quelque chose quelle fût reconnue en droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises , parliculiè-
hachc, et lui brisa le crâne. — Clovis ayant appris la mort de Sigrbcrt et de sou fils , vint dans celle ville , convoqua le peuple, et dit ; • ... Je ue suis uullemcnt complice de ces choses. Car je ne puis répandre le sang de mes parents ; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé , je vous donnerai un conseil ; voyez s’il peut vous plaire. Venez li moi , et mettez-vous sous ma protection. • Le peuple applaudit avec grand bruit de voix et de boucliers , l’éleva sur le pavois, et le prit pour roi. — Il marcha eusuite contre Chararic... le (il prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait , son fils lui dit : • C’est sur une lige verte que ce feuillage a été coupé, il repoussera et reverdira bien vite. Plût h Dieu que périt aussi vite celui qui a fait tout cela ! » Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur royaume , et leurs trésors et leur peuple. — Ragnacaire était alors roi à Cambrai... Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car ce n’était que du cuivre doré), les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et lait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit : « Pourquoi as-tu fait bonté à notre iamille en te laissant enchaîner? Mieux valait mourir. • Et levant sa hache, il la lui planta dans la tête. Puis se tournant vers Richaire, il lai dit : ■ Si lu j avais secouru ton frère , il n’eut pas été enchaîné. • Et | il la tua de même d’un coup de hache. — Rignomrr fut I
remonta celle de Reims, dont l’évêque était, dit-on, son principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire influence de l'Église. Quelque bien qu’on mit dans les mains ecclésiastiques , c'était toujours cela de soustrait à la violence, à la brutalité, à la barbarie.
A la mort de Clovis (an 811), ses quatre fils se trouvèrent tous rois, selon l’usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tète d'une des lignes mili- I lairet que les campements des Francs avaient formées sur la Gaule. Theudcric résidait à Metz; ses guerriers furent établis dans la France orientale ou Ustrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire résida à Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.
Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea , mais l’armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les guerriers barbares durent passer souvent d’un chef a un autre, et suivre en grand nombre celui dont le courage cl l'habileté leur promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudeberl, petit-fils de Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes , il est probable que presque tous les Francs l’avaient suivi, et que bien d’autres barbares s’étaient mêlés à eux.
[ $£4-6 ] La rapide conquête de Clovis , dont on
tué par ton ordre dans la ville du Haut... Ayant laé de même beaucoup d’autres rois et tes plus proches parents, il étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu’il avait lui-même fait périr. • Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des étrangers , et qui n’ai plus de parents pour me secourir si l'adrersité venait ! • Mais ce n’était pas qu’il s'afflige ht «le leur mort ; il ne parlait ainsi que par ruse, et pour découvrir s'il avait encore quelque parent , afin de la tuer. • Greg. Tar., I. H, c. 44.
1 Greg. Tur., lib. 11 , c. 40. Prosterncbst cuim quoi tidic Drus liostes ejus sub manu ipsiut et augebat rognons ejus, eô quôd ambularct recto cordc coram eo , et faceret qu.x placita crant in oculis ejus. -- Ces paroles sanguinaires étonnent dans la bouche d’un historien qui montre partout ailleurs beaucoup de douceur et d’humanité. .
3 Qui cum illis in domo ipsorum consistcre vidchanlur... De celeris quidem captivis laieis... Epist. Clodov*i ad episc. Gall., apud Scr. fr., IV, 54. — Cette lettre fut écrite par Clovis, h l’occasion de sa guerre contre ‘ les Goths.
* / oy. Grégoire de Tours , I. III, c. 15. — Cette histoire a été traduite par Aug. Thierry, dans ses Lettres sur l’histoire de France. Sur l’état des personnes en Gaule sous les rois de la première race, roy. le savant mémoire de M. Nnudet.