‹ Œuvres de m. MicheletChapitre 50 sur 398 · LITRE II. - LES ALLEMANDS · texte numérisé non relu

LITRE II. - LES ALLEMANDS

connaissait mal les causes, jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares avaient voulu s’attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent Attila. Les races les plus ennemies de l’AI* lemagne, les Germains du midi et ceux du nord, les Sueves et les Saxons, se fédérèrent avec les Francs : les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de ces nations, résistèrent, et furent accablés *. Les Bourguignons de la Gaule semblaient alors plus en étal de résister qu'au temps de Clovis ; leur nouveau roi, saint Sigismond , élève de saint Avitus, était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexted'arianisme n'existait plus.LesOlsdc Clovis se souvinrent que, quarante ans auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui dcClolildc leur mère. Clodomir cl Clotaire le délirent et le jetèrent dans un puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut pour sa famille une cause de ruine ; tué lui-méme dans la bataille, il laissa ses enfants sans défense.

« Tandis que la reine Clotildc habitait Paris, Chiidebert, voyant que sa mcrc avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir, conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils n’eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi Clotaire, et lui fil dire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère cl veut leur donner le royaume ; il faut que lu viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. » Fort réjoui de ces paroles , Clotaire vint à Paris. Chiidebert avait déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la reine qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: u Envoicnous les enfants, quo nous les élevions au trône. » Elle, remplie de joie, cl ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya, en disant : « Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. » Les enfants allèrent, mais ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs nourriciers; et on les enferma à part , d’un côté les serviteurs, et de l’autre les cufanls. Alors Chiidebert et Clotaire envoyèrent à la reine Arcadius, dont

* Greg. Turon., 1. III , e. 7.

— Dans U Hesse et la Franconie , ils avaient écartelé on écrasé sous les roues de leurs chariots plus de «leux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres à leurs chiens et h leurs oiseaux de chasse.

nous avons déjà parlé, portant des ciseaux et une épée nue. truand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, disant : « Tes fils, nos seigneurs, ô très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants: ordonne qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils soient égorgés. « Consternée à ce message, cl en même temps émue d’une grande colère en voyant celte épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce quelle disait, elle répondit imprudemment : •> Si on ne les elève pas sur le trône, j’aiine mieux les voir morts que tondus. » Mais Arcadius, s’inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu’elle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui l’avaient envoyé, et leur dit: u Vous pouvez continuer avec l’approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous accomplissiez votre projet. » Aussitôt Clotaire, prenant par le bras l’alné des enfants, le jeta à terre, et lui enfonçant son couteau dans l’aissrHc. le tua cruellement. A ses cris, son frère se prosterne aux pieds de Chiidebert, et lui saisissant les genoux, lui disait avec larmes: « Secours-moi, mou très-bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère. « Alors Chiidebert, le visage couvert de larmes, dit à Clotaire ; «« Je te prie, mon très-cher frère, aie la générosité de m’accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je le donnerai pour le racheter ce que lu voudras. » Mais Clotaire, après l’avoir accablé d'injures, lui dit : « Repoussc-le loin de toi, ou lu mourras certainement à sa place; c’est toi qui m’as excité à cette chose, cl lu es si prompt à reprendre ta foi ! •• Chiidebert, à ces paroles, repoussa l’enfant et le jeta à Clotaire, qui , le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs cl les nourriciers; et après qu’ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec Chiidebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et un deuil immense, à l'église de Saint- Pierre, où on les enterra tous deux de la même ina- ’nière. L’un des deux avait dix ans et l’autre sept1. »

Theuderic, qui n’avait pas pris part à l’expédition de Bourgogne, mena les siens en Auvergne.

— l'oyei le Discours de Theuderic aux siens, ibid.

7 Greg. Turon., lib. III, traduction de M. Guizot.

— Un troisième fils de Clodomir échappa , et se réfugia «tans un couvent. C’est saint Clodoald , ou saint Cloud.

.1 Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats, dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et des vêtements ’« » C'est qu’en effet cette province avait jusque-là seule échappé au ravage général de l’Occident. Tributaire des Goths, puis des Francs, elle sc gouvernait elle-même. Les anciens chefs des tribus arvernes, les Apollinaircs, qui avaient vaillamment défendu ce pays contre les Goths, sentirent, à l’approche des Francs, qu'ils perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé*. Mais là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs. Saint Quinticn, évéque de Clermont, et ennemi personnel des Apollinaircs, semble avoir livré le château ; les Francs tuèrent au pied même de l'autel un prêtre dont l’évêque avait à se plaindre.

[539-40] Le plus brave de ces rois Francs, fut Thcudebort, fils de Thruderic , chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de tous les tt'argi des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés tout barbares ; c’est avec des Mores , des Slaves et des Iluns, que Bélisaire et Narscs remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les Goths espérèrent également pouvoir se servir des F'rancs comme auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. A la descente de Thcudebert eu Italie , les Goths vont à sa rencontre comme amis et alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors pour eux, et sont également massacrés *. Les barbares changèrent les plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres, détruisirent toute provision , et se virent eux-mémes affamés

* Lhi auruin et argrnlura accipiati*. quantum vcstr.i potest desiderarc cupiililas , de qua pecorn , etc. Grrç. Tur., I. III, c. 11.

* Greg. Tur,, I. III. Gesta reg, Franc., c. 17,

* Procop., de Bell, gotli., I. II, c. 25.

* L’expédition de Tlieudcberl ne fut pas la dernière des Fraucs en Italie. En 5H4 • le roi Childebert alla en Italie, ce qu'npprenaot Ira Lombard», et craignant d’étre défait» par son armée , ils ce soumirent à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu d'eux ce qu’il désirait, retourna dans les Gaules , et ordonna de mettre en mouvement une armée qu’il fit marcher en Espagne. Cependant il s’arrêta. L’empereur Mamicelui avait donné, l'année précédente, cinquante mille sols d’or pour chasser les Lombard* de ritalie. Ayant appris qu'il avait fait la paix avec eux , il redemanda son argent ; mais le roi , te confiant

dans le désert qu’ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi , dans les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui revinrent rapportèrent tant de butiu, qu'une nouvelle expédition partit peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève ; ils coururent l'Italie * jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu’ils ne gagnèrent, mais le climat fit justice de ces barbares *. Theudebert était mort aussi 6 dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la vallée du Danube, et d’envahir l’empire d'Orient. Justinien était pourtant son allié ; il lui avait cédé tous les droits de l'Empire sur la Gaule du Midi *.

[355] La mort de Thcudebert, et la désastreuse expédition d’Italie qui suivitde près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie, bientôt envahie j par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours7. Les Saxons ne lardèrent pas à rompre une alliance sans profil, et refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu payer *. Clotaire. qui l’exigeait, fut battu par eux.

Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance des Francs. Là commence ; cette opposition des Francs cl des Saxons, qui de- : vait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les F'rancs ferment désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils sont poussés à l’orient par les Slaves, se tourneront vers l’Océan, vers i le Nord ; associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de France *. et fortifie- , ront leurs colonies d'Angleterre.

Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église que Clovis avait dû eu grande partie ses rapides conquêtes. Ses succès -

en ses forces , ne voulut pas seulement lui répondre là-dessus, n Greg. Tur., I. VI , c. 42.

5 Blessé par un taureau sauvage, selon Agalhias . apnd. Scr. r. fr., 1. 1 , p. 50.

* Procop., de Bell, golhico, I. lit, c. 53.

7 La première fois qu’ils l'envahirent , Childebert et Clotaire prétendaient venger leur sceur maltraitée pur son mari Amalaric, roi des Wisigotlis, qui voulait ta

1 convertira l’arianisme. Elle avait envoyé à ses frères ! un mouchoir teint de son sang. Greg. Turon.,1. lit, c. lu.

8 Qningeu tas vaccas inferr mlalesonnissingulis àChlolario seniore Censi ti reddcbnnl. Gesla Dagobert i, c. 3'J.

9 Sidon. Apollin.,1. VIII, «plat. 0: Istic(à Bordeaux ) Saxons c.-rrulum videmas assuetura anlè salo, solum tiiuerc. Carmen VIII :

{Juin et Aremoricu» piratam Saxona Iraclu»

Spcrabat, cui pelle tilum »u Icare BriUimum l.uilii», et askiieto glaurum mare fimlere Icmlw.

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